CHAPITRE MI
LES ALXILLVIRES, LES DISCIPLES, LES CONTINLATELUS DE CABANIS ET DE D. DE TRACV
Cabanis et D. de Tracy sont les chefs de la seconde génération didéologues. A cotr- deux et derrière eux, on doit placer un certain nombre de penseurs, les uns peu connus, les autres célèbres, voire même illustres, mais qui tous ont mérité que la postérité n'oublie pas leurs noms. Les classer dune façon rigoureuse et systématique est impossible. Pour la clarté de l'exposition, nous les répai'lirons en trois groupes : dans le premier les contemporains de D. de Tracy et de Cabanis, dans le second et le troisième les disciples et les continuateurs, savants et réformateurs, ou idéologues purs, historiens et littérateurs.
Daunou ^1761-1839) appartient, par sa vie et ses œuvres, aux trois générations. Membre, très inlluent après Thermidor, de la Convention, auteur principal de la Constitution de Lan III, créateur de l'Institut et du système d'instruction publique, il pourrait être placé à côté de Condorcet et de Sieyès, de Garât et de Lakanal. Professeur célèbre sous la Restauration, il survécut à Cabanis et à Chénier, à Ginguené et à Thurot, à Laromiguière, à Jacquemont et à D. de Tracy, auxquels
il a consacré des notices bien propres à les faire connaître (1), De ce fait, il serait ajuste titre placé dans la troisième génération. Mais il a siégé à llnstitut avec D. de Tracy et Cabanis, assisté aiiv nninions d'Auteuil et aux dîners du tridi. C'est un de ceux qui ont mis l'idéologie en défaveur auprès do Napoléon : il convient donc de le laisser avec ceux dont il a toujours défendu les doctrines et la mémoire.
On a beaucoup écrit sur Daunou (2). Il ne reste à étudier que l'idéologue et il est facile de le faire, avec les documents nombreux, el riches en renseignements de toute espèce, que nous avons à notre disposition.
Daunou, oratorien parce qu'il ne pouvait être avocat et ne voulait pas être chirurgien, enseigna la philosophie et la théologie, fut couronné à Nîmes pour l'éloge de Boiieau et à Berlin pour un Mémoire sur l'autorité paternelle. Il fit agréer par l'Oratoire et présenta, à la Constituante, un plan où il distinguait quatre éducations : la première, domestique, la quatrième, professionnelle, la deuxième pouvant être publique (six à dix ans) et la troisième correspondant à celle des collèges. Condamnant cette dernièie « comme les gabelles », il la remplaçait par une répartition en huit années où, après avoir étudié le latin, le grec, le français el l'histoire, on abordait la logique, la métapbysique et la morale. Les argumentations en latin étaient supprimées, l'enseignement de la logique ramené à l'analyse des sensations, à la grammaire générale, aux causes d'erreur, aux motifs de ■certitude, aux règles de la critique, à tout ce qui tient à la clarté des idées et à l'évidence des jugements, à l'enchaînement et à l'ordre des connaissances. La métaphysique ne comprenait
fl) La notice sur Cliûnier parut eu 1811 en tête du catalogue de sa bibliotlièque; <;elle de Ginguené est un Discours prononcé à ses funérailles le 18 uoveujbre 1816; la Notice sur François Tliuroi fut mise dans la 2e édition de V Entendement et de la Raison et elle a été reproduite en tète des Mélanges de feu Fraiirois Thurot (1889; ; la yotice sur la vie et les ouvrages de Laromiyuière a été iuséiée en janvier 1839 dans le Journal de la langue française ; le Discours jtrononcé aux funérailles de D. de Tracy le 22 mnrs 1836, a été imprimé à part. Quand Daunou mourut, il travaillriit aune .Vo<ice sur Cabanis.
(2) Quelques mois après sa mort. Taillandier, son élève au collège de France, sou collègue à la Chambre et son exécuteur testamentaire, faisait imprimer des Documents biographiques sur Daunou. Xatalis de Wailly avait déjà loué raucien rédacteur du Journal des Savants. Walckenaer et Mig-uet allaient exposer les trav;<ux du membre de l'Académie des inscriptions et de rAcadémie des sciences morales, tandis que Guérard et Victor le Clerc s'occupaient de Térudit et de l'historien littéraire de la France. Enfin son compatriote Sainte-Beuve prenait en lui lécrivain et l'homme de style, le critique littéraire et le connaisseur en fait de langage.
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pins roiitologie. mais on expliquait le l^luklon ou le Tintrr de Platon. Le professeur de morale, Y « lioumie essentiel du collt»ge », traduisait le de O/'/iciis et enseignait la morale naturelle d'après Platon, Cicéron, Sénèque, Plntarque, Marc -Aurèle, Montaigne. Pascal, Nicole, Cumberland, La Mruyère, J.-J. Rousseau, etc. La septième année était réservée aux belles-lettres, la huitième a la physique el aux ma[li(''mali([ues.
Vicaire métropolitain à Arras et à Paris, Daimou fui envoyé à la Convention, dont il contesta la compétence à juger Louis XVI. Puis il combattit le projet de constilution présenté par le comité de Salut public, et écrivit, pour lAcadémie de Lyon, son Mémoire, couronné de préférence à celui de Napoléon Bonaparte. Arrêté en octobi-e, il lut enfeiiné dans des prisons diverses, en dernier lieu à Port-Royal, devenu Port-Libre, et y relut Tacite et Cicéron. Il en sortait deux mois après le 9 thermidor et faisait décréter, après l'impression de V Esquisse de Condorcet, des pensions pour un certain nond)re de savants et d'artistes. Membre de la Commission de constitution (Ij, il consulta Sieyès, qui ne voulut pas donner ses idées, parce qu'on ne « l'entendrait pas » el fut le principal rédacteur de la constitution de l'an 111, dans huinelie il lit introduire la création d'un Institut national. Puis il piésida la Convention el entra au comité de Salut public; il lit partie, en vendémiaire, de la commission de cinq membres à laquelle on confia le pouvoir exécutif el fut, pour \\m grande part, l'auteur de la loi du 3 brumaire an IV, (|iii organisait l'instruction publique (2"). Élu par vingt-sept collèges, il pi-ésida les Cinq- Cents, travailla à la revision des lois sur la presse et fut rapporteur de la commission jnixte qui s'occupa des écoles spéciales, consacrées « aux sciences matli('mali(pies et physiques, aux sciences morales, économiques et politiques, aux belles-lettres, aux arts mécaniques, à l'art de la guerre, à l'économie rurale, à l'art vétérinaire, à la médecine, au dessin et à la musique » (3).
Daunoii entra à l'Institut dans la section de <^ science sociale et législation ». C'est lui qui prononça le discours dinaugura-
(1; « Boissy d'Ânglas, Dauuou, Lanjuinais, noms qu'on retrouve toujours, quand un rayon de liberté luit sur la France >; (M^o de Staul).
(2) Cf. ch. m, § 3.
(3) M. Liard a publié le rapport de Dauuou et montré que les lycées, moins vastes assurément que ceux de Condorcet, réalisaient cependant encore, à un degré élevé, « cette union et cette coordination des sciences théoriques qui doit être dans la loi, comme elle est dans la nature de l'esprit et des choses -..
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402 L'IDÉOLOGIE APPLIQl ÉE
tion en présence du Directoire, des ministres, des ambassadeuis et d'une société d'élite. Il y marquait, non sans netteté et élévation, le but de l'institution nouvelle (1). Professeur de grammaire générale aux écoles centrales dès le 25 février 1796, il fut remplacé par Laromiguière quand, l'année suivante, il fut chargé de l'administration de la bibliothèque du Panthéon. Au Journal des Savants il faisait l'éloge de Charles Bonnet, présentait r//e;'mè.ç traduit par Thurot, les traductions de la Formation des langues d'Adam Smith, et des Leçons de rhétorique de Blair. Il collaborait, avec Garât et Fontanes, à la Clef du cabinet des souverains; avec Gaiat, Chénier, Boisjolin, Cabanis, au Conservateur et refusait à Talleyrand, ministre des affaires étrangères, d'être son secrétaire général. L'éloge de Hoche, qu'il prononça au nom de l'Institut, fit admirer à M"** de Staël «le talent et le caractère de l'écrivain », Puis il montrait, en organisant la république romaine, que les idéologues étaient souvent, sinon toujours, des gens fort pratiques (2). Il se refusait à faire arrêter ses anciens collègues, de Vaublanc (3). Pastoret. Duplantier, proscrits après le 18 fructidor. Député de nouveau aux Cinq-Cents, il en fut président et prononça en réponse à une députation de l'Institut, des paroles plus célèbres que justes: « Il n'y a point, disait-il, de philosophie sans patriotisme, il n'y a de génie que dans une àme républicaine ». Avec Garât et Ginguené, Jacquemont et D. de Tracy, il était membre du Conseil d'instruction publique.
Il semble bien qu'il n'ait pas, comme Volney, Cabanis et quelques-uns de leurs amis, pris une part active au 18 Brumaire. Dans la commission où il siégea avec Garât, Cabanis et Chénier, il fut chargé, par Bonaparte, de terminer en une seule nuit la rédaction d'un projet de constitution, que Cambacérès appela
(1) « Rassembler et raccorder toutes les branches de rinstructlon ; reculer les limites des coan.iissauces et rendre leurs éléments moins obscurs et plus accessibles ; provoquer les efforts des talents et récompenser leurs succès ; recueillir et manifester les découvertes; recevoir, renvoyer, répandre toutes les lumières de la pensée, tous les trésors du génie; tels sont les devoirs que la loi impose à l'Institut ». — Sainte-Beuve a cité la partie de ce discours qui a rapport aux beaux-arts comme « la page ^Taiment classique du moment >-.
(2) Il faut lire la correspondance de Daunou avec La Réveillère-Lépeaux, (Taillandier), pour apprécier avec quel bon sens et quelle sûreté Daunou jugeait les hommes et les choses.
(3) C'est de Vaublanc lui-même qui annonça à Daunou en 1813 « qu'il avait dû le remplacer définitivement aux archives ». Voyez Taillandier, p. 239. Fouché fut plus reconnaissant.