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L'IDÉOLOGIE, LA PHYSIQUE ET LES MATHÉMATIQUES

Lancelin concourut sur la question de l'influence des signes et fut mentionné honorablement, en même temps que Prévost, tandis que Degérando obtenait le prix. La première partie de Touvrage fut dédiée à Bonaparte général consul, « appelé à réaliser les conceptions de la philosophie et les espérances des philosophes », et soumise à l'examen de l'Institut national, des Sociétés savantes de l'Europe, des amis de la vraie pliilosophie, de la raison et de la vérité. Considérant le cerveau comme l'organe central; nos idées, leurs signes, et l'art de les employeicomme les matériaux, les outils, les leviers du cerveau, il se propose de remonter à l'origine de nos sens, de nos sensations, de nos facultés intellectuelles et morales, de décomposer la tête et le cœur, l'âme ou le moral de Ihomme, c'est-à-dire la réunion des sensations, des habitudes et des facultés, dont le système varie, en raison composée de l'organisation et de l'éducation ; de constituer ce que d'Alembert appelait la physique expérimentale de l'âme. Au terme idéologie, trop borné, puisque l'analyse des idées n'est qu'un élément de l'anatomie morale de l'homme, il préfère celui de métaphysique, et voit dans cette science qui embrasse l'homme, les arts, les sciences, l'univers €t la nature, qui analyse et décompose toutes choses pour montrer clairement ce que renferment chaque idée et chaque objet, les fondements de l'instruction publique, de l'éducation, de la morale et de la législation (1). Parmi les métaphysiciens, il place Newton, Franklin et Washington, Locke, Condillac, Bailly, Lavoisier et Condorcet, Bonaparte, Lagrange, Laplace, Monge, Fourcroy et Cabanis qui réunissent précision, étendue et profondeur.

L'ouvrage comportait trois parties : analyse de la faculté pensante, développement de la volonté, division de nos connaissances. La première, en trois sections, traite du développement général de la sensibilité, des opérations de l'esprit, des idées qui en naissent et de la génération des facultés intellectuelles, de l'expression des idées, des fondements d'une grammaire philosophique et d'une langue exacte.

Lancelin n'admet qu'un sens, le toucher. La main est un des principaux instruments de la perfectibihté. 11 doit y avoir, dans la foule innombrable des planètes qui errent autour

(1) On reconnaît les idées sifj'nalées chez D. de Tracy, ch. v.

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des étoiles, un nombre infini de nouvelles espèces d'ùtres qui varient par la durée de leur vie, leur forme et leur organisation, en raison de l'énergie vitale et productrice du globe qui les fait naître et les nourrit, de sa masse, de sa distance à son centre, de la quantité de calorique et de lumière qu'il en reçoit. L'instinct est le système des facultés primitives; une raison, extrêmement perfectionnée par la méditation et l'expérience, est un instinct très étendu qui lait voir rapidement à l'homme le meilleur parti à prendre. Le physique et le moral ne sont souvent qu'une même chose sous deux noms didcrents : les facultés variables et passagères, qui constituent l'àme des êtres organisés et vivants, sont la suite de l'organisation du corps, comme la propriété de marquer les heures résulte de la construction d'une horloge. La matière brute ou vivante est le grand tout, l'iuiivers, l'amas de tous les corps ; la nature, la sonnne des corps et des forces qui les animent ; l'attraction et le calorique sont les forces combinées qui constituent l'àme du monde. Aux sciences mathémali([ues et physiques, qui étudient les propriétés fondamentales des corps, à la métapliysique et aux sciences qui en examinent les qualités secondaires, mouvement spontané, sensations, idées, sentiments, on pourra en joindre une autre qui aura pour objet de déterminer, avec précision, les changements des sensations et des facultés correspondant aux changements naturels ou accidentels des parties matérielles, de remédier aux dérangements occasionnés par une force extérieure ou par l'action récipro([ue des deux systèmes. Il n'y a ni création absolue, ni annihilation, mais seulement des transformations de la matière, dont la somme est constante. Dans l'espace infini qui la contient, les forces, agissant éternellement, de la pesanteur et du calorique conservent, altèrent, détruisent les mouvements primitifs des grandes masses, planètes, comètes, étoiles ou soleils, les phénomènes chimiques de la végétation et de la vie. Les mondes se composent et se décomposent durant la longue chaîne des siècles accumulés ; des corps célestes s'éteignent, d'autres s'allument; de nouveaux groupes ou systèmes succèdent à des systèmes détruits ou changés; des milliers d'espèces vivantes disparaissent pour faire place à d'autres qui changeront et disparaîtront par suite des changements séculaires et de la dissolution partielle ou totale des svstèmes. dont l'organisation leur avait donné naissance.

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La matière, l'espace et la durée sont les éléments éternels avec lesquels la nature, somme des corps et des forces, produit la chaîne infinie de mouvements, d'événements, de transformations et de métamorphoses dont l'état actuel de l'univers n'est quuii anneau fugitif. La pesanteur préside à la formation et aux mouvements des grands corps célestes ; avec le calorique, elle produit et entretient la végétation et la vie; sous le nom d'afûnité elle forme des animaux, des végétaux, des minéraux; enfin la volonté ou force de se mouvoir chez les êtres organisés et sensibles, n'est en grande partie qu'un effet de la pesanteur.

Dans cette première section et dans toute son œuvre, Lancelin apparaît comme un homme chez lequel ont fermenté toutes les idées, fécondes ou destructives, grandes ou puériles, positives à l'excès ou dune hardiesse que rien n'égale, mises en circulation pendant le xvni^ siècle (1). Ces idées, Lancelin les repro- (hiit avec gaucherie, mais avec enthousiasme; il les exagère, les dénature, mais quelquefois leur donne un heureux développement. Dans cette première section, on retrouve Cabanis et Laplace, mais on songe à Spencer et à Tyndall.

Dans la seconde, on retrouve Condillac et Locke, Bacon et D. de Tracy. L'analyse est la double opération qui compose et décompose : il faut déterminer le nombre et la qualité des éléments qui doivent constituer chacune des notions intellectuelles et morales, ramener la force pensante à trois formes, intelligence, imagination, mémoire, et former un dictionnaire analytique, où chaque mot, exprimant une idée complexe, sera suivi de tous les termes désignant les idées partielles qu'elle réunit. La troisième section rappelle d'Alembert. Lancelin recommande de faire un dictionnaire de la vérité où l'on mettra les choses évidentes ou susceptibles de démonstration, les propositions reconnues vraies en géométrie, en mécanique, astronomie, physique, etc. ; puis de réunir les systèmes, l'art de conjecturer, la théorie des probabilités, les faits et les raisonnements qui ne sont pas évidents ou susceptibles de le devenir par une démonstration rigoureuse, en faisant l'histoire du génie et de l'imagination ; enfin de rassembler la théorie et la pratique des choses absm-des, mythologie, théologie, religions, rêveries métaphysiques^ histoire des prêtres, des devins, des magiciens, des

(1) Lancelin parle de la fermentation excitée dans sa tête par la grande idée indiquée par Bacon, développée par d'Alembert, Diderot et les encyclopédistes.

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sorciers, des charlatans de toute espèce, pour tiacer la ligue de démarcation entre la raison et la folie, eutie la vérité et l'erreur. S'il propose de rapprocher les équations et les proposition si de faire concourir les savants et les philosophes au perfectionnement des sciences et des langues, de créer une langue éminemment analytique, uniquement consacrée aux progrès de la philosophie, de la raison et de la vérité; de borner l'éducation de la première jeunesse à l'étude du dessin, « introduction nécessaire à tous les états et à tous les talents »; de créer des écoles de morale et de législation, des fêtes puhlupies, et d'extraire, des livres philosophiques, ce (pi'ils renferment de vrai, d'utile, -de bon, pour en brûler ensuite, sans inconvénients, au moins les trois quarts; de choisir avec soin les livres élémentaires pour chaque partie de l'enseignement; on retrouve le lecteur de Condillac, l'admirateur de Lavoisier et d'Euler, de d'AlemberT et de Lagrange, de Laplace, le contemporain ou le disciple des auteurs de la loi de briunaire an IV, de Condorcet, de Cabanis et de D. deTiacy. On y aperçoit encore l'exagération des doctrines alors acceptées (1) ; mais aussi des idées qui rappellent Lamarck et Darwin, plus encore que de Maillet et Robinet. De ce que nous n'avons point vu chauger les espèces vivantes, nous n'avons pas, ditLancelin, le dioit de conclure qu'elles sont invariables, pas plus que la rose n'a le droit de juger éternel et imuniable le jardinier qu'elle a connu pendant les douze ou quinze jours qu'elle a vécu. Dans les révolutions successives de la terre, émanation du soleil, il y a eu un moment où, par suite de la fermentation et du rapprochement des molécules organiques, semées avec profusion sur le globe, les gei-mes du mâle et de la femelle des espèces animales se sont formés ou développés, grâce à une chaleur convenable, ont passé par une

(1) C'est ainsi que, selon Lancelin, la méthode a de tels avantages ([u'ou pourrait l'intituler, l'Art de construire rë<julièreinent les têtes hiancines, par un plm d'instruction et d'éducation, dont il se tiatte d'avoir mis les fondements dans son livre. Un habile gouvernement peut faire naître, en tout genre, des hommes de talent et de génie, en fixant les movens les plus propres à former le corps, l'esprit et le cœur; eu i-h.ir:-'eant de leur application des hommes sages et éclairés et eu veillant à ce que Téducation domestique soit conforme à l'éducation publique ! C'est ainsi encore que Lancelin essaie de soumettre à une formule analytique, FI* = SP = es + CR + CB -h AS = .NT + N'T' + WT" + y,'"!'", la force ou faculté pensante et l'esprit humain. FP ^ force pensante ; SP= es[)rit ; CSr= capacité de recevoir li;s idées, CR=: celle de les conserver ; CB=r celle de les combiner ; AS = art des signes; NN' N'' >"'' = le nombre des idées acquises, conservées, combinées, exprimées dans Tunité de temps. T, T' V V" = temps quelconque pendant lequel s'exerce chacune de ces capacités.;

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suite daccroissements et de métamorphoses et sont parvenus enfin à l'état où nous apparaissent les animaux et les végétaux. Peut-être y a-t-il eu d'abord des êtres informes, des monstres qui, faute de facultés suffisantes, n'ont ni conservé ni transmis la vie; peut-être la nature a-t-elle, pendant des siècles, formé des essais inutiles ; mais les êtres plus forts, mieux organisés se sont conservés, reproduits et ont formé des espèces. Peut-être Thomme a-t-il été à l'origine tel que nous le voyons ; peut-être lui a-t-il fallu des siècles et des séries de variations pour parvenir à l'état dans lequel vivent les sauvages des îles !

Lancelin, tout en louant Bonaparte, faisait un chaleureux éloge de la liberté illimitée de la presse et tournait en dérision toutes les idées religieuses : il fut assez mal accueilli par l'homme qui allait conclure le Concordat, supprimer la classe des sciences morales et enlever toute liberté à la presse. Quelques jours avant la signature du Concordat, Lancelin était appelé, par un arrêté du premier Consul, à jouir de sa pension de retraite. Malade et manquant des ressources nécessaires, il ne put faire paraître qu'à la fin de 1SU2 la seconde partie de son livre. Il ne s'étonne pas de n'avoir pas occupé une place « dans l'esprit d'un magistrat qui doit porter la France dans son cœur et le globe dans sa tête ». Sentant le l)esoin d'aimer tout le monde, de ne porter envie à personne, de n'abhorrer que les forfaits, il ne demande i\ ses ennemis qu'une grâce, c'est de ne pas employer, pour le faire périr, la calomnie, le poison ou le poignard, alors qu'il veut consacrer toute sa vie à la recherche de la vérité et au perfectionnement de la raison (1). Condillac et Helvétius, Condorcet et Cabanis, Rousseau et D. de ïracy semblent avoir fourni à Lancelin la plupart des idées qu'il développe dans cette seconde partie. Reconnaissons d'ailleurs qu'il y a des choses fort justes, sur l'éducation convenable à chaque citoyen,

(1) En onze chapitres, il expose la génération des passions et des liabitudes morales, (lu'il fait sortir de l'amour de soi, premier moteur de rtiomme ; la naissann (le la sympathie, principe universel de sociabilité et extension de l'amour de soi ; l'importance qu'il convient d'attacher à la formation de bonnes habitudes, premiers fondements de l'éducation et de la morale. 11 analyse les éléments de l'éducation et indique ce que devrait être un plan d'éducation, ce qui distingue l'éducation des individus de celle des peuples, et en considère l'influence sur la législation, le gouvernement et l'administration publique, il réfute les apôtres de l'ignorance et traite des puissances morales qui agissent sur les états et, par occ:ision, des religions comme leviers politiques. 11 analyse les forces dont le concours produit le caractère, insiste sur l'habitude et voit, dans la liberté ou le bonheur, un résultat de bonnes habitudes, d'un bon plan d'éducation, de législation et de gouvernement.

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à chaque classe, ci chaque condition. Mais il inipoite de signaler ce que Lancelin dit à propos des r.elii;ions pour montrer, par l'exemple dun homme sur lequel le milieu avait une grande action, que les opinions en matière religieuse avaient déjà subi une moditication profonde. Le paysan, l'artisan, dit-il, ont des désirs vagues, une inquiétude qui a besoin d'être fixée, une grande passion pour le merveilleux. Les humains sont si malheureux qu'il y aurait de la cruauté à leur ôter un moyen de l'être un peu moins. On pourrait donc leur donner une sorte de catéchisme moial, où la religion aurait sa place par des fêtes consacrées à la nature et à la ])atrie, h l'amour et à l'amitié, à la reconnaissance, au génie, aux vertus, aux créateurs des sciences et des arts, aux grantls hommes et à tous les vrais bienfaiteurs (le l'humanité. Et tant en soutenant que les religions dominantes sont mauvaises quand elles sont intolérantes et en opposition avec la morale, que l'homme sensé et rais(uinable, contiaint par la force du raisonnement d'affirmer ([ue l'àme naît et meurt avec l'organisation, sera accusé de matérialisme, comme s'il y avait autre chose dans la nature que de la matière et des forces, comme si la nature pouvait avoir un auteur et comme si tout homme qui observe, étudie, pense et raisonne n'était pas un vrai matérialiste, Lancelin affirme que la religion restera longtemps encore en crédit et adoucira, pour beaucoup d'hommes, les malheurs inséparables de l'existence, et il se borne à réclamer — en termes très vifs, il est vrai — la tolérance pour ceux qui n'y croient pas. La philosophie du xvin" siècle cesse d'être agressive.

Plus malade et peut-être plus pauvre, Lancelin donna eu 1803 la troisième partie de son Introduction à Vanalyse des sciences. Elle n'est pas la moins intéressante. Les grands systèmes de corps, dit Lancelin, ont commencé et finiront ; les espèces animales périront, par l'afTaiblissement ou l'augmentation de la chaleur solaire ou du calorique interne. La pesanteur et le calorique, «jui ont produit l'organisation actuelle du système solaire; l'intelligence et la volonté, qui président à la formation des êtres organisés et sensibles, sont les causes primitives de presque tous les mouvements secondaires, les quatre grands faits généraux au delà desquels l'observation ne saurait remonter. Montrer comment en découlent les faits de second oi'dre et de ceuxci, les faits de troisième ordre : retrouver le fil caché qui lie, par

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