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L'IDÉOLOGIE, LES LETTRES, L'IIISTOIIU

d'une idée ou. quiin seiiLimeiit peuvent être la source de nos jouissances, tout aussi bien et beaucoup mieux que celle d'un habit du plus beau drap de M. Ternaux ; et que la plus grande utilité dans la vie, c'est le plaisir. Continuez donc de distiller ces précieuses Essences ».

Nous savons d'ailleurs que le père et le (ils pensaient en philosophie à peu près comme D. de ïracy et Cabanis (1).

Rien de plus intéressant que la lecture des lettres de Jacquemont, écrites de l'Amérique, de Haïti, de l'Inde et remarquables par leur bonne humeur, leur simplicité spirituelle et leur élévation morale (2). Après les avoir parcourues, on lui accorde

(1) « Pour être plutôt matérialiste que spiritualiste, écrit Victor, je ue fais cependaut de la matière, de la rénlité positive, iju'uo cas fort modéré ; et j'accorde une immruse import:iuce eu monde (c'est-à-dire daus l'art de cherclier le l)oidieur) à ce dout ])ieu des uens, un peu lioi'ués ou tressées, se nio([ueiit sous le nom de chimères. Il n'y a de certain, dans tout cela, qu'une seuii; chose, c'est la sensation. Elle est dans la nature, quelle que soit la variété de ses olijets, de ses moyens de naître, de ses-c;mses. Mais trêve de mélajdiysique ; d'autant plus (lue j'allais révélant sans discrétion ces fameuses Essences réelles ; ce serait disposer du bien paternel, et le très m:d administrer sans doute. Il y a des athées qui ont un culte aussi, et un culte bien utile aux autres liommes; car c'est celui de l'humanité. J'en connais plus d'un. Ce sont des stoïciens pour eux-mêmes, et des animes de charité, d'indulgence pour autrui. Quelque admirable (jue soit la chimie, depuis uue dizaine d'années, elle est tout à fait insuffisante pour l'explication des fonctions de la vie. Il y a eu elles un je ne sais quoi, dont il est parfaitement permis à la l'aison ellemême de faire un principe immatériel et immortel... Les philosophes français du siècle dernier et de celui-ci, qu'on a appelés seusualistes et qu'on a très généralement supposés matérialistes, je veux parler de Coudillac, de Cabanis, de M. deTracy, n'ont vu, il est vrai, dans la sensibilité, daus l'intelligence de l'homme, qu'une des facidtés de son organisation; mais ils n'ont jamais dit que les seules lois de la matière inerte, que les seules lois de l:i physique el de la chimie, présidassent exclusivement à la vie organique. Au reste, la vie du lichen informe qui croît sur tout ce qui lui otl're un appui et quchpie humidité, est physiologi(]uement tout aussi inexplicaliie que celle du plus parfait des animaux, de Ihomnie. Tout ce qui a vie est également incompréhensible. Il n'y a à cet égard ni plus, ni moins ; si tu nous donnes une âme, je voudrais que tu accordasses quelque chose de semblable aux autres animaux (D. de Tnicy, vi, § 5) ([ui. pour nous être si inférieurs, n'en possèdent pas moins plusieurs facultés intellectuelles et plusieurs modes de sensibilité qui nous sont communs. Sénèque, d'après Epicure dont il partageait les principes philosoiihiques, expliquait la sensiliilité des êtres orgnnisés par ['anima miindi (l'àme du monde), comme tous les mouvements méeimiqnes des corps célestes ont été exjiliqués par Vattraction. Cette anima mundi (Cabanis, IV, § 4) me plaît assez, précisément à cause de son vague et de son indétermination. J'y vois quelque cliose qui ressemlile à une raison, et qui n'est pas assez claire pour qu'on ne la rejette p;is comme absurde, si on ne l'adopte pas tout d'abord comme vraie ».

(2) Personne n'a mieux jugé la Correspondance de Jacquemont que M. Francisque Sarcey [XIX" Siècle, 9 sei)tembre 1884)... (( Le livre est parfait, dit-il en parlant delà première Correspondance, qu'il compare «à un de ces paysnges que la nature termine et livre en quelque sorte tout prêt aux regards du peintre... Il est impossible de lire cette correspondance sans aimer profondément celui qui l'a écrite... Jacquemont, c'est la nature même... C'est l'imagination la plus aimable, le cœur le plus tendre, la langue la plus rapide, la plus nette, la plus familière qui se puisse concevoir », etc., etc. Laiticle tout entier est à relire.

VICTOR JACQUEMOM 187

l'afferMon ot l'estimo qu'ont eues, poiii' lui, comme ses amis de France, les Anglais avec lesquels il se rencontrait pour la premit*re fois. Esprit aussi net et aussi précis que Volney et Bernier, il n'a pas en le temps de supprimer de ses Lettres ce qui en fait le plus grand mérite, les jugements sur les hommes et sur les choses, et nous laisse lire, à livre ouvert, dans sa vie et dans son cœur.

Les recherches purement spéculatives le touchent peu (1). Depuis qu'il a vu l'Amérique où il a trouvé une hypociùsie exécrable et telle que le nom de Franklin n'y est pas prononcé, p;irce que c'est celui d'un infidèle, il tient que la Bible en est le fléau. Il n'est pas chrétien, pas même déiste. Lady Benlinck essaie de le convertir: on cause « du bon Dieu, elle pour, lui contre, en même temps que de Mozart, de Bossini, de peinture, de M""" de Staël, de bonheur et de malheur ». Il n'en vaut pas mieux et craint qu'elle ne soit encore, un peu moins qu'auparavant, sûre de son fait. Le sanscrit ne lui paraît avoir qu'un intérêt philologique, car il n'a servi qu'à fabriquer de la théologie, de la métaphysique et autres billevesées de ce genre : galimatias lrij)le pour les faiseurs et les consommateurs, pour

les consommateurs étrangers surtout, galimatias-^. Il se fait

traduire les titres d'une Encycloprdie tliibétaine en cent vingt V(dumes. Les dix-neuf premiers traitent exclusivement des attributs de Dieu, dont le premier est l'incompréhensibilité, ce qui peut dispenser de la recherche des autres ; le reste est un mélange de théologie, de mauvaise médecine, d'astrologie, de légendes fabuleuses et de métaphysique, « épouvantable galimatias (jui n'a pas même le mérite de l'originalité ». La métaphysique européenne ne lui plaît pas plus : il trouve un air de famille à l'absurde de Bénarés et à l'absurde d'Allemagne, « au Cousin sténographié ». Il a en abomination les religions nouvelles et ne pardonne, à celle d'Enfantin et de Bazard, qui lui paraît si géométriquement absurde, qu'en raison même de son

(l) '< Mon père, érrit-il à M. de Trary, peut-être m'ea voudra uu peu de ne lui rapporter aucun système bien profond de métaphysique indienne ; mais j'ai sur le GaiiL'e un bateau qui descend maintenant de Delhi à G.dcutta, charii-é de choses beaucoup plus réelles que les Essences réelles; des archives de l'histoire physique et naturelle des contrées (pie j'ai visitées jusqu'ici, et si ces collections, qui m'ont coûté tant de travail à former, arri\eut, comme j'ai tout lieu de l'espérer, s.ms aucun accident à Paris, j'y trouverai, à mon retour, de quoi m'applaudir d'avoir coD&né mes recherches à l'objet spécial de mon voyage ».

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énonnilé. Aussi recommande-il à un jeune liomme, qui le consulte sur ses lectures, de commencer par D. de Tracy et Helvétias, et il pense que les Américains feraient mieux de lire Smilli etle Commentaire sur Montesquieu que leurs journaux.

Sa passion c'est d'être utile; mais il a une façon tout à fait originale de comprendre l'utilité. Cuvier, qui tenait ou ramenait sans cesse l'étude des sciences dans une direction philosophique, qui découvrait des faits et créait des sciences par sa prodigieuse faculté de généraliser des idées; Walter Scott, Canova et Rossini, qui ont été cause pour d'autres de sensations agréables, sans l'être pour personne de sensations pénibles ; voilà les hommes utiles par excellence et non ceux qui ne servent qu'à la salisfaction des besoins physiques, en engraissant les bœufs, en faisant des dîners, ou en fabriquant de bons chapeaux, de bons habits, de bonnes chaises percées 1 C'est que les préoccupations morales tiennent une grande place dans son existence : »< Il y a, dit-il, entre les âmes tendres et généreuses de tous les pays, une sorte de franc-maçonnerie naturelle et sainte qui les fait se deviner et reconnaître de suite au travers des différences extérieures d'âge, de langage et de nationalité ». Il fait à un radjah u un petit cours de morale et d'économie politique qui eût été assurément fort peu du goiU de ses ministres ». L'exercice dujiouvoir a été, depuis quarante ans en notre pays, une souillure indélébile, parce que tous nos gouvernants ont eu le dédain des lois. M. de Polignac, qui a violé la loi, doit être puni : « Je le hais, dit-il, mais j'ai pour lui quelque pitié ». M. de (Talleyrand ?) est un personnage qu'un roi honnête homme n'aurait pas dû recevoir. Avec son vieux père, Jacquemont s'indigne quand, après 1830, la société offre un spectacle « plus dégoûtant que jamais, par la guerre furieuse que se livrent toutes les ambitions et toutes les cupidités » ; il déplore que la gloire semble effacer les fautes : « Ce n'est pas, dit-il, en mettant Washington au-dessus de Napoléon, aux quahtés de l'esprit que nous devons accorder l'estime ou la considération, le mépris ou la haine ; le talent n'est ni estimable, ni mésestimable en soi, il n'a aucune moralité nécessaire ; or c'est la moralité qui est estimable (1), et limmoralité, à quelques rares talents qu'elle soit unie d'ailleurs, ne mérite que le mépris ». Et il ne peut s'empêcher de déplorer

(1) Cf. Marion, Rapport sw la réforme de la discipline dans l'enseignement secondaire.

STKNDIIAL i«î»

la cék'brilc do servilisme el la veisatiliU' poliliqiie de Cuvier, « la charlataiierie fieffée » de Hmnbohlt, « les deux premiers hommes du uionde intellectuel ■> !

Malade en août 1832 et « tué par Tactivité de sa pensée », il lui semble que de beaux airs de Mozart, joués par un bon violon, le charmeraient et lui « doreraient la pilule ». Il allait faire venir un nuisicien plus que passable, « pour mourir en nuisique », quand les remèdes opérèrent une réaction. Le i décembre, il écrivait sa dernière lettre; épuisé par cet effort: «Adieu, disait-il à son père et à ses frères, oh 1 que vous êtes aimés de votre pauvre Victor! Adieu pour la dernière fois ». Li' 7 décembre, il mourait ^ avec la consolation d'avoir contribué de tout son pouvoir au progrès d'une science qui laissait beaucoup à désirer ».

On retrouve, parmi ses correspondants, outre son père et ses frères, la plupart des noms que nous avons cités dans notre histoire de l'idéologie : Mérimée, qui a écrit une introduction aux deux volumes publiés en 18()7 ; Beylc, ([ui lui communi(pie son manuscrit de VAnioiw; M'"^" Lacuée et Lebreton ; Dunoyer « qui a cherché à faire l'éducation politique de la nation » ; M. et M'"'' Victor de Tracy avec lescjuels il entretient les plus étroites relations. D. de ïracy aimait beaucoup Victor Jacquemout qui le lui rendait bien. Dès 18:2(), à l'âge de dix-neuf ans, ce dernier lui adresse, de Maubeuge, une longue lettre pour lui exposer l'état de la cultui'e dans les provinces du Nord de la France. De l'Inde, il lui écrit en 1831 : « Le souvenir des premières années de ma jeunesse vient souvent se retracer à mon esprit et c'est toujours avec cette tendresse même que je me rappelle les soins vraiment paternels que j'eus alors le bonheur de recevoir de vous. Je les reconnaîtrai toujours par des sentiments de fils ».

En 18i4, V. Jacquemout écrivait à M"" Victor de Tracy, en parlant d'un livre de Stendhal: « Le public n'est pas mûr pour ces idées, il faut au moins l'y préparer... Si le manuscrit était lisible, je le lui demanderais pour moi, pour vous, et un très petit nombre d'amis, auxquels il plairait extrêmement, et que lui, appelle des gens de l'an 18G0 ». Il a fallu moins longtemps à Beyle pour devenir célèbre. M. Taine (1) l'a nommé un grand romancier et le plus grand psychologue du siècle. Après lui M. Paul Bourget l'appelle « notre maître », et aujourd'hui encore le fait

(1; Taine, les Philosophes classiques du XIX'^ siècle, p. 182, 312. Voyez aussi VEssai sur Tile-Live.

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lire et admirer (1). u Beyle, dit-il, a toute sa vie été idéologue à la façon des condillaciens, romanesque à la manière des Espagnols de la Renaissance, et cynique avec les femmes, d'après les doctrines des roués duxvm" siècle ». L'idéologue, ami de Mérimée et de Jacquemont, nous appartient seul. D. de Tracy, a dit justement Sainte-Beuve, fut un des parrains intellectuels de Beyle, qui lui garda toujours de la reconnaissance et lui voua jusqu'à la fin de l'admiration; l'école de Cabanis et de D. de Tracy fut la sienne, qu'il affichait au moment où l'on s'y attendait le moins. Son grand-père, le docteur Gagnon, lui fit lire Helvétius « qui lui ouvrit la porte de l'homme à deux battants ». Élève de l'école centrale de Grenoble, sous-lieutenant aux dragons, puis démissionnaire, il veut se former à « coup d'analyse » et, après une comédie et une tragédie, consacrer sa vie à la philosophie. Le matérialisme lui apparaît tout entier dans ces mots: tout ce qui est, est cristal/isr, en môme temps qu'il devient d'un pyrrhonisme inquiétant. C'est dans Hobbes qu'il étudie la liaison des idées, c'est l'épicurisme de Chapelle qu'il se propose en exemple. Pour dêrousseauiser son jugement il veut lire Destutt, Tacite, Prévost de Genève, Lancelin {^), et, à peu près à la même époque, se laisse engager dans la conspiration de Moreau avec lequel s'entendaient Cabanis, Chénier, Daunou, Jacquemont. Il achète la « première partie de D. de Tracy », en lit cent douze pages avec la plus grande satisfaction, aussi facilement qu'un roman, et trouvant excellente sa manière de raisonner, reconnaît à mille germes de pensées nouvelles les heureux fruits de l'idéologie. Volney, raconte-t-il, répondit à Bonaparte, lui disant que le peuple voulait une religion, qu'on lui demanderait aussi un Bourbon, en reçut des coups de pied, fit une maladie, mais prépara, pour le Sénat, un grand rapport qu'il abandonna « pour ne pas être assassiné ». Puis il se lie avec Alibert et de Tracy fils, continue à lire le père auquel il joint Biran « qui lui apprend à se rappeler ses sentiments naturels ».

En 1811, auditeur au Conseil d'État et inspecteur général de

(1) Le fleruier article de M. Paul Bourget clans le Fujaro du 21 août 1890, sur Henri Bnilard,](; roman inédit que vient de publier M. C. Stryienski, est une apoloprie dans laquelle il a, tout en avouant les défauts, fort bien mis eu relief les qualités qui les font oublier.

(2) M. Stryienski parle d'un auteur fort inconnu né à Laval et qui aurait publié V Histoire secrète du prophète des Turcs et la Callipédie ; il s'agit de notre idéologue dont l'ouvrage venait de paraître. Cf. § 2.

STKMHIAI. 45)1

la couronne, il oroil cncoro, avec Tracy cL la Grèce, que le Nosce te tpsum esl \c chemin da honlieur; il parlr Trar// en Italie à un élt've de Pestalozzi, et parierait qu'en 1913 il ne sera plus question de Chateaubriand. Il écrira plus tard qu'il a étudie à Brunswick la langue et la philosophie allemandes et qu'il en conçut assez de mépris pour Kant, Fichte, etc., « hommes supérieurs qui n'ont fait que de savants châteaux de cartes ».

\:Amoin- est un « Essai d'idéologie »(1). Et il n'a pas tort de se ranger dans l'école, pour cette étude si minutieuse et si pénétrante : il y cite Volney, » un de nos plus aimables philosophes français », Cabanis, Fauriel qui, « savant comme dix Allemands, expose ce qu'il a découvert en termes clairs et précis », 1). de Tracy et son chapitre « dell Amore » dans la traduction italienne de \'Idéolo(/u\ où se trouvent des idées d'une bien autre portée philosophique que tout ce qu'il dil lui-même, Ginguené et r///.stuire litti-rairc d'Italie, Benlham et X Analijse du principe ascétique. Les systèmes allemands ne lui semblent qu' « une poésie obscure et mal écrite », et il voudrait établir à Thiladelphie « une académie qui s'occuperait uniquement de recueillir des matériaux pour l'élude de l'homme à l'état sauvage, avant que ces peuplades cui'ieuses ne soient anéanties » (!2).

Tous les ouvrages de Stendhal, l{ou(/r et Noir, la Chartreuse de Panne, etc., avec leurs personnages, Julien Sorel et Henri Brulard, comme la Notice de Mérimée et r.4?«0M/' nous montrent un disciple, méuif un successeur el un défenseur, mutatis mutandis, des idéologues. Nous regrettons que M. Ribot, qui a signalé les recherches de Spencer sur l'amour; que M. Marion, qui en a traité dans un article considérable delà Grande Encyclopédie, ne se soient pas souvenus de Stendhal. L'idéologue, qui a pris à tâche de compléter le chapitre inachevé de D. de Ti-acy, a été, dans une mesure qu'on ne saurait faire trop grande, l'inspirateur ou le précurseur de tous ceux qui, avec un succès plus ou moins grand, ont, comme les Concourt, Zola,

(1) « Je fkmande pardon, dit-il, aux philosophes d'avoir pris le mot idéologie : mon intention n'est certainement pas d'usurper un titre qui serait le droit d'un autre. Si ridéoIo:,'ie est une description détaillée des idées et de toutes les parties qui peuvent les composer, le présent livre est une description détaillée et minutieuse de tous les sentiments qui composent la passion nommée l'amour. Ensuite, je tire quelques conséquences de cette descrij)tion, par exemple, la manière de guérir l'amour. Je ne connais pas de mot pour dire, en grec, Discours sur les sentiments, comme idéologie indique Discours sur les idées ».

{2) Journal de Stendhal, publié par G. Stryiensky et François de Nion.

4!)2 l'idkologif:. les lettiîks, liiistoiue

Maupassant et aussi Bourget cl, bien d'autres, voulu que le roman s'appuyât sur dos faitî^ bien ot dûment observés.

Sainte-Beuve a été « fort ondoyant et divers ». Mais M. Taine expliquera aisément dans sa notice fort souhaitée « sa versatilité en apparence si étrange et sa carrière bigarrée », en lenaul compte des régimes diflerents et souvent contraires auxquels il a été obligé de s'accommoder. Il nous suffit de signaler le côté par lequel il se rapproche des idéologues. Il avait pensé à faire l'histoire que nous avons entreprise et s'il ne l'a pas achevée sous forme suivie, il l'a tentée « en chapitres détachés et à bâtons rompus » (1).

Ami de Daunou et de Fauriel, il a commencé, nous dit-il (2), franchement et crûment par le xvin" siècle le plus avancé « par Tracy, Daunou, Lamarck et la physiologie; «là, ajoute-t-il, est mon fond véritable ». Aussi a-t-il fort bien vu que la pliilosophie du xvm" siècle n'était pas toute dans Condillac (3). Même il a fait, en une certaine mesure, l'apologie de d'Holbach (4). Il n'est pas étonnaut dès lors qu'il ait manifesté une grande sympathie pour D. de Tracy, pour Fauriel et surtout pour Cabanis (o) ; qu'il ait signalé une petite iniquité philosophique, qui s'est introduite et s'est continuée depuis 1817 et dans les années suivantes. « M. Cousin, dit-il, pour désigner l'Ecole adverse duxvm'' siècle qui rattachait les idées aux sensations, l'a dénommée l'École sensuaUste. Pour être exact, il eût fallu dire sensationniste. Le

(1) Chateaubriand, I, p. 48 et 34.

J2) Portraits littéraires, III, pa8-e54o.

(3) « Juger, dit-il, la itliilosopliio du xviu" sirde d'après Coudillac, c'est se décider d'avance à la voir tout entière dans une psychologie pauvre et étriquée. Quelque état qu'on en fasse, elle était plus forte que cola. Cafc)anis et D. de Tracy, <pii ont beaucoup insisté sur leur iiliation avec Coudillac, se rattachent bien plus directemcut, pour les solutions métaphysiques d'origine et de lin, de substance et de ciuse, pour les solutions physiologicjues d'organisation et de sensibilité, à Condorcet, à d'Holbach, à Diderot ».

(4) « D'HitUiacli, dit-il à propos du livre de Lerminier, se trouve outrageusement anéanti, pour (jue Diderot apparaisse plus pur, plus serein et plus dominant. Je sais que c'est une défense peu avantageuse à prendre que celle du système de la nature et de la faction holbachieune; mais je ne veux soutenir d'Holbach ici (pie comme un homme d'esprit, éclairé, quoi([uç amateur, saclnnt b /aucoup de faits de la science physique d'alors, n'ayant pas si mal lu Hobbes et Spinoza... estimé de d'Alembert, de Diderot et dont l'influence fut grande sur Coudorcet et M. de Tracy ».

(5) « Cabanis, dit-il, n'est pas encore bien jugé de nos jours : malgré un retour impartial, on ne me paraît pas complètement équitable Les plus justi's à son égard fout l'éloge de l'homme et traitent un peu légèrement le philosophe. Cabanis l'était pourtant, si je m'en forme une exacte idée, autant qu'aucun de son temps et du nôtre; il l'était dans le sens le plus élevé, le plus honorable et le plus moral, un amateur éclairé et passionné de la sagesse ».

SAINTE-BEIVK VXl

mot de sensualisfe appelle nalurelloinent l'idée diiii iiialéria- ■ lisine pratique, qui sacrilie aux jouissances des sens; et si eela avait pu être vrai de ([uelques pliilosopiies du xvni'' siècle, de La Metlrie ou d'Helvétius par exemple, rien ne s"appli(iuait moins à Condillac et à tous les honorables disciples sortis de son École, les idéologues d'Auteuil et leurs adhérents, les Thurol, les Daunou, la sobriété même >> (1).

Sainte-Beuve a fini comme il avait commencé. En I860, il écrit à M. Duruy que le spiritualisme pur est la doctrine la plus opposée à ses tendances. Deux ans après il dira à Troplong, quand M. de Ségur-d'Aguesseau qualifie de scandaleuse la nomination de M. Renan au Collège de France : « Nous avons fort reculé, monsieur le président, sur le Sénat du premier Empire, qui comptait parmi ses membres Laplace, Lagrange, Sieyès, Volney, Cabanis, Tracy... Ne serait-il donc plus permis d'être de la religion philosophique de ces hommes ? Vous si éclairé, je vous en fais juge ». Un peu plus tard, V Apologie d'iai inc redit le, de Viardot, lui paraît de tout point exacte et l'igoureuso, et il place fauteur en religion, avec Démocrile, Aristote, Épicure, Lucrèce, Spinoza, BulTon, Diderot, Gœthe, de Humboldt, c'est-à-dire en assez bonne compagnie i2j. L'année suivante, il répond à M""' Joubert, la fille de Cabanis : « J'avais bien souvent, dit-il, entendu parler de vous par mon vénéré maître et ami, M. Fauriel. La plus douce des récompenses pour moi est un témoignage comme le vôtre : je le garderai précieusement, madame, à titre de disciple bien faible sans doute, bien éloigné, mais non pas indigne de cette illustre société d'Auteuil à laquelle mon âge ne m'a point permis d'être initié, mais dont

l' Il Cf. ro iju'i'ii ilit Tliiiriit. Sainte-Beuve repriMluit même, jxnir l'uniheiUre lu, séparation di' la plijsii)liji:ie et de la psyclinluuMe, nu ari-Huneut ([ui rainielle Broussais : « Supposez, dit-il, un homme assis au bord dune rivière ou au bassin d'uu(! SKuree, (pli s'apidiquerait à considérer avant tout la réflexion des objets dans l'eau, à eu saisir tous les reflets, les nuanees, à eu déterminer les rapports, les plans, les perspectives et les profondeurs apjiarentes ; ifue penseriez-vous de cet iKjinme, s'il posait comme premit.-r principe que les reflets ((u'il observe n'ont rien K.le conunun avec les oiyets du rivage, avec Tétat des bords ou du fond, que son étude ne se ratl lehe eu rien à cette partie di' la pliysi(pie qu'on ai)pelle 1 opticjue, et qu'il n'a rieu de mieux à faire que de s'en passer? Vous diriez que ce contemplateur est peut-être un peintre, ud paysngiste, à qui il sufiit. comme au Canaletto, d'observer, pour les reproduire, les couleurs et les transparences, mais que certes ce n'est pas un vrai savant. Le psycholoiriste en question peut se faire, selon moi, l'application de 1 imaire : si iniréuieux qu'il soit comme observateur, il ua qu'une science de reflets et de miroitements, et avec cela il n'est pas peintre ».

(2} Correspondance, II, p. lo9.

494 L'IDÉOLOGIE EN ANGLETEUIlE

pourtant la tradition fidèle m"a été transmise directement dès mon enfance par M. Daunou d'abord, et plus tard par Faiiriel (1) ».

Jouffroy donnait, après sa Préface au premier volume de Reid, une liste chronologique des professeurs écossais dans laquelle il disait que les opinions de Mylne, le second successeur de Reid, reproduisaient en général celles de M. de Tracy. II eût pu en dire tout autant de Thomas Brown, le successeur de Dugald-Stewart (2).

Dugald-Stewart, venu en France pour la troisième fois en 180fi avec lord Landerdale, s'était lié avec plusieurs idéologues et surtout avec Degérando (3), et était ensuite resté en relation avec eux (4). Brown, médecin et poète autant que philosophe, alla plus loin. Dans ses Lectures on the philosopluj of human Mind, publiées après sa mort avec un prodigieux succès, il ne parle de la philosophie de Reid et de Stewart que comme d'une suite d'erreurs si élranges en elles-mêmes qu'il n'y avait que leur adoption r/mérale comme des vérités qui le fût plus encore. La psychologie n'est qu'une branche de la physique générale : comme Cabanis, Tracy, Broussais ou tel de leurs successeurs

(1) Correspondance, IF. p. ."îll.

(2) A réiHKinc inùnif, dit M. RiHlion-, où Royor-Collard prùteuilait substituer la philosriphic do lU-id à cille de Gondillac et de sou école, Browu portait, eu Ecosse, la philosophie française « et s'en servait pour combattre Reid et Dugald- Stew.'irt ».

(3) Il eût été bien intéressant, pour les relations entre l'école écossaise et l'école française, de relniu\er la correspondance de Duirald-Stewart. M. Robertson et M. Weitch n'ont pu, uiali,Té leur bonne volonté, nie la i)roi-ur(M-. J'ai su toutefois (|uc la corrcspoudauce et le journal (1789 et 1806) avaient été détruits pir son fils, le colonel Stewart, frappé dans l'Inde « d'un cou]) de soleil » ; (pu! la iille unique de 1). Stewart était morte cinq ans avant son frère et qu'il ne reste aucun représentant de la famille à((ui l'on jtuisse demander s'il u'y a i)as de cniiie ou de frag-nients de Tœuvrc détruite (Lettre de M. Rr)bertsou du Vi novembre 1883). Le passai,'e suivant, copié par M. Robertson à mon intention dans le Mémoire de Weitch sur la biographie de Stewart, montrera combien cette jjerte est regrettable : « Duriug liis visits to the Continent, but especially to France, M. Stewart formed a large circle of acquaintauces amoug men distiuguished in pJiilosophy, literature, and imlitics. Aniong his more intimate friends abroad niay be' mentioned M. Suard, the secretary of the Acadeniy, and translator of Robertsou's America and Charles V; the abbé Morellet, distiuguished aliive in literature and ])olitical science, for whose character M. Steward liad a very high regard; M. Prévost of Geneva, aud the Barou de Geraudo, with both of whom he corresponded; MM. Gallois, Chevalier, Gnyot, de Xarbonne, and M^'c Gautier. M. Stewart also met in Paris, among otlîers, the Duke of Rochefoucault, the Grandson of the author of the Maaims, lîarou Cuvier, and the abbé Raynal, the w ell-known author of the Histoire Philosophique des deux Indes ».

(4) n cite et approuve d'Alembert, Helvétius, Gondillac, Turgot, Condorcet, de Tracy, Degérando « qui a vu plus loin que le Stagiri te lui-même », Lacroix, Cabanis » et ses obsei'vations non moins justes (juc curieuse;;», Lnplace et Lamarck.

l). STKNVAUT ET TH. lîllOWX m

inodornes, il lait la Physiologie de l'Esprit (1), et suit la méthode des naturalistes. La sensation do mouvement occui)e chez lui, comme chez D. de Tracv, une place prépondérante [^). A propos de la suggestion simple el de la suggestion i-elalive, ijui constituent pour lui les phénomènes intellectuels, il emprunte encore la doctrine de U. de TracN. La Ihi'-orie de la généralisation est la même dans Brown et dans LarouHguiôi'e, de telle façon que l'anglais de l'un par;iil sou\eui n'être qu'une traduction du français de l'autre (^3). Et ce qui nous engagerait encore à joindre l'inlUience de Laromiguière, comme de Dugald- Stewart àcelle de I). de Tracy, c'est (|ue llrouii a une MK'ologie naturelle, où il expose les preuves (h' levistence de Dieu et énumère ses attributs.

Aussi Hamilton ne s'y est pas trompé, et n'a pas accordé à Brown toute l'originalité que ses admirateurs lui attribuent: <- Bro\\n, dit-il (i', n'est pas le seul métaphysicien écossais qui se soit approprié, sans en mot dire, uti gi'and nombre d'analyses psychologiques de l'école de Condillac. De Tracy , ])our son compte, aurait bien souvent le droit de venir réclamer son propre bien auprès du docteiu- Joung, professeur de philosophie au collège de Belfast, dont les doctrines, souvent identiques à celles de Brown, ne sont pas les friuts de cette merveilleuse originalité à laquelle il voudrait faire croire, à nous qui savons les sources où l'un et l'autre allaient puiser ». Et combattant, dans son article célèbre. lO'idrt /iroir/i, des doctrines où il ne trouvait qu'erreurs, enq)iunts, méprises, inexactitudes, il n'a pas oublié de critiquer le moi idrolofjic <« double bévue en philosophie et en grec », devenu en France le nom spécial et distinclif de cette philosophie qui fait provenir exclusivement de la

(1) C'est le titre d'un oiivra;:e de M.Paullnn.

(2; M. HéUioré dit à ee sujet (ji. 7:j) (|iril eût pu iiiMKiutT l'autinité de I). de Tracy. Ailleurs, p. xxvu, il aflinne <• ([u'il ruuii;iissait daus tous leurs détails les doetriues de C'iudilla<-, de D. de Tra<-y surtout, et peut-être même de Laroiiiifîuière... ; que laphilosopliie fran(;aise lui était beaueoup mieux connue que celle de sou propre pays...; que tous ses écrits abondent imi citations d'auteurs français ». S'il u'a pas cité uos idéologues, u'est-ce pas qu'il répugnait à donner dans la chaire de Ueid et de Duirald-Stewart » les uoms de ceux qui détruisaient leur doctriue ".' D'ailleurs, il eut jieut-ètre indiqué ses emprunts, conune le ilit Ilarnilton, s'il avait imprimé lui-même ses Lectures. C'i qui est incontestable, c'est (|uil conuaissait les idéologues et qu'avant lui, ils ont exprimé les idées (pii ont fait la fortune de sou livre.

(:{j Rethoré, p. 110 et 113.

(4) Reid's collected v;rUings vnth Hamillon's notes and dissertations. Supp, diss., p. 868.

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