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LES DISCIPLES DE CABANIS ET DE D. DE TRACV

derrière ces apparences ; le troisième, dans lequel on compare les propriétés des corps ou les faits intellectuels poui- établiides lois générales; le quatrième, reposant sur la dépendance mutuelle des causes et des effets (1).

On comprend tout ce qu'a d'artificiel une classification ainsi composée. Toutefois n'oublions pas que Littré a déclaré que le tableau « satisfait l'esprit comme il satisfait les yeux ». Certes il a eu raison de le dire, et on peut le repéter encore, c'est avec curiosité et avec fruit qu'on voit se dérouler la série des sciences et surtout, ajouterons-nous, qu'on rencontre les vues les plus suggestives, là même où la classification satisfait le moins. On regrette avec Sainte-Beuve qu'Ampère se soit laissé « dériver au flot de ridée », qu'il n'ait pas réuni " les cas psychologiques singuliers et les véritables découvertes de détail dont il semait ses leçons», quil naitpas laissé la description et le dénombrement des divers groupes des faits où l'intelligence humaine semblait tout autrement riche et peuplée que dans les distinctions de facultés. On regrette encore qu'il n'ait pas rempli le plan que s'était aussi proposé D. de Tracy, sous une forme un peu différente, en faisant connaître les vérités fondamentales sur lesquelles chaque science repose, les méthodes quil convient de suivre pour l'étudier ou pour lui faire faire de nouveaux progrès, ceux qu'on peut espérer suivant le degré de perfection auquel elle est déjà arrivée, en signalant les nouvelles découvertes, en indiquant les buts et les principaux résultats des travaux des hommes illustres qui s'en occupent, de manière à satisfaire celui qui, s'intéressant aux sciences et ne formant pas le projet insensé de les connaître à fond, voudrait avoir de chacune une idée suffisante. On y retrouverait, en plus d'une page, le lecteur de ïEncyclopi'die et l'ami de D. de Tracy (-2).

(1) Ampère ne cite pas Biran. pas plus que oeliii-oi ue l'a citi': dnus les onvrapres publiés après sa mort. Ampère a essayé de faire la part de l'un et de l'autr-i daus une lettre (Philosophie des deux Ampère, p. 328), où il laisse à Biran ce qui concerne la connaissance des phénomènes, des rapports et des relations entre les phénomènes, des noumèues, des relations entre les phénomènes et les noumèues, eu ne revendiquant pour lui que <> les relations entre les noumènes ». Mais à quelle époque se réfère cette note ? Eu raison même de la mobilité excessive de la pensée chez l'un et chez l'autre, il nous semble absolument impossible, et peu utile, de faire lapart exacte de chacun dans cette collaboration de plus de dix années. Voyez ce qu'en ont dit J.-J. Ampère, .M.M. B. Saiut-Hilaire et A. Bertrand.

(2) Essai sur la philosophie des sciences, l" partie, Paiis, 18.38 ; 2« partie, Paris, 1843, avec les notices de Sainte-Beu\e et de Littré; Philosophie des deui- Ampère publiée par B. Saint-Hilaire, Paris, 18G6; Journal et Correspondance

lUIiAN 177

lîirnn (r a contribué à tlonner à Aiiiprre le goùl cU's cliidi's psu'hologiiiues, et il a été inlinieinent lit' avec lui, eu raison peut-t'liv d'une certaine eonlormité dans leur situation (:2). Fils d'un médecin, élève des Doctrinaires, peut-être même de Lakaiial (3i, il connut la pliilosoplùe de Condillac, qu'il étudia pendant la Terreur, en niénie temps que Bonnet et bien d'autres cboses. En l'an IX, son Mr/noirr sur l'Habitude est mentioimé par llnslitul : il s'y présente comme disciple enthousiaste de D.de Tracy et de Cabanis. Il l'est encore, quoique avec plus d'indépendance en l'an \. mais il se rapproche, en l'an \1. de Condillac et de Bonnet. Il reste en relations étroites avec Cabanis jusqu'à sa mort; avec D. de Tracy, jusqu'au moment sans doute, où selon l'expression d'Ampère (4) « il se laisse circonvenir, ap- I)réliende de déplaire à un certain parti», et, p.iur pré\enir les suppositions de matérialisme (|ui pourraient être tirées de son Mi'moirr sur l'Habifudr, combat les Leçons de pliilosophic de Laromiguière, sans vouloir toutefois que tout le monde sache (pie latlaque vient de lui. Mais, en passant de Condillac au stoïcisme, du stoïcisme au mysticisme, en allant ainsi, dans la même voie, bien plus loin que Cabanis, Benjamin Constant, Tliurot et .\.nq)ère lui-même, ses écrits conservèrent, pour toujours, comme il le prévoyait « la trace de la révolution profonde que ceux de 1). de Tracy et de Cabanis avaient faite dans son esprit » (oj, et transmirent ainsi certaines doctrines des idéologues à ceux qui ne les leur auiaient pas dii-ectement empruntées.

lie André-Marie .-Iwiyyt're. recueillis par M"* JI. ('.., 1873; A. -M. Atupère et J.-J. Ampère, Correspondance et souvenins, recueillis p;ir .M™" h. C, 2 volumes, P.iris, i87a.

1» Nous ue dirons de Biraii, sur lequel nous publions une étude spéciale en tète du Mémoire retrouvé par nous a l'Institut, que ce qui sera nécessaire au point de vue où nous sommes ici placé. Sur Hiran, voyez la Biblio^rrapliie mise à la lin de notre article Biran. dans la Urande Enoijclopédie, en y ajoutant le livre de M. A. Bertrand, la Psychologie de l'ejforl et notre Vh'dosophie de biran de l'an IX à l'an XI.

(2 Tous deux perdirent la même année une femme adorée. .Vmpcre fut le premier, plus malheureux encore en contractant une nouvelle union ; pareille chose à peu près arriva a Biran en 1814.

f3) Cf. cli. 11. S 2.

(4) Correspondance el Souvenirs, p. 120 et 124-

(ôj Lettres inédites communiquées par .M. .N'avilie.

i78 L IDÉOLOGIE, LES LETTRES, L HISTOIRE

D'autres écrivains, moins spécialement occupés de pliilosopliie ou en relations moins intimes avec D. de Tracy et Cabanis, lancèrent, en tout ou en partie, leurs doctrines et leurs méthodes, dans toutes les directions du monde de la pensée. Villemain, qui avait quelquefois assisté aux réunions d'Auleuil, vantait, dans le Tableau, fort utile encore à consulter, de la littérature au xvm'' ûècle, Condillac, Voltaire et D. de ïracy, l'habile dialecticien qui a commenté \Eaprit des Lois; il faisait accepter la pairie à Daunou. Lerininier, auteur de la Philosophie du droite combattait dans ses Lettres philosophiques Royer-Collard, dont « toute la carrière philosophique se réduit à limportation d'une théorie de Reid ; Cousin, qui n'est pas à proprement parler un philosophe, mais qui a été tour à tour écossais et kantiste, alexandrin, hégélien et éclectique. Par contre, AdiUsY Influence de la philosophie du XV lit siècle sur la lêr/islation et la sociabilité du XIX", il loue Condillac, Dupuis, Condorcet, Cabanis, Bichat, D. de Tracy, B. Constant, Volney et Garât, Laromiguière, Broussais et Magendie. C'est à la médecine française qu'il demande de doter la France d'une philosophie de la nature et de riiomme. Mais son admiration s'adresse surtout à Daunou et à D. de Tracy (1).

Sénancourt, l'auteui- d'Obermami, a été, par Sainte-Beuve (2), comparé à Chateaubriand, à B. de Saint-Pierre et rapproché de Lamarck : il pourrait l'être de Schopenhauer. Bordas-Desmoulins, le compatriote de Biran, l'admirateur de Grégoire et l'adversaire de l'éclectisme, lami de J. Pieynaud et de P. Leroux « a repris plusieurs idées indiquées par D. de Tracy et l'a suivi jusque dans la guerre qu'il a déclarée à la logique,

(1) « Fijrures antiques et pateruellcs. qui out trausinis le siècle qui mourait ù cnlui (}ui comraeijçaif. Le premier alimeute eiicore la philosophie de ràirc j)rccédeut, p;ir uue vaste érudition; ou dirait un béuédictiu à Técole de Voltaire, dout il a Tesprit uel et positif. Trary a surpassé Coiidillaf, eu le continuant : il iiossède à un plus haut dei.nc que son devancier certaines qualités du métaphysicien. Son idéiilog-ie est une, précise, claire, énergique. Le Commentaire sur Montesquieu minque de riiitellii-'cuce historique de l'Esprit des lois, mais abonde eu vues saines sur les rapports des sociétés et des Lruuvernements ».

(2) Sainte-Beuve, Portraits contemporains, I; Chateaubriand et son groupe littéraire, p. 330 sqq.

VILLEMAIN, LKIIMIMKU, SÉNANCOIRT, KTC, FALUIIKL 179

comme ù iino vaine vl stérile iinilation du calcul » (1). Cilous encore Viclorin Fabre, ([ue Sainte-Beuve appelle, avec trop de sévérité « le rliétoricien boul'ti » ou « un avorton liydropi(iue », mais, avec raison, u le disciple tardif de l'école » ; Mérimée, l'ami de Victor de Jacquemont, de Stendhal, de Fauriel, de Sainte- Beuve, etc. Mais nous ne pouvons passer aussi rapidement siu' Fauriel et Aui;ustin Thierry, sur V. Jacqueniont, Stendhal, Sainte- Beuve et Brown.

Admirateur de Volney, ami de M'"* de Condorcet, de Cabanis et de 1>. de Tracy, lié avec M""-' de Staël, B. Constant, 3Ian/.oni et Schlegel, contident ou conseiller d'Augustin Thierry, d'Ampère, de Mérimée et de Beyle, connaissant lallemand, lilalien, l'espagnol, le basque, le celtiijue, les dialectes du Midi, l'arabe, le sanscrit, le grec ancien et moderne, Fauiiel a été, pour Sainte- Beuve, l'occasion d'une de ces éludes précises, pénétrantes et fines dont il a le secret. Mais il lui a l'ait une place trop grande dans l'école, parce (ju'il n"a pas cheiché ce que devait F'auriel à ses amis et à ses maîtres.

Fauriel, né en 177:2 à Saint-Etienne, fut élevé, comme Daunou, chez les Oratoriens. Il était, vers 1789, de la société dite de Chambarans où il faisait lire les liuines de Volney. Sous-lieutenant ilans la compagnie de La Tour d'Auvergne, puis officier nmnicipal à Saint-Etienne, il vécut, ce semble, dans la retraite, de 17'.Jo à 17'JÎJ, travaillant et étudiant sans relâche. Lié avant le 18 brumaire, avec Français de Nantes, qui lui lit connaître Fouché, il devint secrétaire particulier de ce dernier, alors qu'il était ministre de la police, et labandonna au temps du Consulat à vie. Pendant qu'il était avec Fouché il rendit compte, dans la hi'cade^ de la LitU-rature comidéréi; dans ses rapports avec les utstUutions sociales et présenta M"" de Staël comme un disciple de Condorcet. Puis il défendit la philosophie par des considérations qui ne sont, dit Sainte-Beuve, nullement vulgaires (2).

En 180i, il s'établit a la Maisonnette dans le voisinage de Meulau, auprès de M"' de Condorcet dont il avait lait la con-

(1) Ravaissou. la l'Inlosophie en France, p. 169. Vojxz limt, Hisloirede la vie et des ouvrages Ue Bordus-Desmoulins, Paris, 1861.

(2) ■< Li'S (.•uiiciiiis (le la pliilDsopliie, disait Fauriel, adoptent k'S oiiiiiiiiiis Daguèio pliilosophiqufs, mais qui devieuueut tous les jours plus natiouales : ils s'eu iout uni- arme routre des idées qui ne sont encore que relies di^ plusieurs liomiiies supérieurs. Us clicrrlient donc, daus les victoires mêmes de la philosophie, des oIjsta<les à ses progrés futurs ».

iSO L'inÉOLOGIK, LES LETTRES, L'IIISTOIKE

naissiuice au Jardin des Plantes. Il demeure en relations avec Cabanis et ses amis, mais voit aussi M"'* de Staël, qui le présente à Chateaubriand. En même temps il devient l'ami de Villers et surtout de B. Constant, qui le tient au courant de son ouvrage sur les Religions, lui écrit ce qu'il pense des Rapports du physique et du moral, et lui demande son avis sur son Walstein. C'est alors que Fauriel écrit des notices sur Cliauiieu et la Fare, sur La Rochefoucauld, qu'il compare à Vauvenargues et dont il explique les Maximes par son expérience et ses souvenirs. Dans la Z^m/c?^, il rend compte de V Essai de Villers sur VEsprit et Vlnfluence de la Ré formation (1804) : « Blessé, dit-il, comme plusieurs autres personnes (notamment M. de Tracy), ([ui d'ailleurs vous rendent justice et dont le suffrage ne devrait pas vous être indifférent, de que]([ues traits d'une partialité qui me semble peu philosopbique, je m'en suis expliqué avec franchise >>. Cette franchise ne plut pas à Villers, qui fut plus tard également mécx)ntent de l'article de Thurot sur son Rapport de 1810 et qui trouvait étrange que les Français, auxquels il reprochait sans cesse leurs doctrines frivoles et superficielles, n'acceptassent pas celles qu'il leur apportait d'Allemagne.

En relations étroites avec Cabanis, Fauriel lui confia son projet d'écrire une Histoire du stoïcisme. Cabanis, qui ojjposait Homère et les Grecs au Génie du Christianisme, l'accueillit avec enthousiasme (1). Il n'est pas exact, comme le dit Sainte-Beuve, que Fauriel ait agi sur Cabanis et lui ait inspiré son dernier mot, que Fauriel ait, le premier, tenté d'introduiie l'histoire de la philosophie au sein de l'idéologie. Turgot, d'Alembert et Condorcet avaient déjà fait une place importante à l'Iiistoire impartiale,

(1) (iQiKiiid NOUS m'avez fait paît, dit-il, dans ?,d Lettre sur les Causes premières,

de \otii' projet drcrin- l'histoire du stoïcisme, de ectte pliiIosii|i]iie (jui forma les

plus grandes ànics, les plus vertueux eitnyeus, les hommes d'Etat les plus res])ee-

tables de l'antiquité, vous savez avec quelle avidité j'ai saisi respérauee de voir enfin

cette histoire écrile d'une manière diirne du sujet et je puis vous assurer <|He je

n'avais pas besoin des sentiments de l'amitié pour mettre, à l'evéeution d'une si belle

entreprise, l'intérêt le plus vif et le plus pressant ». Et en terminant cette Lettre

célèbre, Cabanis ajoutait: « Poursuivez, mou ami, cet utile et noble travail, si la.

plus grande partie des temps historiques vers lesquels il vous ramène doivent

remettre, sons vos yeux, les plus liorribles et les plus hideux talileaux, vous y

trouverez aussi celui des plus admirables et des plus touchantes vertus; leur

aspect reposera votre cœur, révolté et fatigué de tant de scènes d'horreur et de

bassesse. Jouissez, en le retraçant avec coiiqdaisance, des encouragements qu'il

peut donner à tous les hommes eu qui vit quelque étincelle du feu sucré, surtout

à cette bonne jeunesse qui entre toujours dans la ciu-rièi'e de la vie avec tous les

sentiments élevés et généreux ; et ne craignez pas d'embrasser une ombre vaine, en

jouissant d'avance encore de la reconnaissance des viais amis de l'humanité ».

FAliRlKL 481

Degéraïuio avait piililio ['Histoire comparée des S//sfènies ; Cabanis s'était rallié à la doctrine de la perfectibilité et avait déjà t'ait rhistoire de la médecine. La Lettre sur les Causes premières, pour ipii la lit avec attention, est d'nn maître et non d'un disciple. Fanriel a été un intermédiaire par qui Cousin a mieux counu les idées de Turgot, de d'Alembert, de Condorcet, de Cabanis, de Degérando, qui voulaient l'aire servir l'histoire de la philosophie à la constitution de la philosophie elle-même.

Fauriel a amassé des matériaux et commencé la rédaction de V Histoire du stoïcisme (1) ; mais il cessa son travail et se détourna des études philosophiqut>s, à la inori de (-abanis. Il renonça même à la notice étendue qu'il s'était proposé de consacrera son ami. à cause, dit Sainte-Beuve, de son liop grand désir de la perfection, et de l'excès de sa sensibilité; peut-être ajouterons-nous, parce (fue Cabanis et ses doctrines étaient jugés sévèrement par quehiues-unsde ses nouveaux amis.

1). de Tracy réclamait à Faurieir///.s7o//r des stoïciens en lui envoyant son Ira itr d'économie politique {±). ïié]i\ il lui avait

' 1 II Iciut i-iter, apri-i S milr-UfiiM-, iiiirliiues-iiiios des notes (|ii'il a eues entre les in.iius : ■> Une iiiex;ii-tittide niiisiilfralile ilaiis l'Iiistoire de la iiliilosupliie, c'est de rroire que les anciens plniusoplies-pliysiiiiMis ne se sont o(iuin''.s (jue d'iiypnthèses sur les causes preinicres. Cela n'est pas: prescjne tous avaient étudié la nature dans ses pln-nouièiies >isil)les et réirulieis ou ilans ses productions. Seulement ils obser- Nait-nl tn-s mal. pac plusieurs causes ipi'il est possihle et important d'assii^ner ».

<( Expliquer les causes de la irraude iniluence de la philosophie de Pythagore en Grèce durant prés d'un siècle, depuis la destruction et la dis[)ersiou de l'école de Pythairore jusqu'après la mort irKpaminondas ».

«i La principale cause jiaralt avoir été dans les peintures [i)Oétiques que cette philosophie faisait de la vie des hommes vertueux après la mort ».

« C'est une observation capitale dans l'histoire de la philoso|)hie (pie, dans la philosophie spéi'ulative, toutes les erreurs ou toutes les di'eoiiV(.'ites postérieures viennent toutes se rattacher à des systèmes aidérieurs, comme à leur occasion ou comme à leur r-ause. Dans la philosophie morale, les faits particuliers, les circonstances de temps et de lieu sont ce qui influe le plus sur les opinions ».

« Un événement de L'iandc inqiortatice dans l'histoire de la pliilosopliie irrccque, c'est l'iuvasiou de l'Asie-Mineure par Crésus et puis par Cyius. Milct. jusque-là la Tille la plus riche et la plus florissante de celte belle contrée, fut entièrement ruiuée ; elle cessa d'être le sièi.'e deà écoles de philosophie. Anaxa;rore, ((ui tenait l'école de Thaïes au moment où cette iruerre eut lieu, se réfutria à Athènes et y poita la philosophie ».

<< Il n'avait que vinirt ans. Archélaiis, son disciple, fut celui par lequel la jiliilosopliie iouieune s'établit pleinenn-nt ;i Athènes, où il devint le maître de Sociale »,

« L'apjiaritioti d'.Vnaxaij'ore à Athènes est un événement très aiialoirue à l'ambassade de Carnéade à Home, par les conséquences qu'elles eurent pour la culture de l'un et de l'autre di; ces peuples ». Cf. Martha, Carnéade et Tanuery, Pour la science hellène.

(2 « Avant de me remettre à travailler, j'ai besoin de savoir positivement si je dois to!it jeter au feu et m'y reprendre d'une autre manière, moins méthodique peut-être, mais plus pratique. C'est de vous, monsieur, et de vous seul, que Je puis espérer ce

l'iCAVtT. .'il

m LIDÉOLOGIE, LES LETTRES, LTlISTOlIlE

annoncé son Cominentaire sur Montesquieu (1). En 18i2l, Augustin Tliierry était à Paray-le-Frésil : 31. de Tracy lui demandait sans cesse si Fauriel faisait son Histoire de la Civilisation provençale qui ne devait paraîlre qu'en partie dix ans plus tard, — Il la fail, répondait Thierry. — Ainsi, il rédige, disait de Tracy qui connaissait l'influence, sur Fauriel, de ce démon de la procrastination, dont parle B. Constant, et qui ne devait pas voir paraître cette œuvre. En 1810, Fauriel traduit la Parthénéide de Baggesen, installé à Marly et lié avec les idéologues. Son Discours préliminaire rappelle le disciple de Condorcet et de Cabanis, quand il parle de cet âge d'or, domaine de l'idylle, qui peut-être, dit-il en songeant aux adversaires de la doctrine de la perfectibilité, est plus chimérique encore dans le passé que dans un avenir indéfini. Devenu l'ami de Manzoni, le petit-fils de Beccaria, Fauriel compose des sonnets en italien, étudie le grec moderne, le sanscrit et l'arabe, la botanique et la civilisation provençale. En 1823, il fail paraître une traduction des tragédies de Manzoni, après avoir perdu l'année précédente M""' de Condorcet ; puis, en 1824, les Charîts populaires de la Grèce. Son influence s'exerce sur J.-J. Ampère, qu'il détermine à rechercher les origines littéraires; sur Mérimée, qu'il excite à traduire les romances espagnoles ; sur Beyle, auquel il raconte

bon avis, et cela me fera risquer de vous envoyer ce fatras à la première occasion. Au reste, usez-en bien à votre aise et commodité. Prenez-le, laissez-le ; dites-moi sincèrement si vous n'avez pu Ijicliever. C'est ce que je crains : car je ne crains pas trop que vous ne trouviez pas qu'au fond cela est vrai. Sur toutes choses, que ce soit absolument à vos moments perdus. S'ils n'y suffisent pas, cela ne vaut rien ; car vos moments perdus valent mieux que ceux employés par bien d'autres. Et surtout encore que cela ne dérobe pas un seul instant à ^os chers stoïciens. J'en suis bien plus empressé que de tout ce que je peux jamais rêver. Oh ! que c'est uu beau cadre ! et que ce sera un beau tableau, quand vous y aurez mis vos idées ! Cela fera bien du bien ; à qui ? à uu monde qui n'eu vaut jruère la peine, d'accord ; mais nous n'en avons pas d'autre; et il n'y a moyen d'y exister qu'en rêvant à le rendre meilleur. 11 n'y a que quelques êtres comme vous qui me racommodent avec lui. (Et en post-scriptum) Ma tète est bien mauvaise ; c'est par elle que je commence à médire de tout ce que je vois ».

(1) « Je voudrais surtout ne pas me croiser avec vous; mais, puisque vous dépendez d'é^énements lointains, je pense toujours que le mieux est de vous aller chercher. Je risquerai de vous parler beaucoup de .Montesquieu : car dans un gîte on rêve et vous m'y avez encouragé. C'est pour moi le voyage de Rome. J'y profite peu; mais c'est une façon de jouir que de voir combien les hommes ordinaires de notre temps, taut maudit et même avec justice, voient nettemeut de bonnes choses que les hommes supérieurs d'un temi)S très peu ancien ue voyaient que très obscurément. Cela me fail enrager d'être vieux. Il vaudrait mieux s'en consoler; mais chacun tire de ses méditations le fruit qu'il peut; et cela dépend de Tarbre sur lequel elles sont crreflées. Le mien est bien sauvageon : celui de l'amitié est le seul qui porte des iVuits toujours doux, disent les Orientaux, et ils ont raison ».

.\L(UîSTlN TlllKRRV 48,1

dos histoires arabes pour *< son pelit Irailc idéologi(|iie sur lainour >>. D'un autre cùté, il est, en 18:21, l'auditeur elle conlident d'Aufiustin Thierry (jui, tous les soirs, lui expose les détails les plus niinulieu.v des chroniques et des légendes, dont il s'insl)ire pour son Histoire de la Conquête de lAntjleteri'e par les Normands \ il avait en 18:20, rendu le inènie service à Guizot. De 1821 à 18:23, il surveille, pour Schlegel, l'impression do livres sanscrits ou coUationne les manuscrits de la Bibliothèque royale. Professeur de littérature étrangère à la Faculté des lettres en 18;iO, il publie, en 183:2, douze livres sur VOrif/ine de l'épupée chevaleresque au moijrn aeje^ dont il fait honneur aux Provençaux; en 1834 une Vie de Dante \ en 1831), la deuxième partie de son grand ouvrage sui- la Giudo méridionale ; en 1839 la Vie de Lope de Ver/a. Il meiut en 1844.

M. Taine a dit do lîirau ([ur sou premier livre est betiu et restera, parce que, contenu par Condillac (nous dirions Cabanis) et D. de Tracy, il a conunencé avec l'étude des faits ol le sl\le précis. On regrette, pum- Famiel, qu'il ne soit pas resté plus longtemps sous la direction de l'un et de l'autre. Au lieu de se dis|)erser en tous sens, il eût concentré ses forces sur la belle œuvre qu'il avait entreprise, et nous aurions une Histoire, (jni nous mancjue encore, des stoïciens, par un esprit des plus libres, des plus pénétrants et des plus sincères.

On a souvent rappelé la préface des Récits mêrovim/iens, où Augustin Thierry l'aconte que le moment d'enthousiasme ([u'il ••prouva en lisant la bataille des Francs contre les Romains, fut peut-être décisif pour sa vocation à venir. Sainte-Beuve s'est demandé ce que c'est « qu'une impulsion qu'on oublie durant |)lusieurs années», et il a remarqué que Thierry, disciple de Waltor Scott et de Saint-Simon, « en était alors, comme bien d'autres, avec Chateaubriand à un prété-rendu de louanges et (1(3 compliments ». Mais il a oublié de signaler une autre influence dont ou n'a pas tenu compte, quand ceux qui l'avaient exercée nOnl plus été en faveui". Qu'on jette les yeux sur l'admirable préface des Dix ans d'Études historiques, sur les lignes où il parle de Fauriel, « ami, conseiller sûr et fidèle », dont les jugements pleins de finesse et de mesure « étaient sa règle » dans le doute, dont la sympathie le stimulait à marcher en avant,* C'est seulement en 1821 que Thierry se trouvait ainsi en relations intimes avec Fauriel. Il avait, en 1819, rendu compte du

m L'IDÉOLOGIE, LES LETTRES, L'HISTOIRE

Cours dliistoire de Daunou au collège de France el vu, dans le professeur qui se déclarait lui-même soumis à rol)ligation, sacrée envers la science, de la professer tout entière, la double garantie du patriotisme et du savoir, Texactitude de l'érudit, les vues du philosophe, le talent de l'écrivain, la douceur d'un philanthrope et l'austérité d'un citoyen. Il se présente comme un élève de Daunou qui a eu sa part dans les conseils que le professeur a donnés aux jeunes gens, et il fait remarquer que ce qui a créé le caractère du maître, élevé son âme, agrandi sa pensée, ce sont quarante années de retraite et d'études. N'est-on pas tenté, en lisant ces lignes, de les comparer aux belles pages où A. Thierry, souffrant et aveugle, a vanté le dévouement à la science,, qui vaut mieux que les jouissances matérielles, mieux que la fortune, mieux que la santé elle-même?

En 18-20, il apparaissait, en annonçant l'ouvrage de Garât, dont il faisait léloge, comme un successeur de Rœderer, et soutenait que la France fut ensanglantée, non point, comme on le prétend mal à propos, parce que les philosophes du xvm« siècle s'étaient fait entendre au peuple, mais parce que leur philosophie ne s'était pas rendue populaire. Et il espère, lui qui a contribué à faire des travaux historiques la caractéristique de notre époque, « que le xix'' siècle enlèvera au xvni'= ce noble titre de siècle de la philosophie ». La même année, il se rencontre fréquemment avec Manzoni, le poète chrétien qui parlait de « l'angélique Cabanis » ; avec Fauriel et Cousin (1). Enfin A. Thierry, qui devait être quelque temps disciple de Saint-Simon, a cité, après Daunou, la distinction profonde et lumineuse établie entre les gouvernements par D. de Tracy « un philosophe dont notre époque shonore », et il séjournait à Paray-le-Frésil pendant l'automne de 1821. .

Le père de Victor Jacquemont avait des relations de parenté ;| avec La Fayette. Idéologue, il avait siégé au Conseil d'instruction publique et fait partie de la section de l'analyse des sensations. Membre du Tribunal, il vota contre la Légion d'honneur et fut éliminé avec B. Constant, Say, Daunou, Laromiguière, Andrieux, etc. Chef du bureau des sciences au ministère de l'intérieuT-, il servit de lien entre Moreau et Daunou, Cabanis, Chénier, qui songeaient à renverser le premier consul. « Vers

(1) Sainte-Beuve, Fauriel, 216.

1H09, des gons delà police — écrit son lils qui IC've les cpaulcs, tliiaml ou voul l'apilouM' sur io sorl do Bonaparle à Sainlo- Ht'lt'ue, avec ses huit dcMuestiques, ses quatre courtisans, ses douze mille guinées par au, et ses dix chevaux — uumis d'nu ordre de Fouché, vinrenl, lui dimanche, euvaiiir notre maison; ils enlevt'rent les livres, les papiers ; tbuilh'reul partout, pour trouver des traces de conspiration, puis ennnenC'rent mon jx-re. Pendant onze mois, il resta enfermé dans une cliauibre étroite et ohscure que je me rappel Iciai loute ma vie, y étant allé, pendant ces onze mois, deux l'ois par semaine, c'est-à-dire autant que cela était permis. (Vest là (pu^ j'appris à lire et à écrire. Mon père, en prison, ujnail pour domesticpie qu'un misérable détenu qui venait le raser et le coiffer tous les matins, car on ne lui permettait i)as d'avoir des couteaux ni des rasoirs. Au hout de onze mois, il sortit enlln, mais pour subir un exil ([ui dura autant ([ue l'Kmpire (1) ». Cabanis, après avoir rapporté ce qu'avaient fait l). de Trac\ , Degérando, Laromiguière, Lancelin, ajoute que Jacquemont s'était tracé un plan encore plus vaste que ce derniiM'. De fait, si Ion s'en ra[)porte à sou lils, qui revient souvent dans ses lettres à « ce fameux système élevé sur les ruines de tous les autres », le plan devait être fort vaste: « Si j'('i>ouse dans l'Inde, écrit Victor Jacquemont à M"* Zoé Xoizet, la fille de quelque nabab avec quelques millions, j'en lâcherai un à mon retour pour faire imprimer les deux cent quatre-vingts volimies de la faconde paternelle, et tu y verras ce que c'est que la sensation ». Mais il comprend et explique quelle utilité son père a trouvée dans ces recherches : « Vous parlez bien modestement de vos Essences rre/les, liu écrit-il. Quoi de plus réel que ce que vous leur devez? L'amusement innocent de ces vingt dernières années?... Messieurs les industriels en nieraient sans doute l'utilité, parce qu'ils sont assez hétes pour ne pas comprendre que la possession

(1) Il ajoute: « Cependant les lois sur lii libertû iiidiviiliiellc (Haieiit alors les mêmes qu'aiijourdliui ; le Corle é-lictait contre les auteurs de détentions arbitraires les mémos peine» (lu'aujourd'hui » ! Ci-s rlioses étaient fort roinnuines, et la l'iiïueor avee laquelle fut traité uo homme à;,'é d/jà, eontre lequel ne pouv tient exister que les préventions les plus lé^'éres, qui avait lait partie d'un des grands corps de l'État, qui se trouvait lié par nue vieille amitié avec les membres les plus illustres du Sénat, laisse à penser quelles cruautés furent commises alors contre les mallieureux sans appui et sans nom ». — Daunou (cli. vu, p. 403) est-il donc « ridicule» comme a semblé le croire Sainte-Beuve, pour avoir « cru que cet homme était capable de tout » ?

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