PORTALIS
auv autres inslitiitioiib de l'ancitMi régime. Qiielqiios-uns retoiiriit'reiit ù la scolastique et siibordomiùriMit la pliilosopliie à la théologie; d'autres tentèrent de l'unir à la philosophie nouvelle. Cabanis, Tliurot, Biot, Ampère, Biran, B. Constant admirent qu'on ne pouvait rompre absolument avec le passé. Seul ou à peu prés, D. de Tracy protesta, par son silence, contre toute tentative, même partielle, de restauration philosophique, jusqu'à ce que Broussais vînt rendre des partisans ù l'ancienne idéologie, mais aussi en fausser le caractère, en transformant un instrument de progrès en une arme de guerre.
Les idéologues de la troisième génération ont aimé le passé et l'avenir, ils n'ont pas voulu sacrilier l'un à lautre. Si (piel(|uesnns, connue Degérando et Laromiguière, ont de bonne heure occupé, par des recherches originales, une place distinguée dans l'école, ils n'ont pas suivi ceux [)our (|iii l'ancienne philosophie devait être complètement laissée à l'écart, (juand, de tous côtés, on revint au passé, ils vécurent sur leurs acquisitions antérieures et montrèrent fort facilement qu'elles n'étaient nullement en contradiction avec les croyances religieuses. Les modérés des deux partis trouvèrent excellentes des doctrines où l'on avait savamment combiné i)our eux le passé et l'avenir, l'arfois les ultras reconnurent qu'elles n'étaient pas subversives et eurent des égards pour elles. Quant ii leurs adversaires, ils s'estimaient heureux du succès de certaines des idées qu'ils avaient défendues ou admirées. Portails et Sicard, Degérando et Prévost, surtout Laromiguière et ses disci[)les donnèrent à l'école une popularité nouvelle. Occupés de ne rien écrire ou enseigner qui prélat à la critique de leurs opinions religieuses ou politiiiues, ils laissèrent les sciences marcher sans les suivre, et permirent à de jeunes écoles de reprendre et de continuer les recherches qui avaient faille succès des idéologues. L'histoire de cette troisième génération est intéressante pour l'inlluence exercée par ses représentants sur les honnnes les plus différents ; elle l'est au point de vue des doctrines. De plus en plus restreintes, elles consthiieni une paitpcrlifiap/dlosophia qui ne gène personne, parce qu'elle n'aborde pas les questions auxquelles chacun s'intéresse, mais qui pour cette raison finit par ne plus satisfaire ceux même qui la trouvent irréprochable.
500 L'IDÉOLOGIE SPlKiTLALlSTE ET CIIKETIENNE
PoiLalis a été beaucoup étudié (1), quand on s'est occupé « des hommes qui ont contribué à restaurer la société après les convulsions et les tempêtes ». Pendant le Directoire, il réclamait contre « les nouvelles émissions démigrés », contre les mesures projetées à légard des prêtres non assermentés, en disant (pie « si la boussole ouvrit lunivers, le christianisme le rendit sociable », et il défendait avec succès les émigrés naufragés de Calais, Condamné à la déportation après le 18 fructidor, il ••a'^na la Suisse, puis le Holstein où il logea chez le comte de Reventlau et se lia avec les Stolberg et Jacobi. C'est là que, déjà ])resque aveugle, il dicta à son fils son Traité de rasage et de l'abus de l esprit philosophique durant le XVIIP siècle. Rentré en France après le 18 brumaire, il devient conseiller d'État, prend une part importante à la rédaction du code civil, au Concordat (il) et montre que les articles organiques « réconcilieront, pour ainsi dire, la Révolution avec le ciel ». Il mourait en 1807. Son ouvrage, qui ne parut qu'en 18-28, appartient, comme la dit Sainte-Beuve, à « l'esprit de retour et de réveil religieux (3) ». Mais il reste philosophe et «• ses malheurs n'ont point changé ses principes ». Il modifie, mais il suit le plan de Condorcet, en faisant mie histoire raisonnée de l'entendement humain depuis la renaissance des lettres en Europe, en offrant un tableau de toutes les bonnes idées, de toutes les bonnes méthodes, des progrès en tout genre qui distinguent et honorent le siècle. L'esprit philosophique est pour lui « un esprit de liberté, de recherche et de lumière : il veut tout voir et ne rien supposer ; il se produit avec méthode, et opère avec discernement, apprécie chaque chose par les principes propres à chaque chose, indépendamment de l'opinion et de la coutume, et ne s'arrête
(1) Discours et rapports sur k- code civil, sur le concordat de 1801, publiés p;ir sou petit-fils eu 1844-184o; Saiutc-Beuve, Limdis (1832) V, p. 441; etc.
(2) « Il u"y a point à balancer, dit-il, aux adversaires des idées reli;:,'ieuses, eiitii; de faux systèmes de philosophie et de faux systèmes de religion. Les faux systèmes de philosophie rendent lesprit contentieux et laissent le cœur froid : les faux systèmes de reliirion ont au moins l'avantage de rallier les hommes k quelques idées communes et de les disposer à quelques vertus. Le philosophe lui-même a besoin, autant que la iimltitude. du courage d'ignorer et de la sagesse de croire >-.
(3'. De Bouald a l'crit sur le Divorce à la prière ■■ du célèbre .jurisnmsulte Portatif -•.
POUTU.IS KT SICAUI» 501
point aiiv ellots. mais reiiionte aux causes. Dans cIukiuc iiialiiMc, il approloiulit les rapports pour découvrir les résultats, coinhino et lie les parties pour former un loul, euliu marque le but, l'étendue, les limites des dilïérentes coiuiaissances humaines et seu peut les porter au plus haut dej^ré d'utilité, de dignité et de perfection ". Distinct de la philosophie, cpii est limitée à un ordre d'objets déterminés, il est, comme <■ résultat des sciences comparées ", applicable à tout. Porlalis loue Locke, surtout Condillac. même Mably, Descartes, et transforme, après D. de ïracy, le H je pense, donc je suis », en u je sens, donc je suis •>. Ne sachant pas plus ce (pie c'est (|u'esprit, que nous ne savons ce que c'est que matière, il ('carlc Imis les systèmes sur riiuioii de l'àme et du corps, dont nous ne pouvons avoir ni perception immédiate, ni expérience. Kant est pour lui aussi dangereux que La Mettrie : [)Our<]uoi reproduit-il des systèmes usés, en annonçant avec tant de prétention (|u'il va révéler aux hommes des vérités jusque-là dérobées à leur raison, lamlis (pi il ne forme que des nuiuvais raisonneurs, des sophistes et ébranle tons les fondements de la certitude humaine?
Kn IH:iS, Portails le tils était ministre, quand Cousin el Damiron tentaient d'en Unir • avec le sensualisme », tandis cpie Dauiiou, Broussais, Andrieux, Valette, défemlaient les idéologues. Pour ([uelques-uns de ces derniers, l'aulem- de Vlsaf/e et de l'A ùus de r Esprit philosophique devint un auxiliaire. Valette en recommande la lecture avec celle du Traité des systèmes à ceuv qu'il veut détouiner des <» abstractions stériles de Cousin ». Fîouillet le joint à 1). de ïracy, et proclame, avec « deii\ hoiiiuies d'un mérite énjinent ■, la stérilité du syllogisme (t). Et il est à croire (pie le conseil de Valette fut suivi, car en JH.'U paraissait une troisième édition de l'ouvrage.
Avec Portails, Sicard, doctrinaire comme Lakanal et Laroiniguière, fut déporté au IS fructidor. Mais sa carrière philosophique est bien plus accidentée et bien plus difficile à définir. Après le 9 theimidor, on avait trouvé, parmi les papiers de Couthon, un livre sur la première page duquel il avait écrit une dédicace compromettante, Lakanal la déchira et sauva ainsi Sicard qu'il fit ensuite charger, aux Écoles normales, d'enseigner y Art de la parole. Le cours est remarquable el iudifpie im
^1 i Lycée, IV. 1829, p. I2:j.
finii des idéologues. Supposant « toutes les grammaires brûlées dans un incendie général », le professeur emploie l'analyse, après Condillac et Dumarsais, pour ruiner à jamais rédiflce des méthodes anciennes et créer une grammaire pliilosophique. La philosophie connaît seule, selon lui, les véritables sources du vrai et les routes qui y conduisent, c'est elle qui ennoblit, qui agrandit tout ce qu'elle touche : elle saurait au besoin calculer les mouvements célestes, rechercher la cause de nos sensations et de nos pensées, nous diriger dans les routes de l'honnête el du vrai ; « elle ne croit pas se rabaisser dans l'analyse de l'instrument vocal, le rapprochement des sons de la voix et des caractères de l'écriture». Sicard rappelle, en exposant la manière dont il instruit les soui'ds-muets, « que la Convention ne veut excepter aucun individu du bieni'aiL de l'instruction ». Mais en admettant qu'il n'y a pas d'idées qui ne nous soient données par les sens et par conséquent à l'occasion des objets extérieurs, partant pas d'idées innées, il parle comme Condillac de Dieu, de l'àme immatérielle et immortelle.
Membre de l'Institut dès sa formation Sicard écrivait à Lakanal, auquel on venait de préférer La Réveillère-Lépeaux, une lettre où il apparaît plein de reconnaissance pour le service qui lui a été rendu en thermidor (1). Sur sa demande, il nommait Lai-omiguière instituteur adjoint des sourds-muets. A l'Institut, il lisait un mémoire sur le Mode d instruction du sourd-muet, un extrait raisonné et étendu de VHer)nês, traduit par Thurot : « Le traducteur, disait-il, a lutté avec avantage contre le grammairien anglais, l'a réfuté souvent et l'a toujours éclairci ». Puis il publiait un Manuel de l'enfance, dans lequel il avait voulu appliquer à l'art d'enseigner à lire, les vérités découvertes par Locke et Condillac. Au d8 fructidor, il était déporté comme royaliste. C'est à cette époque qu'il compose ses Eléments de
(1) « Ce rival ostlo seul qui vous ait disputé la palme, vous Tauriez emporté sur to'is les autres: maiutfuaut qu'il est uominé, vous le serez aussi au premier joui'. Ceux qui vous Tout préféré reviendrout à vous, que toutes les voix auraient dû ]iorter. On se rappellera sans doute, et je le rappellerai ;ï ceux qui pourraient l'avoir oublié, tout ce que vous doivent les sciences, les lettres et les arts, et ceux qui les cultivent. Le véritable fondat(Mir de l'École normale, l'ami, le consolateui' des j-mmis de lettres, U(ï sera p;is comme celui de qui a été dit, dans le temps, cette vérité si cruelle pour ceuv qu'elle accusa :
Rien ne manque à sa gloire, il manquait à la nôtre.
Encore deux ou trois jours, et un de mes plus chers amis sera mon précieux confrère ». Paul le Gendre, Lakanal.
f/ttimm/iire {/niémlf. On \ Iroiive encore l'éloge de Dmnaisais el de Condillac, de Harris et de YEnci/cIoprclie mvthodlquc « qui ont mis tant de profondeur, et répandu tant de lumière » sur la grammaire. Mais il fait déjù une part bien plus grande aux idées religieuses. Toutefois il n'a pas rompu avec les idéologues. La Dt'cade annonce son retour ru lan VllI, - après une longue proscription •>, et en l'an I\, son élection ou plutôt sa réélection à l'Institut contre Fontanes et ïliiéhaull. Elle nous lait savoir encore que Sicard a lu en l'an X, à la Société pliilolechni((ue, un Mémoire sur le Mécanisme do la paraît', considéré indépendamment du sens de l'ouïe. Il a appuyé, dit-elle, son système par des expériences sur des sourds-muets de naissance, présents à la séance, qui ont prononcé, sans s'entendre eux-mêmes, les dill'érentes voyelles de lalpliabet et toutes les consonnes qui appartiennent aux touches de linstrunïent vocal. La même année il traduit et annote le livre de Hartley sur Xllomme et ses facultés plij/siqucs et intellectuelles, ses devoirs et ses espérances (1). La piviace n'indique pas un adversaire des idéologues. Hartley, (lit-il, est moins abstrait et plus à portée du commun des lecteurs que Locke, dont il difTèie peu ; il a expliqué plus clairement la manièi-e dont se forment dans lliomme les idées du juste et de l'injuste; il a embelli la doctrine de l'association par de savantes discussions et des exemples bien choisis et lumineux, de manière à contribuer, pour une grande paît, aux progrès de l'art de l'éducation. Dans ses notes, Sicard n'a pas voulu corriger les inexactitudes relatives à l'organisation physique de rhommo et se borne à aftirmer <pie celui-ci se distingue des animaux — et en particulier du singe — parce qu'ils ne sont pas susceptibles de perfectibilité. De même encore, il relève cette assertion que le cerveau est le séjour particulier des idées, et toutes celles où l'auteur abuse des mots, sans partagei- les folies des matérialistes. Kntre l'impression et la sensation doit se trouver, dit-il en disciple de Malebranche, pour créer l'une à l'occasion de l'autre, le Créateur tout-puissant de tout ce qui existe. Aussi réprouve-t-il le langage de quelques idéoloQues modernes qui ne voient dans l'homme qu'un animal d'une organisation plus déliée et plus parfaite, et regardent son âme comme un effet et non comme une cause, comme une faculté et non comme
(i)M. Piibot nmnrijuc que la traductiou n'est ni exacte, ni complète.
504 L'IDÉOLOOIE SPIUIT[ ALISTE ET CHRI-TIENNK
un principe (1). Et riiomme qui avait failli être condamné comme un partisan de la Terreur, parle des illustres victimes qui, dans les derniers temps, allèrent à la mort, comme le voyageur se hâte d'arriver, sans se troubler et même avec gaieté, au terme heureux de sa course! Ne dirait-on pas que la traduction de Hartley, qui ne pouvait à coup sur déplaire aux amis de Cahanis, a été terminée après la conclusion du Concordat, l'apparition du Génie du Christianisme et la iiipture survenue entre Bonaparte et les idéologues, auxquels peut-être Sicard devait d'avoir été radié de la liste des émigrés? Sans rompre ouvertement avec les hommes de gauche, il est tout entier avec la droite (2).
L'éloge de Napoléon vient là où l'on s'attendrait le moins à le trouver, dans des exemples ou des questions de grammaire générale. Ainsi les grandes époques du peuple français sont : rétablissement des Francs, chacune des trois races royales, la fin de la royauté, rétablissement de la République et la dynastie impériale ou napoléonienne. Aussi quand Sicard écrivait, en 1811 à Ginguené, en lui rappelant les marques de bienveillance et d'amitié qu'il lui avait données dans les temps les plus difficiles de la Révolution, Ginguené mettait en face : « Il me les a bien rendues depuis, ce prêtre torticolis (3) ».
Il reste à signaler les services rendus par Sicard à l'éducation des sourds-muels. Dans sa théorie des signes, dans son Cours d'instruction dun sourd-muet, Sicard a continué l'abbé de l'Épée, et travaillé à former des maîtres capables de lui succéder. Tout en mêlant, comme l'a remarqué Degérando (4), fort inutilement la métaphysique à la grammaire, il a complété la nomenclature, en faisant comprendre à ses élèves comment les formes grammaticales représentent les vues de l'esprit et les
(1) Cf. Cabanis, ch. iv. ?; 1.
(2) Buisson, ra(hrrsaii(^ lif Saiut-Lanibort et ! 'adiiiirati'ur de de Bouald, jiaih^ de Sicard, qui lui a affirmé, de la inauière la plus expresse, que l'enfant aitporte en naissant une voix i)ropre et distinetive (p. 1G2). De lîonald cite Massieu et son illustre maitre, pour combattre les pbysioloi.'istes modernes et Contlillac. Sicard lui semble un esprit |)lus exercé cpie Rousseau, placé cependant jinr lui drjà audessus de Condillac.
(3) Sicard demandait à Ginprueué où il avait publié sa Critique du Génie du Christianisme. On ietrou\e en cette circnustauce sn duidicité oi-diui.ire. Il s'adresse à Ginguené et semble lui indiquer qu'il parlera comme lui de cet « étrange ouvrage » et il en dit. au jugement de Sainte-Beuve (Chateaubriand, I, 342), des choses assez justes et assez généreuses. Mais il réussissait à faire |iroposer sou Cours d'instruction d'un muet de naissance à cùté des Rapports de Cabaids pour le piix de morale ou d'éducation.
(4) De l'Education des sourds-muels, 1, .'j04 sqq.
DF.r.KRAMM) oO;i
louoliDusdes idées, en Iransporlaiit dans les signes graniinafican\ nue image vivante de ses opéralions et de ses fonctions, eu insistant snr le sens des règles syntaxiqnes, pour mettre le sourd-muet en état d'exprimer sa pensée par Ini-niénu'. I.à est sa véritable originalité.
.. Il y a, dit Sainte-Beuve, des esprits essentiellement mous comme Degérando ; ils traversent des époques diverses en se inodiliant avec facilité et nu^-me avec talent ; mais ne demandez ni à leurs oeuvres ni à leurs souvenirs aucune originalité ». (hi ne saurait accepter ce jugennMil dans son ensemble, et nous ferons voir qu'il y a une originalité véritable chez Degérando. On peut d'ailleurs constater des dillérences manifestes entre les doctrines de ses premiers ouvrages et celles des derniers. Mais i)onr lui comme pour Biran, comme pour Anq)ère, il faut se demander si ce n'est pas l'inlluence des idéologues qui a modifié sa direction première, à laquelle il est revenu, (juand cette iniluence a cessé.
Degérando na([nit à Lyon en 1772, lit ses études au collège des Oratoriens et montra une très grande piété. A seize ans, il priait Dieu de lui conserver une existence (pi'il ne lui demandait que pour faire le bien. Au séminaire de Saint-Irénéc, il acheva sa pliilosophie. Il allait [lartir pom- Saint-Magloire afin d'entrer dans les ordres, lorsque la Constituante supprima les congrégations religieuses. Lié avec Camille .loidan, il écrivit, dit Mignet, en commun avec lui, un<î suite de brochures pour réclamer une entière liberté de conscience. Nous n'avons pas les écrits de Degérando, mais Sainte-Beuve a conservé quelques passages de ceux; de .lordan. C'est poiu' les catholiques qui refusaient d'accepter la constitution civile du clergé qu'ils furent conqjosés. Les deux amis, qu'il n'est guère possible de séparer, nous apparaissent alors non seulement comme des spiritualistes et des déistes, ainsique le dit Sainte-Beuve, mais comme des chrétiens fort sympathiques au catholicisme, et comme des politiques à tendances /o\alisles. L'un et l'autre prirent part au soulèvement del79:>. Un détachement dont Degérando faisait partie fut battu par les troupes de la Convention. Degérando, atteint d'une ball^.
•;0C LIOf'OLOr.IE SPIRITIALISTE et CIIRl'TlENNE
à la jambe, fut sauvé par leur chef. La ville de Lyon avait été prise, ses parents le croyaient mort : il sengagea dans un régiment de chasseurs, entra avec lui h Lyon, fut reconnu et obligé de gagner la Suisse où il retrouva Jordan. Bientôt, il se rendait à Naples où il tenait les livres d'un de ses parents, et allait le soir travailler dans un ermitage auprès du Vésuve. Après lamnistie du 4 brumaire an IV, il rentra en France et suivit à Paris Joidan nommé député. On sait avec quelle ardeur ce dernier prit la défense des idées religieuses, et même des hommes qui, pour la religion et le roi, avaient eu recours aux assassinats. Condamné comme Portails et Sicard à la déportation, il fut sauvé par Degérando. Tous deux gagnèrent l'Allemagne. En Alsace, Degérando connut M"* de Rathsamhausen. Elle était spirituelle et douce, aimait Dieu, ses parents, ses amis, les livres, la campagne, la promenade, et surtout les malheureux (1). Elle était aussi très pieuse et admirait Bonaparte. Portée aux réflexions psychologiques, où elle cberchait un moyen de se perfectionner, elle exerça sur Degérando une influence qui contribua à en faire un homme religieux et fort occupé du perfectionnement moral.
C'est à Tubingen, et, ce semble, d'après les indications de celle qui devait être sa femme, que Degérando étudia la langue et la littérature allemandes. Elle le félicite, en février 1798, de ses progrès; elle place la littérature allemande au-dessus de la littérature fiançaise, et cite, à côté de Kant, Klopstock, Gesncr, Mal 1er, Schiller, Goethe, Herder, Voss, Schlosser, Richter (2). C'est donc l'Alsace qui, pendant toute cette période, a servi de transition entre la France et l'Allemagne (3). Soldat au 6" cbasseurs en 17!)8, Degérando prit part au concours sur Vlnfluencc des Signes. Son Mémoire, recopié par sa fiancée et deux de ses amies, fut envoyé à l'Institut à la fin de décembre. Degérando épousait civilement M"*" de Rathsamhausen, qu'il avait épousée religieusement quelque temps auparavant (4j, et enseignait la grammaire générale à sa femme et à sa belle-sœur.
Sur le rapport de Rœderer, le Mémoire de Degérando fut couronné. Après un voyage à Lyon, les jeunes époux vinrent
(1) Lettres de la baroiiue de Gérando, de 1800 à 1804, pvibliées par son fils.
(2) Page 4j sqq., Lettres de M"*^ de Gérando.
(3) F. Picavet, la Philosophie de Kant en France de 1773 à IHI't.
(4) Un prêtre non assermenté Ifur donna la bénédiction nuptiale, la nuit, dans une chapelle des Vosges. Lettres de M""^ de Gérando, p. lo6.
à Paris, et l>egéiaiido se lia avec les itlt^ologues et M™" de Slai'l. C'est ti Saint-Ouen, chez cette (lerniCre, quil procéda à la revision de son Mémoire sur les Sit/urs: lieu iit un ouvrage en quatre volumes, dont deux: parurent eu ventôse, et les deux autres en prairial (au VI II). Degérando l'avait corrigé avec soin, avait étudié beaucoup plus la langue des différentes sciences, et examiné de plus prés les divers projets imaginés pour la création dune langue philosophique et universelle. Il en avait retranché quelques chapitres sur divers systèmes de métaphysique et spécialement sur la philosophie allemande. L'auteur se réclame de Bacon, de Leibuitz et surtout de Locke, de Condillac et de Court de Géhelin, mais il croit que ces écrivaius sont loin d'avoir épuisé le riche sujet (lue présente à nos méditations la liaison des signes et de l'art de penser. Pas ])lus que les auti-es idéologues, il n'est un disciple Jitlèle de Condillac, auquel il l'eproche des maximes trop absolues — « l'étude d'une science bien traitée n'est qu'une langue bien faite; toutes les autres sciences auraient une simi)licité et une certitude égales ù celles des mathémati«[ues, si on leurdoimait des signes soud)lables; » — des observations imparfaites et des déductions Ii0[) étendues. Il n^cueille toutes les lumières que l'observation nous fournit sur notre état passé, avant de basai'der des bypolbèses sur nos progrés à venir, cherche à bien délinir les secours que nous tirons des signes, avant de déterminer ceux que nous pouvons encore en recevoir. Dans une première partie, analysant les faits, il écrit l'bistoire de ce que uous avons été et examine comment notre esprit s'est aidé des signes, quelle a été leur inlluence sur les progrès ou les défauts de notie connaissance. Dans une seconde partie, il fondi' nue théorie et s'attache à déterminer de quelle perfection les signes sont susceptibles, et quels effets produiraient les réformes qu'on pourrait y introduire. Cbacune de ces parties comprend deux sections. L'histoire de l'institution des signes et de la formation de nos idées est suivie de lexamen des opérations que l'esprit humain a exécutées sur les signes et sur les idées. De même, après avoir cherché comment le perfectionnement de l'art des signes pourrait seconder nos progrès dans les connaissances de fait, Degérando se demande comment il les seconderait dans la recherche des vérités abstraites.
On trouve dans l'ouvrage des vues ingénieuses, des réflexions
508 L'IDÉOLOr.IK SPIRITIALIS ÏK ET CIlRI-mEiNNK
justes présentées. souvent, comme le disait la Décade, avec troj) de prolixité (1), mais qui peuvent servir encore aux psychologues et aux pliilolooues. Toutefois il n y a rien qui ne se trouve déjà sous une forme plus précise ou moins développée chez D. de ïracy, Garât et Rœderer. Ce qui fait l'originalité de Degérando, c'est surtout la façon dont il se sépare de Condillac. Il fait appel, non seulement aux philosoplies du xvm" siècle, mais aux philosophes de tous les siècles et, hien longtemps avant Cousin il est éclectique : « J'aspire, dit-il, au mérite plus facile tout ensemble et plus consolant pour le cœur de rendre la vérité accessible et populaire. Au lieu de citer à chaque page les philosophes de tous les siècles, j'aime mieux convenir de bonne foi, en commençant, que je leur dois tout... Je crois que presque tout a été dit en philosophie, et que ce ne serait pas une gloire médiocre, lors même qu'on n'y ajouterait rien, de recueillir les vérités éparses, de les dégager des erreurs qui les entourent, de les disposer dans un ordre convenable et de rendre à la philosophie le même service qu'ont rendu à la science des lois les jurisconsultes laborieux qui en ont rédigé le code et ordonné toutes les parties dans un lumineux ensemble. Lespérance de rendre la science de nos idées tributaire du bonheur commun, de rétablir quelques communications entre ce monde intellectuel qu'habitait la métaphysique, et ce monde social que parcourent les sciences positives (2) est la seule pensée qui m'a engagé dans une telle étude ».
Ainsi il part du principe reconnu par tous les philosophes que l'origine de toutes nos connaissances est dans nos sensations, mais distingue se?iti?' ou être modifié (état passif), (Wipercevoir ou avoir conscience de sa modification (état actif). En d'autres termes, c'est par l'attention ou acte de l'esprit que la sensation est transformée en perception (3). De même il ne fait pas du jugement la comparaison de deux perceptions ou de deux idées, mais il admet un jugement qui est le sentiment primitif par lequel chacun est averti de son existence et de celle des choses extérieures, à côté des jugements de comparaison qui servent à pro-
(1) Sainte-Beuve, plus irrévérencieux, Jit : « Ils ne sont pas seulement mous, ils sont filants comme le macaroni, et ont la farulté <le s'allonger indéliiiimeut sans rompre ».
(2) Remarquer l'expression.
(3) Cette flistinctiou a donc été faite dans Técoie avant Birau; cf. ce qui a été dit de Lancelin et d« Laniarck.
DKC.ÉRAMX) 509
iioiicer sur la ivssoiiiblance ou la diflereucc des résultats fournis par le premier (1). (Test encore en s'appuyant sur le luênie principe que Degérando distingue l'idée ou le rapport de la perception, et riniage ou le retour de la sensation. Afliruiaut une dépendance réciproque entre les divers organes cérébraux des sensations, il ramène à la simultanéité, à la succession, à l'analogie, la liaison mécanique ({ui détermine lapparition et le retour des idées et appelle par suite signr toute sensation qui excite en nous une idée. Les signes ne sont pas nécessaires à la l'ormation de nos preniiC'res idées, bien qu'ils le soient poui- la formation de certaines. Contre les métaphysiciens modernes, Degérando justitie l'ancienne logique d'avoir enseigné que l'on compare les idées entre elles pour savoir si elles sont renfermées l'une dans l'autre ; avec d'Alembert et Condorcet, il reconnaît qu'au milieu de tous ses écarts, la raison s'avance cependant vers son but d'une manière lente, insensible, mais réelle et nécessaire; il croit à la perfectibilité de l'esprit humain. Il veut se placer entre le dogmatisme ou méthode des systèmes abstraits, qui commence mal, et l'empirisme ou scepticisme qui ne sait pas déduire; entre la mysticité exaltée de Malebranche et l'épicurisme d'Helvétius. Il soutient que si l'on a abusé du syllogisme, cela ne prouve nullement qu'il ne soit pas nécessaire : mais il défend l'expression d'idéologie sur laquelle on a voulu jeter du ridicule. Enlin il admet que l'on emploie l'analyse, à laquelle se ramènent l'induction socratique, la réduction à l'absurde des scolastiques, la méthode de Locke, de Rousseau et de Smith. Mais il admet aussi la synthèse (pi'on retrouve dans les 'SU'dilatlon^ de Descailes, dans le traité de Clarke sur V Existence de Dieu, dans les écrits de Leibnitz et d'Aristote, dans la Psychologie de Bonnet et Y E>>prit des lois.
Degérando, associé à l'Institut, y lut deux Mémoires siu' la pasigraphie : dans le premier, il affirme que la pasigraphie repose sur une classilication vicieuse, occasionne de fausses associations d'idées et ne ferait qu'augmenter l'abus trop ordinaire du langage. Dans le second, il nie qu'elle puisse devenir une langue universelle, et indique plusieurs avantages que nous retirons ou que nous pouvons retirer de la diversité des idiomes. Plus tard, il y lut un Mémoire sur Kant, où, tout en rendant justice au génie
1, Cf. Aniprli. rli, VII. j i.
fécond et hardi du philosophe el à la vaste étendue de ses connaissances, il estime que sa méthode, ses prétentions et son ohscurité disposent à mal juger son système (1). Mercier et Villers comhattirent les conclusions de Degérando, soutenues par la Décade et les idéologues.
Son originahté se montre encore dans le Mémoire sur le Sauvage de VAveyron^ et sm-tout dans les Conaidùr allons sur les méthodes à suivre pour l'observation des peuples sauvages, qu'il composa pour le capitaine Baudin. Déjà, dans son premier ouvrage, il se plaignait qu'on n'eût que quelques vagues renseignements sur les cérémonies, les costumes et les hahitudes extérieures, sur les opinions, les idées et l'état moral des nations sauvages et barhares. Obligé d'être court et précis, Degérando a fait pour Baudin un Mémoire que la Société d'anthropologie a reproduit de nos jours comme un modèle.
En Tan IX, il professa la philosophie morale au Lycée républicain. Dans son discours préliminaire, il en exposa le but, le caractère et l'histoire : elle se rapporte doublement àThomme, puisque c'est dans sa connaissance ({u'cUe ])uise les plus sûres lumières ; vers son amélioration, qu'elle dirige ses plus utiles résultats. C'est par ses rapports avec l'étude de l'homme qu'elle se lie aux autres sciences et se coordonne avec elles dans un système commun, dont elle occupe le centre. Son histoire se divise en quatre époques principales : la première, marquée par l'apparition de Socrate qui fit consister la sagesse dans l'art de se connaître soi-même; la seconde, dans laquelle se forment les sectes de Zenon et d'Épicure ; la troisième, qui vit avec le christianisme, l'association de la morale et des idées religieuses ; la quatrième, qui commence à la renaissance des lettres avec Montaigne, Bacon, Hobbes et dont les représentants, anglais ou français, ont tantôt présenté les faits qu'ils avaient observés, tantôt réduit ces observations en systèmes, tantôt rapporté ces mômes observations à la pratique.
Degérando évitait les controverses, parce qu'il voulait donner l'exemple de la tolérance, dont il professait les maximes. Il évitait de même toute application qui pourrait rappeler les époques de nos malheurs^ avec autant de soin que d'autres en mettent à les rechercher : « C'est parce que nous avons tous
(1) F. Picavet, la Philosophie de Kant en France de 1773 à UU, p. 20.
DECÉRANDO oll
soufforl, disail-il, qu'il nous convient à Ions donblior. Ce serait anjonrdluii être l'ennemi tlu présent, de l'avenir, que d'insister trop sur les souvenirs du passé ».
Dans trois séances successives, Degérando exposa ensuite la théorie des sensations, montra comment elles forment un système lié dans toutes ses parties ; comment, se liant aux lois générales de la naluie, à celles des facultés morales de riiomme, elles deviennent, par cette double liaison, le fondement de notre existence, l'origine de nos connaissances, le principe de toutes nos opérations. Kn étudiant le rapport des sensations à notre bien-être, il attribua le principe fondamental de ces deux moditications, à deux degrés divers d'intensité sensitive, définit les sentiments moraux qui accompagnent en nous ces impressions et en déduisit l'explication des efVets qui en résultent; il termina par un appel à la bienfaisance (1).
l'oiw l'Académie de Berlin {2}, Degérando conq)osa un Mémoire qui partagea le prix -> avec celui d'un juif berlinois ». Il fut nommé en même tenq)s correspondant de la Société des Arts de Genève et de l'Académie de Turin. « Ceci prouve au moins, dit la hrcadc, combien la doctrine de Locke et de Condillac réunit aujourd'hui les suffrages des sociétés savantes les plus éclairées de IKurope <>. Garât, Hœderer, Ampère, Cabanis, Biran (3)
vl Décade fj/iiloiophique, 10 pluviùsi- an 1\.
(2) Elle avait proposé pour sujet do prix la nuestiou suivaute : Démontrer d'une manière incontestable f'orif/ine de toutes nos connaissances, soit en présentant de» arguments non employés encore, suit en jnésentant des ar(/uments déjà employés, mais en leur donnant une clarté nouvelle et une force victorieuse de toute objection. Elle y joignait le coiniiieut;iire suivaut : « L'impurtaute <|uestiou (le l'oriL'iue de uos couuaissauees, aifilée de tout temps, a été discutée do nos jours plus vi>emeut que jamais; elle est etrtaiiiemeut d'un graud intérêt et il serait à soulialter que les jireuves, pour ou «outre, fusseut portées à uu deirré di; perfectiou et d'évideuce qui pût mettre les philosophes eu état do prendre uu parti déeidé sur cet objet. s:ms toml)iM- dans uu synerétisme qui, eu substituant rimlilléreuce à l'iutérèt, demeurerait iufructueu\ pour les progrés de la piiiioscq)liii'. L'Académie n'eutre point daus les idées de ceux qui regardent comme démontré avec une évidenci- matbém.itique, qu'une partie de nos connaissances prend son origine uniquement dans la nature même de notre entendement ; elle rst persuadée, au contraire, qu'on a fait contre cette opinion des objections essentielles, demeurées jusqu'à présent sans réponses satisfaisantes, tout comme elle est persuadée qu il y a des preuves très fortes en faveur de l'opinion qui déduit toutes nos counaissances de lexpérience, quoique peut-être ces preuves u'aieut pas eucore été mises dans leur vrai jour ».
Ci) « J'aime à reconnaître ici, dit ce dernier, les obUgations que j ai à l'ouvrage sur les Sic/nes du citoyrn Degérando. La théorie lumineuse que nous a donnée cet auteur estimabb-, sur la formation des idées abstraites et complexes de difl'éreuts ordres, sur la distinction de leurs qualités ou propriétés diverses, sur les formes de uos jugements abstraits, etc., m'a été très utile daus cette dernière partie de mou
'o\iL L'IDÉOLOGIE SPIRITUALISTE ET CHRÉTIENNE
avaient accueilli avec faveur l'ouvrage sur les signes. Ampère cite de même Fouvrage sur la Génération des connaissances humaines, et M"<= de Staël écrit, le 23 octobre 1802, à Camille Jordan : <( Je lis l'ouvrage de Degérando pour Berlin qui me frappe de vérité et de clarté ».
En février 1803, Degérando terminait VHistoire comparée des systèmes de philosophie relativement aux principes des connaissances humaines. La doctrine delà perfectibilité a conduit Cabanis à accorder à tous les systèmes une importance que ne leur reconnaissaient ni Condillac, ni même D. de Tracv. L'étude d'Hippocrate l'a ramené au stoïcisme. L'éclectisme moral, religieux et philosophique, auquel se rattache de plus en plus Degérando, a été cause qu'il a écrit avec une impartialité rare alors et même depuis, l'Histoire des systèmes. Par lui, comme par Cabanis et par Fauriel, la méthode historique prend plus d'ampleur et de précision. EtDegérando appartient bien à l'école. Il cite avec éloges Condorcet, Cabanis, Biran, Thurot, D. de Tracy, dont il combat l'hypothèse « fort ingénieuse pour expliquer l'origine de nos connaissances ». L'épigraphe empruntée à Quintilien (1) eût pu être mise en tête de YEsquisse de Condorcet. L'ouvrage réalise en partie le vœu qu'avait formé Bacon de voir exécuter, pour « l'accroissement des connaissances humaines, une histoire universelle des sciences et des arts ». L'histoire de la philosophie est un nouveau texte pour nos méditations et la longue expérience qu'elle fournit fera surgir, comme d'elle-même, une théorie importante. Toute philosophie ayant en quelque sorte pour pivot les principes ou les vérités premières placées à l'origine de toutes les autres, il faut, après une exposition historique des systèmes imaginés par les philosophes sur les principes des connaissances humaines, faire une analyse critique où l'on oppose leurs motifs et où l'on compare leurs effets. D'après des témoignages authentiques, on classe, divise, définit les doctrines et fixe les signes d^s révolutions philosophiques; puis on en tire une lumière nouvelle pour la question fondamentale.
travail. Eu lui rcjidaut ici ce qui lui appartient, je remplis un devoir ; en lui expri- | niant ma recoouaissauce, j'obéis au sentiment ». (Méuioire sur l'Ilii/jitude. \).2S'2.) (1) « lUis inveniendafaei'unf, nobis cognoscenda sunt ; tôt nos pi'Oiçeptis, tôt exemplis iustru\it anti(juitas, ut non possit videri ulla forte a4as felicior «piam nostra,, cui docendaî priores elaburaverunt »-
DEGÉRANnO 313
Oegérando ne veut ([ue faire une introduction générale à l'histoire de la philosophie (l), et préparer à ses successeurs une nomenclature régulière et simple, analogue à celle des naturalistes. En dix-sept chapitres (:2) il donne des notions, encore exactes pour la plus grande partie, sur toutes les écoles, même sur celles qu'on estimait le moins.
Uuil nous suffise d'appeler l'attention sur celui où il parle de la scolastique : rien n'est plus injuste, dit-il, que le mépris avec lequel nous traitons aujourd'hui cette grande discussion entre réalistes et nominaux, qui se rattache aux plus célèbres doctrines de l'antiquité et des temps modernes et porte sur la question fondamentale de la génération des idées. Elle a rendu l" indépendance aux esprits, ouvert des routes nouvelles, préparé une salutaire réforme des méthodes. Avec Leibnitz, on peut dire : « aunim hifcrp instercore illo scholastico harbariei » (,*{). Si nous rapprochons Degérando et Daunou, ne sera-t-il pas juste encore d'affirmer que, en continuant d'Alemhert et Condorcet, ils ont contribué à nous révéler et à nous faire étudier le moyen âge, qu'on s'obstine toujours à représenter « comme ignoré et méprisé par les idéologues » (4). De même si nous lisons les pages consacrées à la philosophie écossaise et à la philosophie allemande, nous serons tentés encore de répéter le sic vos non robis, en voyant ce qu'on écrit tous les jours de Royer-Collard et de M-^^de Staël.
Séparant le syncrétisme, qui confond en un seul tous les éléments les plus hétérogènes, de l'éclectisme qui extrait des diverses doctrines, par un choix raisonné et une sage cri-
(Ij Le titre a été ri'|iris rnmme les idées par CdusIii,
(2) I. Objet et plan. — II. Historiens de lapliilDsopluc, — 111. Origine de iapliilo.sijpliie. — IV et V. Première période, École d'Ionie, Pythafrore, Heraclite, Écoles d'Klée, sophistes. — VI et Vll. Deuxième période, Socnite, Platon, les trois Académies, les scepti([aes, Aristote, Épicure, Zenon. — VIll. Troisiciae période, Éclectisme ou syncrétisme, rèïue des doctrines mystiques. — IX. Ouatriènie période, Arabes, scolastiques, rèi^ne de la philosophie d'Aristote. — X. Cinquième période, Réforme de la philosophie, Hacon et son école, les méthodes expérimentali-s. — XI. né\elo|>pemeut de la doctrine de Bacon et de Locke en Ani-Metern; et en France. — XII. Philosophes qui ont restreint le prim-ipe de l'expérience dans de plus étroites limites, Hobbes et son école, éclectiques, sceptiques, idéalistes modernes. — XIII. Histoire du cartésianisme. — XIV. Leibnitz et Wolf, l'iiutomafisme spirituel, les principes de contradiction et de raison suffisante. — XV. Ecole ih- Leiltnitz et rie Wolf. — XVI. Kaut et son école, criticisme. — XVII. Destinées de la philosophie critique et systèmes sortis de l'école de Kant.
(.3) Voyez les ju:.'ements sur Albert le Grand, Guillaume d'Auvergne, saint Thomas, Duns Scot, Henri de Gand. Guillaume d'Occam, etc.
(4) Voyez ¥. Picavet, Revue critique {dompte rendu Ju Duns Scot de Pluzauskil.
PlC.4VET. 33
Mi L IDÉOLOr.IE SPIRITIIALISTE ET CHRETIENNE
tique, ce que chacune d'elles peut avoir d'utile, Degérando voit dans l'histoire un moyen de distinguer, par des caractères lixes et certains, la fausse philosophie de la véritable. La multiplicité des systèmes a été une préparation à la découverte de la vérité ; bon nombre d'opinions, sans être la vérité tout entière, en ont été le commencement. Leur diversité tient à ce quelles sont incomplètes, et chacune a son prix, puisqu'elle apporte quelques éléments nécessaires à la formation des notions exactes. Avec Leibnitz, il faut faire un choix entre les maximes des philosophes, en découvrir les traces chez les anciens, les scolastiques, les Allemands et les Anglais, tirer l'or de la boue, le diamant de sa mine, la lumière des ténèbres, pour constituer la vraie philosophie, pci^ennis quœdam philosophia. Aussi, l'histoire terminée, en extrait-il les résultats. Les systèmes recherchent tous comment les connaissances se forment, se constituent, se légitiment ; il en examine la certitude, l'origine, la réalité. De là, dogmatisme et scepticisme, empirisme (1) et rationalisme, enfin matérialisme et idéalisme, entre lesquels se place un moyen terme qui consiste à n'affirmer qu'après avoir douté, à réconcilier les sens et la raison, à admettre la réaUté des objets connus par les sens externes et par le sens intérieur (2). Si l'on examine la filiation historique des systèmes, on voit que l'empirisme apparaît d'abord, puis que le rationalisme prend naissance. De la guerre que se livrent l'empirisme et le rationalisme sort le scepticisme qui trouve les sens et la raison également incapables de procurer une véritable connaissance. On allie les sens et la raison : l'empirisme fait place à la philosophie de l'expérience, le rationalisme à une philosophie spéculative où la raison est au premier plan, les vérités sensibles au second. Les expérimentalistes font naître les idées déduites des idées sensibles, les spéculatifs admettent des idées innées; les premiers préfèrent les méthodes analytiques, les seconds les méthodes synthétiques. On se divise de nouveau
(1) Degéraudo juiut à cette épithète, p. 341, celle de sensualisme, déjà employée par Villers, et avec laquelle ou devait plus tard combattre son école.
(ii) M. Ferraz, Spirilualisme el Libéralisme, p. 177, a i-approché Degéraudo de Hegel, uuissaut. par la syutlièse, la thèse et rautitlièse, et vu eu lui uu prédécesseur de Cousin pour Téclectisme et la classification des systèmes seusualiste, idéaliste, sceptiipu^ et mystique ; avec raison, ce semble, mais eu oubliant Cabanis et Fauriel et eu diminuant la conception de Degéraudo, beaucoup moins simple et jdus exacte que celle de Cousin. Cf. Taiue, op. cit., p. 149 : « Le ])lus lidèle élève de Cousin, M. Saisset, a réfuté à l'École normale la théorie des quatre systèmes ».
i)i:(;ERANno 518
sur la réalité des objets auxquels nous rapportons les sensations internes ou externes : les matérialistes combattent les idéalistes, dont les identistes, qui n'admettent même pas le moi, et se retranchent dans quelques axiomes abstraits indépendamment de toute existence, forment l'avant-garde, et par leurs discussions font naître un scepticisme absolu. On s'aperçoit alors qu'il est nécessaire de définir la science. Il y a liaison entre les révolutions de ces divers systèmes. La philosophie de l'expérience corrige la précipitation du dogmatisme par un scepticisme de prudence, elle repousse le scepticisme absolu par l'autorité des faits; elle délivre l'esprit humain des chaînes de l'empirisme, elle lui rend, avec les déductions et les méthodes, le moyen de généraUser; elle ramène le rationalisme des vagues espaces où il s'égarait, aux données précises de l'observation; elle offre à lidéaiisme et au matérialisme un traité de paix fondé sur la double expérience des sens externes et du sentiment intime. Immuable parce qu'elle a su rencontrer la grande loi de l'équilibre, elle tient en quelque sorte la balance entre les systèmes (1). On lit si peu Degérando et surtout la première édition de l'Histoire comparée qu'il serait aisé d'en extraire bon nombre d'idées qui ont paru originales, quand on les a rencontrées chez ses successeurs (2). De Bonald y puisa des armes pour montrer «( que l'Europe, le centre et le foyer de toutes les lumières, attend encore une philosophie » ; Biran y prit des arguments contre de Bonald. L'ouvrage fut traduit en plusieurs langues. Tennemann en fit l'éloge, Dugald-Stewart y vit, avec la rare alliance du savoir, de la générosité des sentiments, de la profondeur philosophique, une frappante et complète analogie avec ses vues propres (3).
(1) Degérando lui attribue même des avantages politiques : « L'empirisme s'appose à toute réforme, li.-s spéculatifs les provo(4ueut imprudemment, la philosophie de l'expérience les accommode aux temps, aux mœurs, aux leçons du passé, aux circonstances présentes ». On comprend que cette philosophie ait [iln à Bonaparte et qu'il ait utilisé les services de celui qui la professait.
(2) La comparaison de la philosophie et des beaux-arts, l'cniplui du meiveilleux dans les systèmes, Tart de former une secte, la distinction de la philosophie moderne et de la philosophie ancienne, les problèmes qui restent à réSou(h'e et ceux qui sont insolubles, etc. Cf. Ravaisson, Rapport; lîoutroux, /«^rorfî<c//on à la traduction de la Ph. Grecque.de Zeller ; Brochard, le Scepticisme dans l'antiquité grecque- Victor Egger, la Science moderne {Revue internationale de l'enseif/neynent, la août 1890j ; Dubois-Reymond, les Sept énigjues du Monde, e.tr.
(.3) Troisième Essai, p. 14. — 11 faut remarquer dans cet ouvrage de Degérando certaines expressions que nous avons déjà sigualées chez Thurot : doctrine positive^ expérience positive, sciences positives, etc.
D'abord secrétaire du bureau consultatif des arts et du commerce, .Degérando devint secrétaire général au ministère de l'intérieur; puis maître des requêtes, il alla en Italie, à Florence et à Rome, devint conseiller d État en 1811 et intendant de la Catalogne en 1812. Il se rapprochait ainsi de plus en plus de Napoléon. Il y eut, avec les idéologues, des froissements. Degérando, dans son Rapport sur le progrès de la philosophie, faisait l'éloge de Kant, des travaux publiés en Allemagne sur l'histoire de la philosophie, vantait Dugald-Stewart et ne parlait de l'école française que comme ayant redressé la doctrine de Condillac. Le ministre, chargé pour les autres rapports de « prescrire des bornes (1), à certaines opinions contraires à la morale publique », se déchargea de sa responsabiUté sur Degérando qui dut indiquer des corrections et donner des conseils à des hommes dont il avait reconnu la supéiiorité en mille occasions : « Leur amour-propre s'en blessa, dit M""" de Géraudo, et il y eut un grand déchaînement contre celui qui avait donné la forme d'un conseil amical, à ce qui pouvait d(îvenir un ordie supérieur » (2).
En 181i, Degérando fait partie de la Société philosophique
qui se réunit chez Biran. En 1818, il enseigne à la Faculté de
Paris, le droit administratif et publie (juatre volumes ù'Institutes.
L'un des fondateurs de la Société pour l'instruction élémentaire,
il fait aux instituteurs primaires, un Cours normal, où il
explique la direction à donner à l'éducation physique, morale et
intellectuelle. En 18-22, il donne une édition considérablement
augmentée de Y Histoire comparée (3). Ampère se plaignait que
Cousin développât ses idées sans le citer; Biran disait que si
Cousin chassait sur ses terres, c'était de son plein consentement,
et qu'il avait une bonne part du gibier. L'éditeur de Degérando
semble indiquer aussi que Cousin lui devait bien quelque chose :
« En lisant, disait-il, les programmes des cours ouverts depuis
quelques années à la Faculté des lettres de l'Académie de Paris,
on se convaincra que les professeurs ont généralement adopté
pour base de leur enseignement, précisément l'idée sur laquelle
repose l'ouvrage de M. Degérando ». Damiron et ^Cousin ont
(1) Lettres de Mme de Gérando, page 226.
(2) A la même époque Sainte-Beuve (C. Jordan) signale un refroidissement entre Degérando et M"^ de Slaël.
(3) Quatre volume» allant jusqu'à la fin de la scolastique, parurent alors ; quatre autres volumes sur la philosophie moderne ont été puhliés par son fils.
DEGÉRANDO ol7
voulu montrer que, dans celte seconde édition, comme dans les ouvrages qui suivirent, Degérando s'était séparé des idêolognpn. Il n'a cependant abandonné aucune des opinions qu'il avait autrefois exprimées; il loue encore Bacon, Condorcet et Cabanis. Mais à partir de cette époque, il est de plus en plus occupé des idées morales et religieuses, qui de bonne heure avaient attiré son attention. Dés 18-20, il écrit le Vhiteur du Pauvre; en 182i, son livre du Perfectionnement moral, qui, dédié à sa femme, païut après la mort de celle qu'il avait si tendrement aimée. Degérando y parle souvent de la Providence et de Dieu, mais il défend la pbilosopbie de l'expérience contre ses détracteurs, qu'il ne nomme pas d'ailleurs. S'il applaudit récleclisme judicieux, qui emprunte à chaque système ce qu'il a de bon, et rejette seulement ce cpiil a d'incomplet, il ne fait que répéter ce qu'il avait développé dans ses premiers ouvrages. S'il voit dans l'homme un être religieux, il continue à le considérer, avec Condorcet, con»me im être perfectible, et h croire qu'il peut s'élever et s'étendre par une progression ininterrompue; s'il est chrétien, il ne l'est pas à la façon de ceux qui se lattachent au côté poétique du christianisme, et en font, comme Chateaubriand, une sorte de superstition et d'idolâtrie. D'ailleurs après cet ouvrage qui contient des banalités, des redites et môme des déclamations, mais aussi des cboses fort intéi'essantes, Degérando revenait encore à une étude à'idi'olof/ie.
Dans son Ra|)porl de 1808, dans son Histoire de 1822, il signalait déjà l'intérêt qu'il y aurait à observer des sourds-muets avant qu'ils ne soient instruits. Parlant d'une jeuni? (ille sourde-muette et aveugle, on pourrait, disait-il, faire un livre sur l'histoire de son intelligence, et cette histoire aurait du moins sur le roman de la statue imaginée pp.rCondillac, l'avantage d'être en tout une expérience positive. Administrateur des sourds-muets, il fut chargé, à la mort de Sicard, de présenter un tableau comparatif et raisonné des méthodes qui ont été appliquées à leur éducation et de proposer les améliorations progressives qui pouvaient y être introduites. Il fit, en deux volumes, son ouvrage sur VEducation des sourds-muets de naissance. Dans une première partie, il établit les principes et la fm de l'enseignement; dans une seconde, il écrit l'histoire de l'art; dans une troisième, il considère le mérite respectif des divers systèmes et indique les perfectionnements dont ils sont susceptibles. La
318 1/IDÉOLOr.lE Sl'irilTHALISTE ET CHRÉTIENNE
partie historique dénote une sûre érudition et vaut encore aujourd'hui; la parlie dogmatique est des plus intéressantes et fait Yoir combien l'élude des questions psychologiques serait utile à ceux qui s'occupent des sourds-muets. Mais dans ce livre où Preyer (1) signalait tout récemment encore de très bonnes observations sur l'acquisition du langage chez l'enfant, nous ne voulons indiquer que ce qui est vraiment original et rappelle l'idéologue. Se souvenant de son Mrmoirf pour Baudin, Degérando regrette qu'on ne fasse pas pour le sourd-nmet ce qu'on a tenté déjà pour les sauvages. La description de leur développement intellectuel, de leurs croyances et de leurs préjugés, de leurs idiomes, serait d'une grande utilité pour l'étude des sciences philosophiques. Il faudrait les examiner dans leurs familles et livrés à eux-mêmes, dans les différentes positions et à différents âges. Malheureusement il a négligé, lui aussi, d'étudier avec suite et méthode ce qu'il appelle l'histoire naturelle du sourd-muet, quoi(iu'il ait fourni certains renseignements qui ne sont pas sans intérêt sur James Milciiell, aveugle et sourd, et sur une jeune flUe, sourde-muette et aveugle, qui a plus d'un point de resscmhlance avec Laura Bridgmann (2). Bien plus, gouverneur-administrateur des Quinze-Vingts, il avait été amené à comparer la situation des aveugles à celle des sourds-muets, et à faire quehiues observations sur les dispositions morales et intellectuelles des premiers. Combien on regrette qu'il n'ait pas été contenu par 1). de Tracy et Cabanis ! Au lieu des quatre volumes sur la Bicnfaimnce publique, que d'autres eussent pu faire, il nous aurait peut-être laissé sur les sauvages, les sourdsmuets et les aveugles, un ouvrage qui l'ertt, plus encore que son Histoire, rangé parmi les penseurs dont la postérité se souvient. A la place d'idées originales mais non toujours mises en pratique et noyées en plus de vingt-cinq volumes, il eût fait une œuvre (3).
(1) Proyer, lAme dp l'Enfant, p. 498.
(2) Sur"^Laura Bridirmaun, cf. Rpv. ph., I, 40J ; VII, .316.
(3) Deg-éraudo, rentié à rAcadéinie desscieiict-s morales et devenu pyir de France, présidait, six mois avant de mourir, la commission cliarirée de juger le concours sur Laromiiruière, et demandait aux concurrents d'être plus justes pour les philosophes de l'Ecole française, dont Laromiiruièrp a suivi les traces. Sur Deirérando, cf. Cousin, Fragments plillosophifjiies; Damiron. oj). cit.; Jourdain, Dictionnaire philosopiiique; Miguet, Notice; Ferraz, Spiritualisme et lif)éralisme ; Jules Simon, Une Académie sous le Directoire; Paul Janet, Victor Cousin et son œuvre, etc.
PUÉVOST, hl MONT. LES.vr.E, nOXSTETTFN, ETC. M!)
Il a (léjù été question à pliisituiis reprises de Prévost de Genève (1). Traducteur d'Adam Smith, il a très bien caractérisé les trois écoles française, écossaise et allemande, il a fait l'éloge de Garât et de Thurot et obtenu une mention an concours sur rintluence des signes. Gorrespondaiit de Tlnstitut, c'est à Tauteur de la Gnif'ni/iuN des connaissances hmnaines, qu'il emprunte, en l'an XIII, l'épigraphe de ses Essais dr p/iflosop/iir{i). Reprenant la division en trois écoles, il mcnlionne l). de ïracy, dont à regret il n'accepte pas, en ce moment du moins, tous les principes, eu lui faisant cependani [)lusieurs emprunts; lîiran. (jui a savamment suivi et déduit la théorie de l'habitude exposée par l). de ïracy ; Degérando qui a profondément analysé la manière dont les facultés contribuent à la formation de nos idées, mais surtout Ihigald-Stewart et les Écossais. Quatre ans plus tard, il dédiait à Degérando la traduction des Éléments de la philosophie de l'esprit humain de Dugald-Stewarl, eu lui adressant une lettre qui montre cond)ien étaient étroites, à cette époque comme au xvni" siècle, les relations entre les philosophes de la France, de l'Ecosse et de la Suisse (3).
De Prévost, on pourrait rapprocher Dumont, l'ami de Mirabeau et le traducteur de Bentham, dont il lit connaître les idées sur le continent ; Walckenaer qui en 1798, dans son Essai sur l'histoire de l'espèce humaine, s'appuie sur Bacon, mais combat Voltaire. Montescpiieu, Helvétius, La Rochefoucauld et Mandeville, en invoquant Smith et Stewart traduit par Prévost; Lesage, dont quebiues opuscules suivent les Essais de philosophie et chez qui M. Paul Janet a relevé des idées fort intéressantes sur les causes tinales (4).
Mais Boustetten ii74o-1833) mérite une mention spéciale. Il connut Voltaire et Bonnet, B. Constant et M'"" de Staël. Biian l'a lu et cité. Dans ses Recherches sur l'imagination (1807), il distingue les sentiments des idées, en reproclnint aux modernes d'avoir isolé des faits qu'il eût fallu observer en leur composition. Il critique Kant, nomme souvent Bonnet et Leibnitz, quel-
(i; Cf. di. i,%±\ eh. VI, §:;.
'2) « La philosophie est uu art pratique qui s'efforce de nous apprendre à faire un hoa usaire des dons rh- la nature , qui iherche ù nous leudre plus éclairés, pour nous rendre meilleurs ».
(3; Degérando écrivait lui-même eu 1804: «. Je me fais un plaisir et un devoir d"aunoni"er <pie je dois heauooui) pour la philosophie écossaise aux indications ipai mont été fuurnii-s par nn-s dii-'iies amis, MM. Prévost et Pictet ».
(4) Paul Janet, les Causes finales, i^e éd. p. 619 sqq.
quefois Pinel, mais eût pu restituer à Cabanis plus dune des réflexions justes, le plus souvent superficielles, qu'il y fait entier (1). Les Études de l'homme (1821) où sont mentionnés Helvétius et Locke, Bonnet et Bacon, Herder et Hume, Smith et Leibnitz, Rivarol et Diderot , Kant et Garve , ont pour objet d'étendre la théorie de la sensibilité et portent sur la sensation, la liaison des idées, le sens moral, la vérité, limmortalité de lame et l'existence de Dieu. Les idéologies ne montient dans la pensée que des idées ; il faut y faire entrer le sentiment comme une partie intégrante et non comme un hors-d'œuvre. Toutefois la méthode analytique est la seule méthode d'invention, parce que nos connaissances sont à l'origine contenues, comme un germe, dans des sensations très composées et très obscures (2).
Pour D. de Tracy, Volney, Cabanis, Condorcet, comme pour Lamarck, J.-B. Say, Thurot, Ampère, Laplace, lidéologie et les sciences étaient des alliées qui ne pouvaient obtenir de résultats qu'en marchant de concert. Avec Laromiguière, la philosophie se construit, sauf quelques généralités mathématiques, indépendamment des sciences. A. Comte elles positivistes prennent pour eux les sciences mathématiques, physiques et sociales ; Broussais et les naturalistes font la philosophie biologique; Fauiiel, A. Thierry et leurs successeurs cherchent à dégager la philosophie de l'histoire ; Ch. Comte, Dunoyer, Bastiat môme, continuent en économie politique la tradition idéologique, tandis que les philologues se mettent à lécole de l'Allemagne et tâchent de la rejoindre sur le domaine positif, avant de se lancer dans la spéculation.
Les successeurs de Laromiguière n'ont plus de commun avec les savants qu'une seule chose, à dire vrai dune importance capitale, la méthode. Mais les qualités de l'homme gagnaient à la doctrine tous ceux qui l'approchaient; celles de l'écrivain étaient bien propres à rendre son œuvre populaire. D'une clai-lé sans égale, et ne s'appuyant à peu près que sur les notions vulgaires, elle pouvait être comprise par les gens du monde, aux-
{!) Par exemple, la distinction d'un sixième sens. (2) Cf. Cabanis et D. de Tracy, ch. m à vi, passim.
l.AROMir.riLRK 5'21
quels elle apprenait vite à léllécliir et à classer leurs idées. Son mérite littéraire était apprécié par tous ceux qui tiennent grand compte de la forme que revêt la pensée. Le soin avec lequel Fauteur avait évité tout ce qui ressemblait ci la polémique et tout ce qui pouvait éveiller la colère ou la luiine, la recommandait aux. pères de famille pour qui la culture des sentiments doux et aimables semble la partie capitale de l'éducation. Il en était de même pour les professeurs à qui d'ailleurs le livre devait plaire, en ces années de lutte religieuse, par un autre coté encore. Les doctrines y étaient en accord avec le christianisme ; sans se faire la servante de la théologie, la philosophie ne se montrait ni audacieuse, ni envahissante; elle n'aspirait eu aucune façon à jii'endre la place de la religion. Aussi à l'exception de ceux qui ne voulaient aucune philosophie, la plupart des membres du clergé la trouvaient irréprochable et ne répugnaient nullement à lui laisser, nu'^me aux époques les plus troublées, une place dans l'enseignement (1); le dernier des laromiguiéristes fut un abbé qui avait été sou disciple sous la Restauration. Aussi lorsque le clergé, effrayé par lés hardiesses de certains professeurs, attaquera renseignement philosophique, les hommes politiques qui auront à dissiper ses appréhensions répondront par les Leçons; Cousin, comme Villemain, y verra un « livre consacré » ; la monarchie de Juillet, comme l'Empire, le mettra entre les mains de la jeunesse. Ajoutez que les adversaires de l'éclectisme, ne pouvant faire enseigner leurs doctrines, n<' manqueront pas de proposer, s'il faut un enseignement officiel, qu'on choisisse la philosophie des Leçoti^i, claire et exposée en d'excellents ternies, prudente et ne blessant aucune conviction. Les savants y retrouveront leur méthode et ne seront pas hostiles à cette philosophie scolaire ; ils se diront que létude en est utile, encore qu'insuffisante, pour ceux qui veulent un jour prendre part à leurs recherches. Si plus tard des philosophes, qui auront étudié les sciences, s'aperçoivent de cette identité de méthode, ils montreront sans grande peine quels avantages il en résultait pour la philosophie et insisteront sur la nécessité d'une union plus intime : l'éloge du plus aimable et du plus populaire, sinon du plus grand et du plus original des idéologues, contribuera à leur donner des continuateurs qui, reprenant leur méthode, perfec-
(1) C'est au uom de Condillac et de Locke mêuie qu'on fait à Rome des objections à Lamennais.
22 L'IDÉOLOr.IE SP[RITUALISTE ET CHRETIENNE
lionnéepar les décoiivortes scientifiques, rourniioiit aux savants une idéologie nouvelle.
Pierre Laroiniguière naquit en 1736 à Lévignac dans le Rouergue. Comme Biran et Lakanal, Sicard et Daunou, il lit ses éludes chez les Doctrinaires, puis entra dans la congrégation: « Nous étions là, disait-il plus tard en parlant de son noviciat, vingt-quatre jeunes gens qui, après avoir été bourrés do grec et de latin pendant huit ans, commencions à nous exercer à l'enseignement. Il fallait débute)' par la plus hasse classe, et deux années durant, être prêt à toute heure à répondre à toutes les questions qu'il plaisait à nos supérieurs de nous adresser. Souvent, au moment de manger la soupe, on entendait une voix qui disait : Professeur de sixième, montez en chaire et expliquez-nous toutes les diflicultés du que retranché, exposez l'opinion de Port-Royal, expliquez la prosodie latine, récitez le troisième chant de YÉnéide en commençant par le soixantième vers... puis des chicanes à l'infini et des efforts de mémoire surnaturels. Des épreuves d'un autre genre attendaient deux ans après le professem' des humanités. Enfin c'était le tour de la philosophie. Ner/o consequentiam ; anjumentum in barbara; distinQuo ; et il fallait parler latin constamment et sans solécisme, sous peine d'exciter la risée des ornatissimi aiiditores. Apj'ès quoi, on nous donnait cent écus par an, la jouissance d'une bonne hihliothèque et nous étions heureux comme des chanoines (1) ».
Successivement, il fut régent de cinquième, de quatrième, de seconde à Moissac et à Lavaur, de troisième au collège de l'Esquille à Toulouse. Il prit les ordres, dit une seule fois la messe et s'en tira assez maladroitement (2). En 1777, il est à Toulouse répétiteur de philosophie et peut-être déjà, comme plus d'un de ses confrères, en correspondance avec Condillac, qu'il ne vit jamais (3). Professeur de philosophie à Carcassonne, à Tarbes où il eut Daube pour élève, à l'école militaire de la Flèche, il
(1) Mijruet, Notice hisloriqiie. Comptes rendus de l'Académie des sciences morales et politiques. Sur Laromiïuii're, cf. Daiiudii, A'o/«ce, 1839 ; Sapharj', l'École éclectique et l'école française, 1844 ; Mallet, Mémoires de l'Ac. des Se. m. et p., 1847; Paul Janet, Liberté de penser, 1849; Tissot et Lame. § 4; Taine, les Philosophes classiques du À'/X^ siècle, 18o8; Gatien-Anioult, Étude sur Laro- Miiîiuiùre ; Compayré, Notice sur Laromit/uière, acad. des jeux floraux, 1869 et 1878, etc.
(2) Paul Jauet, op. cit.
(3) « .Je dounerais tout au monde, disait-il à Pcrrard {Logique classique, p. 39) pour avoir eu un court entretien avec lui ».
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revient en ITSi à ïoulonse. Des letlies adressées à sa mère el à son frère (1) le montrent, ce quil fut toute sa vie, aimable et tendre, dévoué et gén^iheux, toujours prêt ù aider du peu qu'il a ceux qu'il aime, toujours attentif à le faire avec une discrétion, une bonne grâce et une humeur souriante, bien propre à laisser croire à ses obligés qu'il est leur débiteur parce qu'ils lui donnent l'occasion de faire le bien. D'ailleurs c'est ce que pensait lui-même Ihomme qui plus tard avançait les frais d'impression de l'Hlstoirp des Fraiirais des divers Étais dans les cinq derniers siècles, et écrivait ensuite à son ami Alexis Monteil qu'il lui avait trouvé un éditeur (2).
Il y a dans presque tous les manuels, une b'gende (3), qui a eu longtemps cours et «pii n'est pas pour cela plus fondée. La philosophie de Condillac aurait dominé sans conteste en France jusqu'en 1810, et seul Laromiguiére, à côté de Royer-Collard, aurait protesté alors, en grande partie sous l'inniience de la réaction politique et religieuse, contre la philosophie régnante. Nous n'avons trouvé chez les idéologues aucim disciple lulèle de Condillac. S'ils s'en réclament, c'est pour la méthode. Or la méthode est, au xvni^ siècle, le patrimoine connnun, non seulement de tous les philosophes, mais encore de tous les savants. Comme les idéologues, Laromiguiére adopte la méthode recommandée par Condillac. Mais bien plus qu'eux il reste son disciple: il l'est enlièrementpour la métaphysique, et dit de Dieu, de l'àme, libre, spirituelle el immortelle, ce qu'aurait affirmé Condillac, mais ce que n'auraient accepté ni Volney, ni Cabanis, ni l). de Tracy, ni même Carat. C'est justement pour avoir été plus condillacien que ses illustres amis, que Laromiguiére a pu devenir populaire, quand leurs doctrines étaient partout combattues. Bien plus, ce ([u'il était en 18H, il le fut en IT'Ki el en 1798, il l'était en 1784.
(1) Cf. LfS Icttii's pulilitN's par Gatifii-Ariioiilt dans la Minerve.
(2i « Les plaisirs dt> l'esprit out uu attrait toujours iiouM'au, disait-il à ses auditeurs... mais il en est de plus ûrraiids. Quels que soieut les ravissenieuts que fait éprouver la découverte de la vérité, il se peut que >'ewtoti, rassasié d'années et de sloiie, Newton qui avait décomposé la lumière et trouvé la loi de la pesanteur, se soit dit, en jetant un regard en arriére : Vanité ! tandis ([ue le souvenir d'une bonne action sufJit poui- endiellir les dei'uiers jours de la plus extrême \ieillcsse, et nous accompagne jusque dans la tombe. Combien s'abusent ceux qui placent la sujjrènie félicité dans les sensations! ils peuvent connaître le plaisir: ils n'ont pas idée du bonbeur ».
(3, EU»' commence à Daniiron (1828) qui parle « d'iiabitudcs à vaincre, de préjugés à abandonner, de la peine éprouvée à se sépari'r des idéiîS auxquelles il avait voué sa première foi et son premier amour ».
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Tandis que son collègue, le père Rouaix représentait les anciennes doctrines, Laromiguière traitait de l'origine des idées. Il se prononçait contre les idées innées avec Locke et Condillac, affirmait que toutes supposent la sensation, mais croyait qu'elles proviennent de l'application des facultés actives de notre esprit à nos différentes manières de sentir (1). Disciple encore de Condillac, mais aussi de Voltaire, de Rousseau, de Montesquieu, il faisait soutenir à ses élèves des thèses qui montrent, à côté de l'auteur des Leçons, respectées même par les politiques les plus réactionnaires en religion et en philosophie de la Restauration, un homme hien différent, le partisan de la Révolution, le tribun opposant et même le conspirateur — moins ardent à la vérité, mais aussi convaincu que Daunou ou Cabanis — des derniers temps du Consulat. Le texte de l'une de ces thèses : Non datur jus proprietatis, quoties trlhuta ex arbitrio exiguntu)' ; le droit de propriété est violé toutes les fois que les impôts sont levés arbitrairement, résume en partie les aspirations politiques de la génération qui a fait la Révolution. Le procureur général se plaignit de cette attaque contre le pouvoir jusque-là illimité de la royauté. Le Parlement qui avait condamné Vanini et Calas, censura la thèse, mais sans pouvoir, ce semble, empêcher Laromiguière de la faiie discuter (2). La convocation des États généraux fut par lui bien accueillie: « Comme la plupart des hommes studieux, dit Daunou, et spécialement de ceux qui se trouvaient alors employés à l'enseignement dans les universités et les congrégations, il embrassa la cause de la liberté publique avec franchise et non sans quelque enthousiasme ».
En 1790, après la suppression des congrégations, Laromiguière fit, sur la philosophie sociale, sur les droits et les devoirs de l'honniie et du citoyen, un cours pubhc qui eut un succès de bon augure pour le futur professeur de la Faculté des lettres (3). Pendant la Terreur, il vécut dans la retraite, et comme D. de Tracy, Rœderer et tant d'autres, il demanda des consolations h
(1) « Il commeuçait à avoir, dit Miguet, dans le dernier siècle, la théorie qui a fondé sa réputation ; il avait donné à l'Université de Toulouse, c'est lui-raèine qui nous l'apprend, les leçons qui quinze ans plus tard, en 1811, obtinrent un si vif succès en Sorboune ». — M. Compayré renvoie à la note qui suit le préambule des Leçons. Cette note ne ligure ni dans la première édition, ni dans la cinquième, ni dans la sixième et la septième.
(2) Paul Jauet,op. cit.
(3) Liard, op. cit.
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la philosophie. Son Projet d'Èlénients dr métaphysiqut', que M. Jules Simon appelle un chef-d'œuvre de clarté et de slyle, élégant et simple, parut en 1793. Celaient les deux premiers livres dun ouvrage qui devait en avoir dix, et traiter de l'analyse de la pensée, des sensations, des idées, des doctrines des métaphysiciens, de l'origine de la morale, de Tàme, des animaux, de Dieu, de l'Art de raisonner nos erreurs et nos ignorances. Sieyés le remarqua et le fit lire à Condorcet, à Cabanis, a D. de Tracy (1) qui y reconnurent un des leurs. A trentehuit ans, Laromiguiére, envoyé à Paris parle département de la Haute-Garonne, suivit, comme Tliurot, les cours des Écoles normales, surtout ceux de Volney et de Garât. Ce dernier, après avoir lu des observations écrites que lui avait adressées Laromiguiére, commença sa conférence en disant : « Il y a ici quelqu'un qui devrait être à ma place (2) ». Sicard le nomma instituteur-adjoint aux Sourds-Muets, à la recommandation de Lakanal. Daunou lui céda sa chaire de grammaire générale. Associé à l'Institut comme l). de Tracy, Laromiguière y présenta trois Mémoires qu'on a eu grand tort de ne pas relire pour faire l'histoire de ses idées.
Le i27 germinal an IV, il en lisait un (;{) sur la détermination des mots, aiia/ijse des si'/tsalions. « Appelé, disait-il, à partager vos travaux, j'ai voulu d'abord me montrera moi-même le sujet qu'on nous a donné à méditer, et je me suis demandé ce que je devais entendre par ces mots, mialysc des sensations ». Fort nettement, il indique le point de vue auquel il se place, en se rangeant parmi les esprits ordinaires, pour lesquels l'art doit diminuer l'épaisseur de Venveloppe qui cache la vérité et lui donner une transparence qui laisse voir au moins les traits principaux de la vérité qu'elle recouvre. Ses réflexions ne portent que sur une surface (4). L'art et la nature dessinent tous leurs ouvrages avec la droite et la couvhe, principes ou éléments générateurs de toutes les formes. Le grain est le principe ou élément générateur de la farine, de la pâle et du i)ain. Un principe est donc un fait qui prend successivement différentes formes. Dans la nature et dans les arts, nous trouvons des phéno-
(1) Paul Janet, op. cit. — Je ue sais si cela est exact po-.ic G iinloici't.
(2) Cf. Mallet et Mi-u.-t, op. cil.
(.3) Mémoires de l'Inslilut national, t. 1, ji. 4.Ï1 à 461.
(4) <i Parmi les descriptions de la couverture, dit Taiue, p. 17, celle de Laromiguière est des mrilleureset re:-,tcra ••.
mènes ou des procédés renfermés les uns dans les autres et tous dans un premier qui leur sert de principe : le grain de cliônevis devient chanvre, fd, toile, linge, papier; l'œuf du papillon, chenille, chrysalide, papillon; Taddition, multiplication, formation des puissances, théorie des exposants ; l'attention se change en comparaison, en rapport, en jugement, en raisonnement, en réflexion, en imagination, en entendement; l'entendement a son principe dans Taltention. Chaque science a ses principes. Les rapports innomhrables qui accablent l'esprit dans les plus compliquées ne sont que les nuances ou les combinaisons d'un petit nombre d'idées élémentaires ou de sensations; une source vive et pure ne donne d'abord qu'un petit ruisseau, mais les eaux « grossissant insensiblement, se changent à la lin en fleuve majestueux et vont former un océan sans fond et sans rives ».
De l'assemblage d'une série de faits, ordonnés les uns par rapport aux autres et coordonnés tous à un premier fait, se forme un système : un fait, une idée, un mot offrent toute une science. Le plus souvent, les principes nous échai)pent : il a fallu le travail des siècles et les efforts du génie pour apercevoir la liaison du mouvement réel de la terre au mouvement apparent des astres, de la chute d'une pierre à l'orbite de la lune, des propriétés de l'ambre aux phénomènes de la foudre, de l'ascension des vapeurs à celle d'un ballon, des facultés naturelles de l'homme à ses droits politiques. En outre, les systèmes ainsi établis sont encore fort loin de leur perfection. Que faut-il donc penser des esprits ambitieux « qui ont voulu embrasser dans leurs conceptions et l'immensité des phénomènes que présente le spectacle du monde, et l'immensité plus prodigieuse encore de ceux qui, cachés au sein de la nature, fuient d'une fuite éternelle les regards de l'homme, et comment caractériser la prétention de les réduire en système sous le titre fastueux de système de l'univers, de système de la nature » ? Mais on peut étudier d'une manière approfondie les faits dont on veut former un système, les isoler de tous ceux avec lesquels ils sont entremêlés, décomposer la collection dont ils font partie, afin de leur donner une attention particulière et de saisir le caractère propre à chacun, afin de les comparer facilement et d'apercevoir les rapports qui les unissent. Quand l'esprit décompose un tout en ses parties pour se former une idée de chacune, quand il compare ces parties entre elles
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pour découvrir leur liaisou et pour leinontcr de la sorte à leur origiue, î"» leur principe, il anal>/se.
La nature a varié ses productions : elle nous montre une matière morte et inanimée, une force secrète qui pousse les éléments les uns vers les autres et les retient dans une éternelle immobilité; une matière qui s'organise, se nourrit, grandit et meurt; un être indépeiulant qui se meut, cherche, poursuit et atteint l'objet qui satisfera ses besoins ; enfin riiomme, placé au centre de la sphère des êtres, maître des minéraux, des végétaux et des animaux par son organisation supérieure, capable de science et de vertu par la raison (1). Tout mouvement, dans ses organes ou dans ses sens, est suivi de plaisir ou de douleur, d'une sensation, agréable ou désagréable. Nous éprouvons à chaque instant une inlinité de sensations, et l'observation des différences produites par l'âge, le pays, le siècle, le sexe, la manière de vivre, fait apercevoir une infinité de nouveaux accidents dans la sensation. Si tout ce qu'il y a en nous n'était que sensations, si nous n'étions nous-mêmes que sensations, si l'univers entier n'était pour nous qu'un phénomène résultant de notre sensibilité, laïuilyse complète des sensations comprendrait le système de lunivers. Mais ce n'est ni le système universel des choses ni le système universel des sciences, c'est le germe de toute science et de toute puissance humaine qu'il faut chercher. L'honune reçoit des impressions, les compare, les juge, les reciierche, les fuit, en conserve le souvenir, s'en forme des idées durables. Il rélléchit sur lui-même, apprend à se connaître età se conduire (:2). Il devient intelligent, moral et raisonnable. Connnent la sensation s'est-elle transformée en intelligence, en moralité, en raison? C'est ce que doit chercher la première section de la seconde classe de l'Institut.
Laromiguière apparaît tel que nous le retrouverons dans ses ouvrages ultérieurs. Il limite ses recherches à l'analyse des
(1) « Placé au milieu dus ùtn-s et frappe ii chaque iustaut do leurs differeutes jmpressious, son oreille euteud le concert des oiseaux, son œil reçoit le tableau des couleurs, sou oflorat le parfum des fleurs, sn bouche le i^'oTit des fruits, ses mains Tinstruisetit de la résistance et di; l.i forme des obj(;ts qu'elles saisissent; tout son corps est averti du froid, du chaud, d(! riiumiditô ou de la sécheresse des lieux qu'il habite : enfin toute la nature sendde le solliciter d'observer son influence sur sa destinée ».
(2) « Attiré par les charmes de la vérité qu'il a entrevue et par la beauté de la vertu qui s'est fait sentir ;i son cœur, il ose s'élever à la source du beau et du bon et s'élance jusqu'à l'idée suljliine de la divinité ».
idées et sépare la philosophie des sciences ; il parle des questions métaphysiques de manière à ne mécontenter, ni contenter les spiritualistes et les matérialistes, les athées et les déistes. Comme Cabanis, il mentionne la nature qui forme les êtres, la matière qui s'organise, la supériorité que l'homme doit à son organisation et à ses facultés physiques. S'il ne parle pas de lame, il énonce sous forme dubitative l'assertion que tout ce qui est en nous n'est que sensations et que nous-mêmes ne sommes à nous-mêmes que sensations; il présente l'idée sublime de la divinité, comme le but suprême auquel atteignent notre intelligence et notre cœur.
Le style est clair, élégant, sobre. Tout d'abord on est tenté de croire qu'on est en présence de la vérité et de donner au système son adhésion pleine et entière. Mais si l'on réfléchit aux questions soulevées, on s'a))erçoit que la réalité n'est ni aussi simple, ni aussi facile à enfermer en un système ; on voit ti-op bien, comme l'a dit d'ailleurs l'auteur, que ses réflexions n'ont porté que sur tine surface, que la clarté n'est pas au service de la profondeur, que la réalité [n'a pas été décrite dans sa complexité et que l'explication est plus incomplète encore que la description.
Mais pas plus qu'en 1784 et en 1793, Laromiguière n'est un disciple iidèle de Condillac. C'est sous forme dubitative qu'il présente les théories sur lesquelles repose le condillacisme (1). En énonçant la question qui s'impose à l'Institut: comment la sensation s" est-elle transformée en intelligence, en moralité, en raison? il en donne une brève solution: « En métaphysique, dit-il, on voit l'attention se changer en comparaison, en rapport, en jugement, en raisonnement, en réflexion, en imagination, en entendement. L'entendement a son principe dans l'attention ». Et ce n'est pas uniquement un exemple, commode pour expliquer la pensée, mais une théorie déjà développée dans des conversations, car D. de Tracy s'est cru obligé de montrer qu'il avaiteu raison de ne pas mettre l'attention au nombre des facultés élémentaires de la pensée (2). Laromiguière seul, à notre connaissance, s'était alors placé à ce point de vue. Il y reste
(1) << S'il est yraique toutes nos cod naissances soieut fondées sur des seusatious... s'il était vrai que tout ce qu'il y a eu nous... ue fût que seusatious;... que uousmèmes ue fussions à uous-mèmes que sensations».
(2) Cf. cl». V et VI.
LAliOMlCUlÈliK riiO
encore dans le second Mémoire, dont nn Evliait seulement a été imprimé, car il indique l'attention, la réilexion et l'analyse comme les moyens par lesquels nous découvi-ons dans les objets celte nudlilude de points de vue dont la coniuiissance distingue l'homme éclairé de l'ignorant. Enlin, avant ce dernier Mémoire, Laromiguière présentait des Observations sur le si/sièrne des opérations de l'entendement. Dans une première partie, examinant combien il était difficile de découvrir le système de Condillac et, se plaçant dans la supposition où il serait encore inconnu, il recherchait par quelle suite de rélle.vions on pourrait être amené à le trouver. Dans la seconde, il l'exposait, en le nioditiant en quelques endroits et en y ajoutant quelques vues nouvelles 1 . Personne ne voyait dans Laromiguière un condillacien pur et simple. L'activité, distinguée de la passivité, l'attention indiquée comme le principe de l'entendement, apparaissaient comme des modifications et des additions que Laromiguière tendait à introduire dans le cundillacisme.
Le second Mémoire portait sur la détermination du mot Idée {±). C'est à la faculté de distinguer entre elles nos (?) idées et nos (?) objets, dit Laromiguière, que nous devons celle d'avoir des idées. En démêlant ses sensations, l'homme passe de l'état d'être sentant à l'état d'être intelligent, des sensations aux idées ; le sentiment devient idée, lorsqu'on le remarque entre plusieurs avec lesquels il était confondu. L'idée est donc un sentiment distingué, une sensation démêlée, remarquée. Apercevoir n'est pas sentir, mais sentir des rapports. L'idée n'est ni la pensée, ni un être réel, indépendant de nos sensations, ni quelque chose de mitoyen entre les êtres et leurs qualités, ni, comme le dit Malebranche, l'essence même de la Divinité, ni des sensations comparées, comme l'a cru BuflFon. Son caractère propre consiste dans la distinction que nous faisions des objets et de leurs différentes qualités, et, comme ce n'estque par nos sensations que nous connaissons l'existence des objets, c'est dans la distinction des sensations qu'il faut chercher la première origine de nos connaissances.
Avec la véritable acception du mol idée, il est facile de
,1; Notice des travaux de la classe des sciences morales et politiques par le citoyen Talleyrand-Pcrlgrord, Décade p/iitosophique, 19 janvier 1796. Nous n'avons que cette uotice, mais elle suffirait à elle seule jiour justifier d'une façon incontestable nos assertions sur le développement du laromitruiérisme.
fi I Uq extrait de ce Mémoire a été publié à la suite du Mémoire sur VAna/i/se des sens'Uions. Il occupe 8 paL'-es (467 à 474).
PiCAVKT.
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répondre aux questions qu'on pose sur les idées. Demander si elles sont antérieures aux sensations, c'est demander si la distinction des sensations est antérieure aux sensations ; demander si les idées sont indépendantes des sensations, c'est demander si l'on peut remarquer les sensations sans les éprouver; demander s'il y a des idées innées, c'est demander sil y a des idées antérieures aux sensations, indépendantes des sensations. Pour distinguer les idées des sensations, il faut remarquer que sentir des rapports et sentir simplement ne sont pas une même chose, que toute idée est sensation ou partie de sensation, mais que la réciproque n'est pas vraie; qu'il n'y a pas idée de toutes les sensations, puisque tous les hommes du môme âge qui ont passé parles mêmes circonstances et par les mêmes épreuves n'ont pas un nombre égal d'idées. Toute idée n'est pas non plus une image, puisque la notion de l'étendue ne fait pas partie de toutes les sensations que nous remarquons. Avoir une idée, sentir un rapport de distinction ou apercevoir, c'est la môme chose ; etl'idée qui suppose la sensation n'est même pas une opération de l'entendement, puisque c'est par l'attention, par la réflexion, par l'analyse que nous découvrons, dans les objets, cette multitude de points de vue dont la connaissance distingue l'homme éclairé de l'ignorant, puisque le plus souvent nous sommes obligés de tourner les objets sous toutes leurs faces, de les remuer, de les transporter, de les poser les uns sur les autres, comme dit Rousseau, pour apercevoir les rapports qui les caractérisent. Effet ou résultat des opérations de l'entendement, l'idée n'en est pas une opération.
Cabanis disait, de ces deux Mémoires, que Laromiguière avait posé plusieurs questions avec plus de précision qu'on ne l'avait fait jusqu'alors parla seule définition de quelques mots. Laromiguière croyait lui-même avoir saisi « le premier rayon de l'intelligence humaine». Mais pendant près de quinze ans, il va laisser sommeiller ces idées et ne se présentera guère au. public que comme un disciple de Condillac.
Chargé de surveiller la célèbre édition qui montra, en plus d'un point, des doctrines fort différentes de celles auxquelles Condillac avait attaché son nom, Laromiguière complète quelques chapitres de la Langue des calculs (1) et se demande jus-
(1) 7» édiUon, I, p. 327 ; de Cliabrier indique entre autres, le passaire 134 ligue 10, à 136 ligue 4, et nous apprend (pie la uote linaie est de Laromiguière.
LAROMIGLIEUK 531
qu'où il aurait poussé ses recherches s'il avait vécu. S'appuyaiit sur le téinoignag;e de quelques-uns de ses amis et sur certaines indications puisées dans ses ouvrages antérieurs, il croit que tous les savants ont à gémir « que ce beau monument de la gloire de notre nation et de l'esprit humain n'ait pu être achevé par celui qui en posa les fondements ». Condillac, dans ce livre »v d'une perfection désespérante de style », a mis à nu ce qu'il y a de plus caché dans les procédés du génie, prodigué les vues nouvelles, les préceptes importants, les réllexions naïves et fines, simples et instructives. Ce n'était qu'un prélude à des travaux plus importants et plus difficiles : sur ce modèle et avec cette méthode, Condillac eût débrouillé le chaos on les abus et les vices du langage ont i)longé les sciences morales et métaphysiques, eilt converti leurs jargons inintelligihles en belles langues que tout le monde aui-ait apprises facilement, parce que les idées qui paraissent le phis inaccessibles à l'esprit humain y fussent sorties sans effort des notions communes. Son admiration pour Condillac s'est augmentée et l'œuvre qu'il préfère, c'est cette « Langue des Calculs qu'il a lue bien des fois et qu'il va relire, certain d'y trouver toujours un nouveau plaisir, d'y puiser toujours une instruction nouvelle ». Laromiguière, dont les Éléments et les Mémoires send)Ient avoir eu peu de lecteurs (1), et qui était connu en 1810, par l'édition de Condillac et par les Paradoxes, où systématiquement il exagérait la pensée du maître, a donc pu être considéré comme un condillacien fidèle.
Laromiguière, qui avait refusé d'accompagner Sieyès à Berlin comme Daunou, de suivre Talleyrand aux affaires étrangères, vit avec plaisir le 18 brumaire. 11 ne voulut pas être sénateur, entra au Tribunat, en fut éliminé avec J.-B. Sav, B. Constant Daunou, Chénier, Desrenaudes, etc., assista aux dînei's de la rue du Bac et aux réunions d'Auteuil. Correspondant de la classe d'histoire et de littérature ancienne, après la suppression de celle des sciences morales et politiques, il n'y parut jamais. Conservateur de la bibliothèque du Prytanée, il revint à la philosophie. D. de Tracy lui demande conseil, met à profit ses idées et lui attribue même, avec beaucoup d'esprit, une « profonde connaissance de nos opérations intellectuelles ». Le 20 ventôse
l\.) Daubo, qui resta toujours en rclatious ;i\ec L.iromiguièrc, ue souiblc jius i:ouuaitre les deruiers eu ISOo.
an XIII (10 mars I8O0), Cabanis (1) écrivait à Maine de Biran : « Notre ami Laromiguière vient de publier un petit morceau, intitulé Paradoxes de CondiUac, où il a poussé la doctrine du Maître si loin sur plusieurs questions, qu'il me serait impossible de le suivre jusque-là ; mais son écrit est un chef-d'œuvre de rédaction ».
L'ouvrage parut sans nom d'auteur (2) : « Ce n'est pas, disait Laromiguière, que j'aime à me cacher, mais je n'aime pas à me montrer», La Langue des Calculs n'a pas obtenu un grand succès : est-elle au-dessus ou au-dessous de l'époque actuelle? un babil ingénieux, une déduction brillante de paradoxes? ou la théorie la plus vraie, le modèle le plus parfait du raisonnement ? Au lieu d'exposer les motifs qui le tiennent dans l'incertitude, Laromiguière présente les principes de Condillac, en les poussant jusqu'à leur dernier terme. Aussi sa conviction n'est pas toujours égale à l'assurance de son discours : son esprit est en suspens quand sa plume affirme; il force l'expression afin de rendre le paradoxe plus saillant et l'erreur plus facile à renverser, si le paradoxe renferme une erreur (3).
Dans une première partie (4) Laromiguière montre comment Condillac a voulu faire sortir les mathématiques de sa logique, refaire la langue des calculs, en un petit nombre de pages qui suffisent « pour attester à jamais le génie de leur auteur et la puissance de sa méthode ».
Dans une seconde partie ou partie logique, Laromiguière résume la doctrine de Condillac (5). Sur quelles bases s'appuie
(1) Lettres iiK'clites coniniuniquées par M. Xasille.
(2) Paradoxes de Condillac ou Ré/lexions sur la Langue des Calculs, ouvrag'e postlmme de cet auteur, au XllI, 180.j, 82 pases.
(3; Il fiiut remarquer ees expressions qui expliquent Tabsence, duisce livre, des tliéories propres à Laromiiruière.
(4) Daus r(iditiou de 182.), la preuiiére jiartie eonijjrend 41 paires, la seconde 117; dans Tédltion de iSOo, la itremiére partie eomprend 21 paaes et la seconde o8,
(5) « Puisqu'il n'est pas au pouvoir de l'iiomnie d'inventer, tous ses efforts ne peuvent aboutir qu'à trouver quelques vérités. On trouve ce qu'on ne sait pas dans ce qu'on sait, car l'iucounu est dans le connu ; et il n'y est que parce qu'il est la même chose que le cunuu.
« Aller du connu à Tincounu, c'est doue aller du même au même, d'identité en identité.
« Une science entière n'est qu'une longue trace de propositions identiques, appuyées successivement les unes sur les autres et toutes ensemble sur une proposition fondamentale qui est l'expression d'une idée sensible.
« Les diverses transformations de l'idée fondamentale constituent les diverses parties de la science; et la transfusion de la même idée dans toute cette diversité de formes en établit la ceititude.