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DAUNOU

" nialk'ioiix » et qui l'ai repoussé, en grande partie, connue trop libéral. Nonnné conseiller d'Etat et chargé de la direction de l'instruction pid)li([ue, il refusa, pour entrer au ïribunat, dont il devint le président. Après Marengo (l\le premier Consul essaya encore, mais vainement, de s'attacher Daunou, qui s'opposa à l'établissement de tribunaux spéciaux pour les crimes et délits politi(pies. Son discours fut altéré dans le Moniteur et le consul écrivit lui-même, au Journal de Paris, un article très violent contre « les misérables métaphysiciens » (2). Le Corps législatif »'t le Tribunal présentèrent Daunou au Sénat. Bonaparte fit venir chez lui les sénateui's et leur dit : « Citoyens, je vous préviens que je i-egarderais la nomination de Daunou comme une insulte personnelle; vous savez que jamais je n'en ai souflfort aucune ». Son candidat Lamarlillière eut cinquantedeux voix sur cinquante-quatre votants. Un an plus tard, Bona-

(1) C'est à cette époiiue (jne se place une scéiit! «lui rappelle la sci-ae de rupture entre Bonaparte et Voluey. Elle a été diversement racontée. Selon Taillandier, invité à dîner par Bonaparte, il fut pressé d'accepter une place de conseiller d'État. Daunou refusa de nouveau. Le fonsul, étonné de cette résistance, s'échauffa peu à peu et finit par se livrer à un mouvement de colère, dans letpud il laissa échapper ces mots : « Ce n'est pas parce que je vous aime que je vous offre cette place; c'est parce que j'ai besoin de vous. Les hommes sont pour moi des instruments dont je me sers à mon irré. . . .rainie peut-être deuv ou trois personnes, ma mère, ma femme, mon frère Joseph. ..— Moi, répondit Daunou avec calme, j'aime la République " ; puis il s'éloii-'na. — J'ai entendu, ajoute Taillandier, raconter les détails de cette scène a plusieurs de ses amis de cette époque et ils la rapportaient telle que je viens de la faire connaître. — D.iunou, dit Sainte-Beuve, prit peur; il se dit (pie cet homme était capable de tout, qu'il était certes bien capable d'avoir machiné et dîner pour le perdre, de supposer tout d'un coup ipi'on lui manquait de respect, (ju'on l'insultiit, que sais-je? de le faire arrêter immé(li;itenient. Sa tète se montait, il n'y tint plus. Bonaparte, tourné vers la fenêtre, parlait sans le voir; Daunou avise dans un coin son chapeau (ju'il avait posé ; tandis ((ue le consul achève une phrase, il y court, enfile les appartements et sort du palais. « J'ai entendu, ajoute Sainte-Beuve, le récit de la bouche de M. D;iunou et de celle dune personne qui a vécu plus de quarante ans avec lui. J'écoutais, et je n'y ai mis que le sourire ». Ou ne comprend suère ce sourire. L'exemple du duc d'Enirhien, de Moreau, des cent trente démocrates déportés par sénatus-consulte après lei-omplot des royalistes eu nivùse, montre que Bonaparte «était capable de tout ». Daunou n'était pas seul à penser ainsi. .>I'"<= de Staël était en 1802 fort impiiètepour Chéuier et voulait lui offrir « de l'arçent, un asile et un passeport, selon qu'il pourrait en avoir besoin ». Quant à l'assertion que « Bonaparte avait vu Daunou de trop près pour le craindre ». elle est tout à fait inexacte, puisque Boniparte entra bientttt après en lutte directe avec Daunou et fit tout ce qu'il put pour Técarter du Sénat et l'éliminer du Tribunal. Sainte-Beuve a tenté à tort de ridiculiser Daunou. Ne peuton, s ins être un " trembleur », ipiitter brusquement un hôte f[ui se fâche, parce qu'on refuse ses offres? Surtout quand il est ><■ capable «le tout » ? Cf. § o.

(2) « Ils sont douze ou quinze, dit-il, et se croient un parti. Déraisonneurs intarissables, ils se disent orateurs... On a lancé contre le premier consul des machines infernales, aiguisé des poit^nards, suscité des trames impuissantes; ajoutez-y, si vous voulez, les sarcasmes et les suppositions insensées de douze ou quinze nébuleux métaphysiciens. Il opposera à tous ces ennemis le peuple français».

404 L'IDEOLOGIE APPLIQUEE

parte réussissait à faire éliminer du Tjibunat Daunou et ses amis, « parce qu'il voulait que Ton sût bien qu'il ne pardonne jamais à ses ennemis » (1). Comme le fait remarquer Taillandier, le Tribunal n'avait rejeté que six projets, sur trente-trois qui lui avaient été présentés, et, parmi ceux qu'il avait combattus, se trouvaient les lois qui rétablissaient le droit d'aubaine, la marque, la traite des nègres; qui anéantissaient le jury et rendaient les citoyens justiciables du ministre de la police : il n'y avait donc ni opposition inconvenante (2), ni opposition systématique.

Daunou, malade et découragé, renonça à la politique. Il donna à l'Institut, après un Mémoire sur la Classification des livres, que D. de Tracy tenait en haute estime, une Analyse des opinions diverses sur l'origine de Viniprimerie et une Etude sur les élections au scrutin, qui peut-être hâta la suppression de la seconde classe : les idéologues n'avaient plus aucun moyen de faire une opposition ouverte aux mesures qui supprimaient les libertés publiques; s'ils avaient encore des idées, Bonaparte seul pouvait faire connaître les siennes. Daunou, menacé d'être remplacé au Panthéon, signa une lettre écrite par un de ses amis et que Davoustremità l'empereur. Comniele dit Sainte- Beuve, il capitula. Napoléon lui laissa ses fonctions et lui écrivit môme « qu'il souhaitait vivement d'utiliser ses talents dans une place plus éminente et priaitDieu de l'avoiren sa sainte garde ». Quelques jours après avoir été sacré à Notre-Dame, il nommait Daunou archiviste. Ce dernier faisait entrer aux Archives, Ghénier destitué, pour 'èowEpttre à Voltaire, de ses fonctions d'inspecteur de l'instruction publique, et Napoléon se boi'nail à dire : « Voilà un tour que Daunou m'a joué ». En revanche Daunou publiait r///5/o//'e de l anarchie de Pologne de Rulhière, en faisant remarquer que « c'était à la supi'ôme loyauté du chef de l'empire et à l'invariable libéralité de ses sentiments et de ses pensées, que le public devrait la pureté du texte de cette histoire» (3). Puis, après une édition de Boileau, il composait YEssai sur la puissance temporelle des papes, qui put lui

(1) Jommal et Souvenirs de Stanislas de Girardin, tome III.

(2) C'est l'expression de Thiers dans l'Histoire du Consulat, III, p. 410-411.

(3) C'est en s'appuyaut sur ce texte que La Fayette et Sainte-Beuve ont accusé Daunou d'avoir renoncé à rester un grand citoyen. Ne serait-il pas plus juste de dire, comme nous l'avons déjà remarqué de D. de Tracy, qu'il ne désespérait pas alors la réalisation de quelques-unes des réformes qu'il eût souhaitées ?

D.vi Noi: 4o:i

paraître un acheminement à la rupture chi Concordat. Les éloges ne sont pas ménagés «au nouveau fondateur de l'empire d'Occident, qui iloit réparer les erreurs de Charlemagne, le surpasser en sagesse, en puissance, éterniser la gloire d'un auguste règne, en garantissant, par des institutions énergiques, la prospéi'ité des régnes futurs ». Daunou, comme auparavant Cabanis et Volney, comme plus tard BtMijamin Constant, se laissait séduire par l'espoir de voir triompher, avec Ihomnie qui avait fait profession d'idéologie, quelques-unes des idées qui lui étaient chères. En réalité, ils n'eurent pas toujours tort de croire qu'il continuait l'œuvre de la Révolution.

Daunou fut nommé membre de la Légion d'honneur, mais refusa d'être censeur, sans pouvoir faire insérer son refus au Moniteur. Puis, il présida à l'envoi en France des archives pontificales et lut son Mémoire sur ie Destin. Les anciens philosophes, y soutenait-il, ont compris sous ce nom, une Providence, un Dieu intelligent et éclairé : le christianisme n'a donc pas été une innovation aussi grande qu'on l'a cru. En réponse, ce semble, à Royer-Collard, qui tentait de relever la métaphysique, il dépréciait la « pneumatologie, incapable d'étendre nos expériences immédiates, les relations ou les témoignages » et réclamait la tolérance « comme le seul moyen d'être équitable et raisonnable ».

A la seconde Restauration, destitué par de Vaublanc, mais chargé par Barbé-Maibois delà direction ùxx Journal des Savants et consulté par les ministres libéraux, Daunou devint (1819) professeur au Collège de France et député. De ïracy, Andrieux, A. Thierry assistèrent à l'ouverture du cours, qui eut un grand succès, parce que le professeur ne s'interdisait nullement les allusions au présent : « Je réclame, disait-il avec une grande élévation, au nom des élèves qui doivent rn'écouter, la libeitéde ne les tromper jamais : leur dire la vérité pure et entière est un respect dû à leur âge, un devoir et un droit du mien ». Après avoir examiné les différents degrés de valeur des témoignages historiques (1), il recherchait ce qu'est l'homme moral « matière de l'histoire » et présentaitle tableau des affections humaines, justes

(l) Cest à Daunou que M.. lanet emprunte son chapitre de la Critique historique. qui n'est qu'une analyse du ■■ traité complet et achevé de Daunou » i Traité plémentaire de ph.ilosoph.ie). A. Thierry a rendu compte de ce cours dans le Censeur Européen du o juillet 1819, avant de parler de celui de Cousin.

et injustes, raisonnables ou folles, bienveillantes ou baineuses, généreuses ou lâches. Passant à la politique, « la morale des sociétés », il exposait les droits imprescriptibles des personnes, citait D. de Tracy et adoptait sa division des gouvernements en nationaux et spéciaux. Aux jeunes gens, il disait encore, avant de discuter les deux bases de l'histoire, la géographie et la clironologie, qu'il n'y a rien de sûr que la bonne foi, rien de puissant que la vérité, rien d'habile que la vertu.

En même temps Daunou combattait, à la tribune, le rétablissement du cautionnement, de la censure et la suspension do la liberté individuelle; il donnait une seconde édition de son Essai sur les garanties individuelles, « programme motivé des légitimes et incontestables requêtes d'un libéralisme équitable ». Traduit en allemand, en grec, en espagnol, l'ouvrage obtenait, dans l'Amérique du Sud, un succès presque égal à celui du Co7nmentaire de D. de Tracy aux États-Unis. Son cours de 1829 fui pour lui une occasion de défendre ses amis, en attaquant celui qui « voulait en finir avec la philosopliie du xvni® siècle ». Cousin avait soutenu que la nécessité détermine l'ordre et la durée des différentes époques de l'histoire : « Quoi qu'on fasse, disait Daunou, il restera toujours, dans le tableau des causes et des effets, un grand nombre de points inaccessibles aux prévoyances et à la sagacité des esprits les plus exercés. Le mot de hasard subsistera dans nos fastes, comme dans nos relations usuelles, exprimant partout et à chaque instant notre ignorance... L'histoire se dénature et se falsifie, quand elle veut être un tableau des nécessités, elle n'a pour éléments que des accidents et des choses mobiles ». Etses leçons obtenaient un succès dont ne sedoutent pas ceux qui n'ont consulté que nos Manuels (1) !

Daunou protesta contre les Ordonnances, rentra aux Archives

(1) Lycée, IV, p. 238 à 267. Le rédacteur est d'accord avec Dauuoii pour reprocher ;t Cousin de rendre inutile la force morale de l'homme par une sorte de fataUsme ; mais il lui reproche d'arriver au même résultat eu ne détrônant la nécessité que pour mettre le hasard à sa place. Il trouve d'ailleurs les deux professeurs également recommandaliles, leurs tendances également salutaires dans les circonstances où elles se produisent : « Il n'y a, dit-il, ni a se plaindre, ni à blâmer, il n'y a qu'à applaudir, à profiter ; Aristote et Platon ont tous deux servi la science par des voies opposées ». Valette, comliattaut Cousin, fait appel aiLt leçons de Daunou « qui assurément n'est pas matérialiste, puisqu'il reproche à la philosoi)hie allemande de détruire toute liberté morale ». Il cite en outre ce qu'écrit le parti La Mennais : « Nous avions bien dit que les philosophes ne s'entendraient jamais. On n'a pas voulu nous croire; demandez plutôt à MM. Daunou, Cousiu et Broussais » ? — N'est-il pas curieux de voir accuser de fatalisme le chef d'une école qui a fait de a « liberté morale » un critérium propre à juger des systèmes ?

DAL'^OU i07

après 1830 et donna sa démission de professour. 11 essaya décarter Cousin i\o l'Académie des sciences morales el politiques, ne put lui-même en être nommé secrétaire perpétuel et ne négligea aucune occasion de vanter Técole à laquelle il appartenait, d'attaquer celle qui aspirait ù la renqjlacer (1).

Il mourut le 20 juin 1810 en ordonnant que sou corps fi1t transporté au Jardin Louis (2, avant 9 heures du matin, sans annonce, discours ou cérémonie d'aucun genre.

Comme tous les idéologues, Daunou a dévoué sa vie à la rérité et i) la raison. Il a été, selon l'expression de Miguet, l'un des hommes les plus rares de son temps par les travaux et la conduite, le talent et l'hounèteté. Ce qui constitue surtout son originalité, c'est d'avoir, après Cabanis et Degérando, avant Fauriel et Cousin, transformé l'histoire et surtout l'histoire de la philosophie. Collaborateur de Y Histoire littéraire pendant trente ans. rédacteur du Journal des Savants et de la Biographie universelle, auteur d'un Cours d'études historiques en vingt volumes, il a parlé admirablement, sinon des grands hommes non littéraires qui ont payé pour Bonaparte, du moius des écrivains, des philosophes et des bienfaiteurs de l'humanité; il n'a jamais séparé Ihistoire des idées de celle des hommes et des institutions. Enlin et surtout il a traité les scolastiques avec une impartialité aussi grande que possi])le, pour un disciple du xvni'" siècle. Sa notice sur saint Bernard est célèbre autant que son Discou?'ssurl état des lettres en France au XIIP siècle, « le plus beau frontispice qui puisse se mettre à l'un des corps d'une histoire monumentale non originale ». Ajoutez-y les articles sur Pierre le Vénérable, Richard de Saint-Victor, Alexandre de Haies, Robert Grosse-ïète, Vincent de Beauvais, Jean de la Rochelle, Thomas de Cantimpré, saint Thomas dAquin, Pierre d'Espagne, Guillaume de Chartres, Albert le Grand, Roger Bacon, etc.; sur les auteurs de lettres, d'opus-

(1) CabTiiis et « les autres sages qui composaieut la société d'Auteuil », l(;s Écoles normales, leurs élèves et leurs maîtres, Garât et D. de Tracy, Thurotet Laromiguière, étaient placés au-dessus « des jeunes professeurs qui avaient, sans le vouloir, secondé les violences des gouvernements despotiques, et à qui ou demandait vainement quelle méthode, quelle doctrine positivf et intelligible ils entendaient substituer a la pliilosopliic, dont ils se vantaient d'avoir détruit l'empire, de qui l'on n'obtenait que d'impénétrables oracles, presque tous surannés, empruntés et mal traduits ".

f2] 11 ne voulut ménu' pas, neuf heures avant sa mort, dit Sainte-Beuve, proférer le nom néfaste du Perc-Lachaisc.

i08 L IDÉOLOGIE APPLIQUÉE

cules et de Vies des saints. Réunissez tous ces fragments et vous aurez une histoire, qui ne sera pas sans mérite, de la scolastique au xn'et au xm^ siècle. Relisez ensuite ce qu'ont fait Cousin et ses disciples, ce qu'a fait Hauréau, vous vous direz certainement que les premiers ont heureusement marché, en l'élargissant, dans la voie déjà parcourue par Daunou, que le second est son successeur, au point de vue dogmatique comme au point de vue historique, mais un successeur qui a intelligemment profité de tout ce qui a été fait avant lui et auprès de lui (1).

Avec Daunou, d'autres idéologues, Desrenaudes et Chéniei", Laromiguiôre et J.-R. Say, Benjamin Constant, etc., avaient été éliminés du Tribunal. Desrenaudes avait collaboré à la /)^''c</c?6' où il analysait la traduction de Smitb par Garnier; plus tard conseiller de l'Université, il lit introduire dans les pi'ogrammes, à l'instigation de Laromiguière, l'enseignement de la philosophie. Ginguené, dont nous avons déjà signalé la collaboration à la Décade et la Notice sur Cabanis, ti'availla à sa remarquable Histoire littéraire d'Italie, après avoir fait du Génie du Christianisme une critique impartiale, judicieuse et fine. Déjà aussi nous avons rencontré M.-.I. Chénier, l'un des défenseurs des écoles centrales (2). On sait combien vives et peu méritées (3)

(1) Il faut tenir compte ;iussi. jiour l'histoire de la philosophie, des articles sur Plotin, Porphyre, Prockis, Siini»hcius, Varron(6io(//"rt/j/i/e »nà"erse//e;, sur Arnobe, sur l'école d'Alexaudrie, sur le guosticisme, sur le Gorgias de Platou, sur D(>scartes, sur Bounet, sur Bacon, sur Dumarsais, etc. [Journal des Savants).

(2) Cf. cli. I, § 2.

(3) « Chénier, écoutez-moi, disait Camille Jordan : Il est naturel pour un Ois de fondre le poiirnard ;i la main sur le bourreau de son père ; mais il ne l'est pas pour un frère de laisser son frère périr sur un échafaud, quand il n'avait, pour le sauver, qu'à le vouloir. Le |)remicr fut coupable, le second fut atroce ; le premier est un homme, le second est un monstre ». — 11 faut lire ce qu'a écrit Daunou à ce sujet : « Les tyrans se promirent de venger leur idole (Marat, dont Chénier n'avait rien dit dans son rapport sur l'exclusion des cendres de Mirabeau du Panthéon, où elle» devaient être remplacées p:ir celles de Marat), par la perte de Chénier et de sa famille entière. Son père fut menacé ; deux de ses frères furent arrêtés, il fut bientôt dénoncé lui-même, cité, recherché, inscrit à son ran^r sur l'une des pages de la listedesproscriptions.il n'en devint que plus ardent à solliciter l;i délivrance de ses frères; durant plusieurs mois, il n'eut pas d'autre pensée; et ses instances furent si vives, si persévérantes qu'il parvint à sauver l'une des deux victimes. ÎS'ous ne prétendons point le louer ici de ses démarches, auxquelles l'entraînaient les sentiments les plus tendres, mais qu'il aurait encore faites quand il n'eût consulté que^ son intérêt personnel ; car les périls de ceux qui portaient son nom aggravaient les siens propres ; et Ton arrivait à lui eu les frappant. André Chénier périt le 7 thermidor ; et cette date toute seule réfuterait assez une calomnie aussi absurde ([u'horrible. Si quelqu'un, le 7 thermidor, avait en efï'et le moyen de sauver ses parents les plus chers, assurément un tel crédit, une telle puissance n'appartenait pointa celui qui périssait lui-même, si ce régime sanguinaire eut duré quinze jours de plus ». — Cf. Villemain, la LUlérature au XVIII^ siècle, oS^ leçon.

M.-J. CHÉMER i<H>

furent les accusations qui s'élevèrent après la Terreur contie celui dont on atTectait dappelei- le frère « Abel Chénier «; on sait avec quel enthousiasme M.-J. Cliénier accepta la Révolution, avec quelle ardeur et aussi avec quelle àpreto il combattit ceux, même qui lui étaient le plus cliers, quand il crut lenrs idées contraires à celles qu'il s'efforçait défaire ti-iompher (1). Ce qu'on sait moins, c'est qu'il fit en octobre 179;{, au nom du comité d'instruction i)ubli(pie , le rapport sur la tianslation des cendres de Descartes au Panthéon. Comme d'Alembert etCondorcet, Chénier affirme ipie l'expérience, le premier des philosophes, a renversé son système du monde; cpie Locke et Con- (lillacont été guidés ])ar un fil plus siu- dans le labyrinthe de la métaphysique ; que do nouvelles découvertes en mathématiques ont illustré après lui Newton, Leibnitz, Euler, Lagiange. Mais, comme eux aussi, il le range « parmi ces hommes prodigieux qui ont reculé les bornes de la raison publique, et dont le génie libéral est un domaine de l'esprit humain. » pane (pie « le premier de tous, dans l'Europe moderne, il parcourut le cercle entier de la philosophie, dont Kepler et Galilée n'avaient embrassé (pi'une partie, et donna à son siècle une impulsion forte et rapide ». La fête oi-donnée pour la translation ne put avoir lieu. Chénier demanda, en 1790, l'exécution du décret. Mercier, l'ennemi de Locke, de Condillac et de Newton (2^ s'y opposa (3). Chénier défendit Descartes et Voltaire, que Mercier n'avait pas lion plus épargné, mais le projet fut ajourné (4).

Dans un Discours sur l'instruction pid)lique (5 no\eml)re 1797), il insiste sur l'importance de l'éducation physique <■ sans laquelle

(1) Voyez ses lettres au Journal de Paris, an Moniteur, etc. [Œuvres, V) où il iléf.-nd contre son frère les soeiétés « des Amis de la Constitution ». — Voyez iiussi ce qu'il dit, après vi'udèiniaire, de Oarnot, « le déeem\ir s.ivant dans l'art de calculer le crime et de semer la discorde, réunissant a lui seul la sombre méliance de Billaud-Varenues, la téroce jalousie de Robespierre et la froide atrocité de Saiut-Just ».

(2) Cf. ch. I, § :i.

(3) « Nous ne sommes point, dit-il, en mêlant comme à son ordinaire, des idées justes à des vues bizarres, un corps académique... Un grand homme appartient .lu genre humain ; le Tasse et Vir^'ile n'appartiennent pas à la seule Italie. Ne rétabUssons donc pas des canonisations nouvelles, ou craig-nons «lue bientôt elles ne soient, comme les anciennes, un objet de risée. Que Descartes ait été un romanciet ou un génie exact, abandonnons au temps le soin de (ixer les l)ori)is de sa renommée.. . La cérémonie de la translation de ses cendres au Panthéon serait regardée du peuple, à peu près comme la procession du L'rand Lama. Je demande qu'on laisse la réputation de Descârtes vivre ou mourir dans ses ouvrages ».

(4) Nouvelle preuve que les idéologues étaient loin d'être des adversaires de Descârtes.

toute autre sérail incomplète et stérile » et fail lenlier, dans « la gymnaslique dun peuple libre » la course, la liitle , l'art de nager, lexercice du canon et du fusil (1). Après un lapport où il faisait l'éloge d'Athènes (2), Chénier présenlail un projet de décret ([iii répartissait trois cent mille livres entre un certain nombre de savants et d'artistes, parmi lesquels figurent Adanson et Bitaubé, Bossut et Delille, D. de Sales et Ducis, La Harpe et Lalande, Lamarck et Marmontel, Montucla cl Palissot, Saint- Lamberl et Andrieux, Colin dHarleville, François (de Neufchâteau), Parny, Rétif de la Bretonne, Roussel, Saint-Ange, Sélis et Vernet. C'est sur sa proposition que furent rappelés les députés mis hors la loi et Talleyrand. Contre Mercier, qui « voulait réaliser la chimèi'e dune langue universelle, en imposant la langue de la République française aux nations qu'elle a vaincues », Chénier demanda que les langues allemande, anglaise, italienne €t espagnole fissent partie de l'enseignement public dans les écoles centrales de Paris. Avec quelques-uns des idéologues, il prit une part active au 18 Brumaii-e, mais s'aperçut bientôt aussi quil n'avait pas travaillé au profit de la liberté ! Tribun, il combaltil énergiquement lé di'oit d'aubaine et la mort civile, en défendant la « secte des économistes , qui comptait, parmi ses disciples, des publicistes habiles, éclairés et le plus grand adminislrateui- de la France durant le xvni" siècle, l'immortel Turgot ». 31"'" de Staël écrivit à Daunou pour offrir à son ami del'argenl. un asile et un passeport. Inspecteur de l'instruction publique, Chénier fut destitué en 1806, après son Épître à Voltaire. En vain Daunou écrivit-il à Fouché, sans en prévenir son ami, «q.ue ce serait un arrêt de mort, puisque Chénieiétait sans fortune et qu'on empêchait la reproduction de ses pièces qui avaient paru et de celles que le public ne connaissait point encore ». Il i)ut faire entrer Chénier aux Archives et Napoléon lui-même chargea, en 1808, ce dernier de continuer

(1) Nous allons (iiercher ea Aug-lcterre les jeux et les exercices scolaires, recommandés par Chénier. comme chez IMill, Bain et Spencer la philosophie des idéologues. Comhien est vrai le mot de La Bruyère et de Voltaire !

(2) '( Cité classique et nourrice des grands hommes, où Périclès, sortant de Tatelier de Phidias, courait entendre les leçons de Socrate ; où Torateur Eschine, cité devant rassemblée du peuple, admirait Démosthène tonnant contre lui; où Platon, venant d'instruire ses nombreux élèves dans les jardins d'Académus, se rendait avec eux au théâtre pour y décider entre Euripide et Sophocle et décerner le prix du «énie». Il faut remarquer cet éloge de Platon que Chénier invoque encore dans son rapport sur l'Institut national de musique.

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