‹ Les idéologuesChapitre 74 sur 94 · RENAISSANCE DE L'IDÉOLOGIE · texte numérisé non relu

RENAISSANCE DE L'IDÉOLOGIE

et les philosophes et donne aux recherches psychologiques (1), une impulsion qui ne semble pas devoir s'arrêter de sitôt.

Mais la métaphysique n'a pas été tuée par la philosophie des sciences et par l'idéologie nouvelle. Nous avons vu la renaissance du matérialisme et celle de l'athéisme. L'idéalisme, le spiritualisme et le déisme sont restés vivants et semblent môme prendre une nouvelle force. Il en est des religions comme des métaphysiques: les progrès des sciences, ceux de l'idéologie et de la philosophie des sciences, nous ont mieux fait voir notre ignorance. On ne veut plus supprimer les questions d'origine, de nature, de destinée, on cherche à les aborder avec toutes les données que peuvent fournir les sciences positives, l'histoire des hommes, des institutions et des idées.

(1; Surtout par la pulilicatioii de la Heoue pfiilosopliique , qu'il a su faire prospérer et qui! a ouverte à toutes les dortriues métapliysiques.

Il y aura utiion l'ulre les srii'ures, la jtliiloso[iliie (les si-ieiifcs et la iiK't;i|)liysique; entre l'histoire des,|)liilosopliies et celle (les sociétés, des religions et des lettres, de» arts, des sciences, des institutions et des lanij'ues.

Nous avons exposé les origines, retracé l'existence, expliqué la disparition et la renaissance de l'école idéologique. Il serait trop long de rappeler toutes les questions sur lesquelles l'étude impartiale, complète et comparée des textes nous a conduit à des assertions différentes, en tout ou en partie, de celles des historiens antérieurs, et nous ne; pouvons (pie renvoyer le lecteur au\ chapitres précédents. Nous nous hornerons à résumer brièvement les conclusions essentielles de ciiaciin d'eux.

Descartes et les sceptic^ues, les philosophes partisans de l'expérience et les savants ont été les maîtres du xvn" siècle. Locke les résume et pour cette raison a été pris pour chef par les penseurs du wiii" siècle. A cette époqu(î toutes les questions métaphysiques ont été abordées: la psychologie expérimentale, physiologique, animale, etliiii(|m', la inoi'ale, resthéli([iie ont été étudiées comme sciences indépendantes ; la philosophie des sciences, Ihistoire des systèmes et des découvertes scientili- ([ues, ont fait de grands progrès. Les penseurs de tous les pays ont exploré en commun le domaine spéculatif, Condillac n'a été ni le seul métaphysicien, ni le seul pliilosophe.

I. — Les idéologistes ou idéologues ne sont pas simplement des disciples de Condillac. Ils acceptent le mot créé par D. de Tracy et la science qu'il désigne; ils prennent la méthode et continuent, en les développant en tous sens, les recherches du xvni* siècle. En politique, l'influence de l'école se fait sentir pendant plus d'un demi-siècle. Par la création de l'Institut, « Encyclopédie vivante >\ elle réalise, d'une façon durable, l'ai-

liance féconde des lettres, des sciences et de la philosophie. Par celle des Écoles normales, centrales et spéciales, elle se prépare héritiers et successeurs. La Dtkadp, qui répand ses doctrines en France et en Amérique, en Italie, en Espagne et en Allemagne, fait connaître à ses lecteurs les œuvres littéraires et philosophiques de ces divers pays.

II. — La première génération d'idéologues a pour principal représentant Condorcet, le successeur de d'Alemhert et de Voltaire, de Tui'got, des économistes et des mathématiciens. M'^^de Condorcet maintient Talliance de la philosophie française et de la philosophie écossaise ; Sieyès pense à faire connaître Kant; Rœderer relève de Rousseau, de Turgot, de Smith et commence à traduire Hobbes. Lakanal loue surtout Bacon, Rousseau et Condillac. Les sceptiques et ilontaigne, Gassendi, Helvétius et Mably, d'Holbach et Diderot sont continués par Volney et Dupuis. Maréchal et Naigeon; Bacon et Locke, Bonnet et Condillac, par Garât. Pinel a pour prédécesseurs, outre les physiologistes et les naturalistes, Montaigne et Descartes, Locke, Condillac, Smith et Dugald-Stew art; Laplace, Bulfon, les mathématiciens et les astronomes.

III et IV. — Cabanis est un disciple des Grecs et de Turgot, de Franklin et de Condorcet, de dHolbach, de Voltaire et de Rousseau, de 'Bonnet, de Condillac et d'Helvétius. Après Hippocraie, il lie la philosopbie à la médecine, et la médecine à la l)liilosophio ; après Condorcet, il développe la doctrine de la perfectibilité. Créateur de la psychologie physiologique, il précède ou prépare Lamarck et Darwin, Schopenhauer et Hartmann, A. Comte, Lewes et Preyer, les historiens impartiaux et intelligents des philosophies ; il termine, avec les stoïciens platonisants, une carrière commencée avec Homère^ Hippocrate et Catien.

V et VI. — D. de Tracy est, avec Cabanis, le chef de la seconde génération d'idéologues. Il complète l'idéologie physiologique par l'idéologie rationnelle ; il montre aux Anglais et aux Français, aux savants et aux philosophes, qu'il faut la rendre infantile, pathologique et animale, pour en faire le point de départ de la logique et de la grammaire, de la morale et de l'économie ])olitique, de la législation et de la politique, comme des sciences mathématiques, physiques et naturelles, dont il donne la classification et la hiérarchie.

CONCLISIOX 573

VII. — Autour tli' Cabanis et de D. de Tiacy se placent leursauxiliaires, Dauuou et Chénier, Audrieux et B. Constant, J.-B. Say et Brillât-Savarin ; Lacroix, Biot et Lancelin, Sue, Bicherand, Esijuirol, Bicliat. Lamarck. Draparnaud et Broussais; les novateurs, Saint-Simon et Fourier, Leroux et Reynaud, A. Comte et Littré ; les disciples, Drozet François Tliurot, Ampère etBiran, qui peu à peu s'élolj^nent de leurs anciens maîtres; les littérateurs et les historiens, Villeniain et Lerminier, Sénancourt et Mérimée, Fauriel et A. Thierry, Victor Jacipiemont, Henri Beyle et Sainte-Beuve, enlin Brown qui nous conduit à Sluart 3Iill, Lewes, Spencer et Bain. Par eux, lidéologie, i)hysiologiquo, rationnelle ou appliquée, se répand dans toutes les directions intellectuelles.

VIIL — Métaphysique, spiritualiste et chrétienne avec la troisième génération, l'idéologie a pour représentants l'ortalis et Sicard, Degérando et Prévost, Dumont et Walcketiaër, Lesage et Bonstetten, mais surtout Laronùguière, dont l'influence se fait sentir sur les philosophes italiens et sur les éclecti(iues français. Son école comprend Daube et Perrard, Armand Marrast et Roques, Cardaillac et Valette, de Chabrier et Gibon, Saphary, Tissol et Lame. Son nom sert de point de départ à luie idéologie nouvelle, unie aux sciences et aux lettres, à l'histoire et à la critique littéraire ou artisti(iue, mais qui ne fait disparaître ni les religions, ni les métaphysiques.

Il est facile maintenant de déterminer la part que l'école a prise au rude, mais vivifiant labeur, par le(|uel les générations d'hommes font des progrès, ou insensibles ou rai)ides, dans l'exploration des régions inconnues, dont le nombre et l'étendue augmentent en raison même des connaissances plus riches et plus précises que l'on en rapporte. Si durer est beaucoup pour un gouvernement, c'est peu de chose pour une école. Seule, celle-là mérite de vivre dans la mémoire des hommes qui a trouvé des vérités nouvelles, qui a agi sur ses contemporains et ses successeurs. Nous pouvons connaître, mais nous ne saurions exiger qu'on retienne les noms des platoniciens, des épicuriens, des péripatéticiensquiont conservé, à travers les siècles, les doctrines de leurs maîtres, sans y ajouter une idée originale, sans en tirer une application heureuse, sans en provoquer la renaissance parmi des hommes qui les ignoraient, à leur grand désavantage intellectuel et social.

Or, en considérant le domaine que Tinlelligence hiiniaino a conquis, envahi ou seulement entrevu, Fobservateur aperçoit trois régions bien distinctes sur lesquelles régnent ou essaient de régner les sciences, la philosophie des sciences et la métaphysique. Filles ou sœurs de la métapliysique, les sciences ont, de jour en jour, acquis une certitude plus incontestée et agrandi leurs possessions. C'est que, de plus en plus, elles se sont dérobées aux questions qui relèvent plus spécialement de la métaphysique; elles ont supprimé les recherches manifestement chimériques et fait appel aux procédés ou aux résultats de celles d'entre elles qui avaient rencontré évidence et clarté. En première ligne se placent les mathématiques. Elles renoncent à éclaircir l'origine des notions dont elles partent et se bornent à exiger l'accord avec lui-même, de l'esprit qui travaille sur des propositions universelles et nécessaires. Dans les sciences physiques, naturelles ou morales, il faut s'accorder non seulement avec soi-même, mais encore avec les faits. Les premières se rapprochent d'autant plus de la- certitude mathématique qu'elles procèdent par la déduction et le calcul. Les naturalistes, qui très rarement peuvent avoir recours au calcul et quelquefois même ne sauraient se servir de l'expérimentation, n'atteignent qu'un degré inférieur de certitude. Enfin, dans les sciences morales, les objets sont plus complexes, il est plus difficile encore d'employer le calcul, la déduction et l'expérimentation ; l'observation directe n'est pas môme toujours possible et doit souvent être remplacée parle témoignage; on n'arrive qu'à des prol)abilités plus ou moins voisines de la certitude.

La philosophie des sciences ressemble à ces hardis pionniers qui, s'avançant en dehors des régions que la civilisation a depuis longtemps conquises, explorent les terres inconnues pour augmenter le domaine de l'humanité. Ainsi le mécanisnie du monde de la matière, hypothèse hardie de Descartes, est devenu en grande partie une vérité scientifique. Démontré d'abord pour le son, la chaleur et le mouvement, puis pour la lumière et la chaleur, il semble devoir l'être à bref délai pour l'électricité et par suite pour le magnétisme.

La métaphysique, rivale de la religion, a été, à son tour, vivement combattue parles sciences et la philosophie des sciences. Un moment, on a pu croire que l'homme, dont la marche est assurée sur le vaste et solide domaine où règne la science posi-

CONCLUSION r;-:;

tivo, ne se lancerait plus siirloccan mobile, lant de fois témoin' des naufrages. Mais pas plus que la métaphysique n'a dépossédé la religion, les sciences et leur philosophie n'ont supprimé la métaphysique.

L'école iiléologique a tenté, en tous sens, des excursions ([uelquefois heui'ûuses. Nous avons trouvé, parmi ses représentants, des généraux, voire même Bonaparte, des orateurs et des politiques, des prêtres et des magistrats, des romanciers et des poètes, des littérateurs et des critiques, des journalistes et des professeurs, des diplomates et des administrateurs, des médecins et des ingénieurs, des mathématiciens et des naturalistes, des physiciens et des moralistes, des historiens et des économistes, des philologues et des métaphysiciens. Les résullats de leurs recherches portent sur les sciences et sur leur philosophie comme sur la métaphysique.

Laissons de côté l'idéologie purement scolaire, qui n'est pas cependant sans oiiginalité. Garât donne le cadre d'une idéologie positive, que D. de Tracy complète et remplit. Séjjarée delà métaphysique, l'idéologie est physiologi({ue, pathologitpie ou morhide avec Cabanis et la Société médicale d'émulation, avec 1). de Tracy et Lamarck, Draparnaud et Broussais, avec Pinel et Esquirol. La Société des Observateurs de l'homme et l'Institut, Degérando surtout, montrent combien il serait utile qu'elle fût ethnique, et comment elle peut le devenir, tandis que Volney entrevoit quelles lumières elle tirerait de l'étude des langues ; Cabanis, de celle de l'histoire de la philosophie ; D. de Tracy, des méthodes scientifiques. Sicard et Degérando observent les sourds-muets. Le dernier affirme l'utilité des recherches sur les aveugles-nés et sur les individus qui, comme Laura Bridgmann, présentent des anomalies plus grandes encore. Infantile avec Degérando et la Société des Observateurs de l'homme, l'idéologie porte, avec Cabanis, sur le fœtus et l'embryon ; elle s'essaie à devenir animale avec G. Leroy et Dupont de Nemours, à constituer avec Draparnaud et Lamarck une échelle psychologique et physiologique des êtres. Cabanis, D. de Tracy, Biran, Broussais et leurs successeurs font une place très grande aux impressions internes et inaperçues de la conscience; Brillât-Savarin s'attache au goût, Rœderer à la vision; D. de Tracy et Biran, Cabanis, Ampère, Degérando, Thurot, Brown, au sens du mouvement, à la motilité ou à l'effort. L'attention est étudiée par Laromiguière et Daube,

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par D. de Tracy et Laniarck, Draparnaud et Degérando ; le sommeil et les rêves, par Cabanis; limagiiiation et le sentiment par Bonstetten. Stendhal fait l'idéologie de l'amour; B. Constant celle du sentiment religieux, M"* de Condorcet, Rœderer et Cabanis, celle de la sympathie. Linstinct est étudié par Dupont de Nemours et Cabanis, par Draparnaud et Lamarck; Ihabitude, par Cabanis, D. de Tracy, Biran et Lamarck. Les travaux sur le langage rempliraient une bibUothèque : non seulement Volney et Garât, Rœderer et les auteurs de pasigraphies ou de langues universelles, D. de Tracy et Biran, Ampère, Degérando et Prévost, Sicard etThurot, Portails etLaromiguière, mais ceux même qui, comme Cardaillac, séparent de plus en plus la philosophie des sciences pour la rapprocher du sens commun, sont bons aujourd'hui encore à lire par qui cherche à éclaircir cette partie si impoj'tante de la psychologie. Quant aux rapports du physique et du moral, on peut dire que, jusqu'à ces derniers temps, nos manuels, même les plus complets de médecine ou de philosophie, n'ont fait que reproduire et continuer Biran, surtout Cabanis ou Broussais.

L'idéologie est le centre autour duquel se groupent toutes les autres recherches. D. de Tiacy et Lancelin, Ampère et Draparnaud l'unissent aux sciences prises dans leur ensemble. Pour Condorcet et Volney, Laplace et D. de Tracy, elle concourt à résoudre la question de savoir s'il y a une science des probabilités. Laromiguière et Biran, D. de Tracy et Cabanis, Lacroix et Biot, Lancelin et Prony abordent la langue des calculs et la méthode des mathématiques. Les physiciens et les chimistes sont des idéologues. D. de Tracy et Lancelin veulent, par l'idéologie, jeter une lumière nouvelle sur les méthodes et les données des sciences physiques. Cuvier débute par l'idéologie, Lamarck s'y intéresse autant qu'à la zoologie; Cabanis et Bichat, Moreau et Richerand, Victor Jacquemont et Broussais, Pinel et Esquirol, les médecins et les aliénistes donnent autant de place à l'idéologie qu'à la physiologie, à la médecine et à la botanique.

Plus intime encore est l'union de l'idéologie et des sciences morales. La logique, suite de l'idéologie, fait l'objet des recherches de Destutt de Tracy et de Thurot, de Biran et d'Ampère, de Brown, de Laromiguière et de son école. Volney et Saint-Lambert, Cabanis et D. de Tracv s'efforcent de faire de la morale une science positive et appuyée sur lidéologie. C'est de lidéo-

logie encore que relC'vent la critique littéraire de Gingueué et de ses collaborateurs, de Cabanis, même en partie celle de Villemain et de Sainte-Beuve; les vers de Cabanis et d'Andrieux, les romans de Droz, de Sénancourt, de Stendhal et de ses successeurs. Jamais la philosophie et l'idéologie n'ont été plus complètement et plus heureusement unies. La morale, précédée de ridéologie, conduit à la science sociale, à laquelle travaillent Laromiguiéreet Cambacérès, ïalleyrand et Baudin, Condorcet, Siéyès et Bœderer, Volney et Cabanis. 1). de Tracy et Daunou, les réformateurs, les socialistes et les connnunistes, Saint-Simon et Foncier, Comte et Jean Reynaud. L'économie politique est cultivée par Condorcet, Bœderer, Desrenaudes et Brillât-Savarin, par D. de Tracy et J.-B. Say, avant Ch. Comte, Dunoyer, Basliat et Mill. A aucune autre époque, on ne saurait citer autant de travaux où la pédagogie, alliée ii l'idéologie, ait été plus audacieuse et plus compréhensive. Là même où nous croyons aujourd'hui innover, nous avons repris des idées proposées ou déjà réalisées par les idéologues.

L'histoire subit une transformation profonde. Par la théorie de la perfectibilité, Condorcet lui rend l'importance qu'elle avait perdue depuis Descartes: Cabanis arrive à l'imparlialilé et à l'éclectisme. Droz, Fauriel et Daunou sont suivis d'Augustin Thierry. L'histoire littéraire, à coté de l'histoire proprement dite, prend un caractère plus impartial avec Ginguené, Daunou, Fauriel. Cabanis, Tliurot, 1). de Tiacy font celle de la médecine, delà grammaire, delà logicjue; Condorcet, celle des sciences et des savants. Volney et Dupuis ne mettent, dans l'histoire des religions, que de l'érudition. B. Constant les étudie avec intérêt et sympathie. Les philosophes sont jugés d'une façon de plus en plus impartiale par Condorcet. Cabanis remonte aux anciens, sur lesquels on peut encore lire Naigeon. Daunou expose, avec une suffisante exactitude, les théories des philosophes de l'antiquité et du moyen âge; Thurot parle des Écossais et des Grecs. •Degérando et P'auriel sont les inspirateurs de Cousin et de ses successeurs. Enfin la géographie est exacte, savante et idéologique avec Volney et Jacquemont.

Les idéologues n'ont pas été moins heureux dans le domaine de la philosophie des sciences. Lancelin et Draparnaud, D. de Tracy et Ampère sont partis de l'idéologie pour établir, avant Comte, une classification et une hiérarchie des sciences. Avant

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Spencer, Laplace a exposé l'hypothèse delà nébuleuse; avant Darwin, Cabanis et Lancelin, Lamarck,, Bory de Saint- Vincent et Draparnaud sont nettement transformistes. Lhypothèse de la perfectibilité indéfinie est acceptée par presque tous les idéologues; avec elle, ils expliquent le développement des facultés et celui de Ihumanité; ils éclairent l'histoire des religions, des sciences, des philosophies, comme celle des hommes et des institutions; ils fournissent à Comte les éléments de la loi des trois états.

Enfin, pas plus que leurs prédécesseurs du xviii* siècle, ils n'ont absolument renoncé à la métaphysique. Sans doute ils distinguent fort nettement déjà la science, la philosophie des sciences et la métaphysique; sans doute encore, quelques-uns d'entre eux se tiennent de préférence sur le terrain positif. Mais le problème de la valeur objective de la connaissance est examiné avec soin par Cabanis et D. de Tracy, Degérando et Ampère, Biran et Tliurot, qui en tirent la théorie de la relativité de la connaissance et des rapports. Condorcet et surtout D. de Tracy, Biran et Ampère, Degérando et Laromiguière s'occupent de l'existence du monde extérieur. Les conceptions sur la matière chez Laplace, Cabanis et Lancelin, celles de la vie chez Cabanis et Bichat, Lamarck, Draparnaud et Broussais, constituent une cosmologie qui n'est ni sans largeur, ni sans hardiesse. Le spiritualisme de Laromiguière s'est transmis à l'école qui lui a succédé. Biran et surtout Cabanis ont exposé un stoïcisme fort original; B. Constant a transformé, d"une façon analogue, le christianisme que Biran a plus tard rapproché du mysticisme. Ampère et Degérando, Droz, Laromiguière et ses disciples, donnent à leur croyance religieuse une forme qui rappelle leur idéologie : rien n'égale le calme et la confiance de Degérando et de Laromiguière, si ce n'est les tourments et l'incertitude de Biran et d'Ampère.

De tous les métaphysiciens modernes, il n'en est pas qui n'aient reproduit ou développé quelqu'une des doctrines idéologiques ou qui ne se soient trouvés en présence d'objections formidables présentées à leurs systèmes, par des adversaires dont ils pouvaient croire à jamais le rôle terminé. Nous avons mentionné Schopenhauer, Hartmann et Spencer, MM. Taine et Renan, Comte, Lewes, Millet Bain, etc., etc.; des spiritualistes comme des matérialistes, des croyants comme des incrédules.

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Tî

En laissant de côté les inlUiences politiques et religieuses qui ont, en une certaine mesure, forcé recelé à se transformer et arrêté son développement régulier et normal, on aperçoit aujourd'hui les causes internes qui s'opposaient à ce qu'elle restât ce qu'elle était à l'origine. Son ambition a été grande : ses représentants les plus marquants ont voulu rompre complètement avec le passé ; recréer, en même temps que l'entendement humain, les sciences morales, à l'image des sciences mathématiques et physiques ; constituer In philosophie des sciences et même esquisser une métaphysique nouvelle qui aurait pour solide appui la connaissance des phénomènes et de leurs lois les plus générales, comme les plus particulières. Mais en vantant, en recommandant l'observation et l'expérience, ils ont trop souvent fait des hypothèses. En proclamant les avantages de l'histoire et en indiquant fort bien comment il faut la faire, ils l'ont trop souvent considérée comme déjci faite ou comme pouvant être rationnellement construite. Ils ont insisté sur la nécessité de donner l'idéologie pour base à toutes les sciences, mais ils ont trop aisément cru qu'il suffisait, pour en faire une science indépendante, d'en tracer le plan et d'en indiquer la méthode. Ils l'ont voulue physiologique et ethnique, infantile, morbide et animale ; mais ils ont oublié ((u"il fallait, pour la rendre telle, réunir des observations nombreuses et irréprochables sur les différents peuples et les différents animaux, sur les enfants, les monstres, etc., qu'il fallait avoir constitué la physiologie et la pathologie. En affirmant la perfectibilité indéfinie de l'esprit humain, ils ont cru qu'ils pouvaient donner à leur œuvre une perfection telle que leurs successeurs n'eussent jamais que bien peu de chose à y changer. Ils ont vu qu'il y a lutte pour l'existence entre les espèces, végétales ou animales, et ils ont considéré la liberté, l'égalité, la fraternité, comme les lois naturelles de l'homme. Ils ont soupçonné le rôle de l'hérédité pour la constitution du moral et du physique, et ils ont voulu reconstruire à nouveau l'esprit et le cœur de l'homme, en faisant table rase du passé, qui a préparé des aptitudes et des dispositions d'autant plus puissantes qu'elles sont l'œuvre d'un plus grand nombre de siècles et de générations. Enfm ils ont entrevu cl signalé le rôle des

sentiments, des passions dans la vie humaine et ils ont cru à l'influence exclusivement bonne deFinstruction, ils ont cherché, surtout par le progrès des lumières, les progrès de la moralité et du caractère.

L'expérience s'est chargée de mettre en lumière ces conradictions et ces erreurs. Déjà Cabanis, B. Constant, Biran et bien d'autres avaient vu qu'il n'est ni possible, ni peut-être utile d'enlever à la masse des hommes ses croyances rehgieuses, ou à quelques-uns d'entre eux, leurs probabilités métaphysiques. A plusieurs reprises déjà, en ce siècle, les esprits, fatigués des recherches positives, et tourmentés par le besoin de l'inconnu, se sont tournés vers la religion et la métaphysique, sans s'occuper de savoir si fune est en accord avec les sciences, si l'autre s'appuie suflisamment sur elles.

D'un autre côté la physiologie a fait des progrès considérables, mais elle a montré combien de recherches sont nécessaires encore pour connaître le système nerveux et saisir, dans leur complexité presque infinie, les rapports du physique et du moral. De même, nous avons d'excellentes observations sur les enfants et les aliénés, sur les aveugles et les sourds, sur les sauvages et les animaux. L'histoire nous a éclairés sur la psychologie de nos prédécesseurs ; les romanciers et les critiques, sur celle de nos contemporains. Mais nous n'en voyons que mieux combien il reste à réunir, en cette matière, de connaissances positives.

L'instruction est de plus en plus répandue dans les classes populaires et toutes les sciences ont pris un développement qui permettrait certes d'affirmer la perfectibilité indéfinie de l'intelligence; mais les crimes ne diminuent pas et jamais peut-être 'égoïsme n'a été plus en honneur. La doctrine, incontestable peur les sciences naturelles, du siruggle for Ufe semble être devenue la règle pratique des hommes et des peuples. Armer son pays pour la guerre et y préluder par des combats de tarifs, est la principale occupation d'un homme d'État. A chaque instant les différences d'intérêts, de races et de langues, de religions et d'institutions peuvent faire éclater, entre les mondes ou entre les peuples, d'effroyables guerres. Dans chaque pays la lutte s'accentue, entre les divers partis et surtout entre les classes, de telle façon que bien souvent on se croirait à la veille d'un bouleversement social. Quand nous relisons le pas-

sage où JoiillVoy racoiUo commonl, en une soirée de décenibre," il s'apeiTut de la perte de ses croyances religieuses, ou les Nuits de Musset, où éclate une douleur si profonde et si vive, nous saisissons quelle difïérence il y a entre le pessimisme poétique, littéraire et profondément égoïste des Byron et des Chateaubriand, des Lamartine et de leurs successeurs, et le pessimisme désintéressé que semblent, à certains instants, n'écarter qu'avec peine, les penseurs d'ordinaire les plus confiants!

Que ferait aujoui'd'liui un idéologue qui, comme Cabanis ou D. de Tracy, serait, avec un esprit très ouvert et un caractère très élevé, également dévoué à la recherche de la vérité et à l'amélioration de ses semblables? Avec un soin infini il recueillerait tous les résultats positifs (|ui, obteiuis par les physiologistes, les médecins, les aliénistes, les philologues et les historiens, ont prouvé condjien étaient fécondes les voies ouvertes au commencement du siècle. A son tour il chercherait, par l'une ou par l'autre, à augmenter le nombre des vérités acquises, et en tirerait plus d'une conséquence utile pour la morale et la politique, la pédagogie et la logique, la législation et l'économie politique, l'esthétique et la critique littéraire ou scientifique, religieuse ou artistique. Toujours il distinguerait avec soin ce qui est complètement éclairé de ce qui ne l'est quimparfaitement ou de ce qui reste encore obscur ; jamais il ne donnerait aux règles pratiques une portée supérieure à celle des acquisitions spéculatives. Sans dédaigner d'aborder, à son heure et après une préparation suffisante, « la question sociale » ou « scolaire », il s'efforcerait de résoudre, progressivement et sûrement, chacun des problèmes qu'impliquent ces questions, souvent insolubles parce qu'elles sont trop générales et embrassent des éléments contradictoires.

De même s'il étudiait l'histoire des philosophies, il prendrait soin de l'éclairer par celle des institutions et des hommes, des littératures et des sciences, des religions et des langues, pour la faire servir ensuite à enrichir la psychologie, l'histoire, ainsi que les sciences, dont l'une et l'autre forment l'indispensable base.

La philosophie des sciences l'attirerait peut-être autant que la

psychologie. Sans être mathématicien ou astronome, chimiste ou physicien, naturaliste ou philologue, il suivrait, avec un vif intérêt, les travaux par lesquels chacune s'essaie à -construire sa propre philosophie. Avec non moins de soin, il se rendrait compte des hypothèses hardies par lesquelles Descartes et ses modernes successeurs, Darwin et Spencer, après Lamarck et Laplace, ont voulu généraliser les conséquences, les lois et les classifications auxquelles étaient arrivées les sciences particulières. Sans doute, il ne pourrait suivre pas à pas leurs progrès; sans doute, il devrait plus dune fois se contenter de généralités, mais il pratiquerait lui-même les méthodes par lesquelles se font les découvertes, il saurait se rendre compte de la marche suivie par les inventeurs. Sa vue s'étendrait sur un horizon plus vaste et le domaine qui lui est propre en recevrait une lumière nouvelle.

Mais quelle position prendrait-il à l'égard delà métaphysique? A coup si'ir l'univers physique lui apparaîtrait infiniment plus varié et plus complexe quil ne l'était pour Platon et pour Aristote ; l'homme lui semhlerait, bien plus encore qu'à Pascal, jeté entre linfiniment grand et l'infiniment petit. Il se refuserait à accepter, dans leur ensemble et sans les discuter, les conceptions d'un Platon et d'un Arislote, dun Descartes ou d'un Leibnitz, d'un Kant ou d'un Auguste Comte. De fait, philosopher n'est-il pas synonyme de penser librement et par soi-même? Il ne se rangerait pas plus parmi les penseurs, fort nombreux encore, qui travaillent à adapter aux données scientifiques des conceptions empruntées aux rehgions ou aux anciens systèmes.

Sans affirmer en effet que l'humanité doit renoncer aux notions que nous ont transmises nos pères, comme elle a renoncé à leurs vêtements et à leurs habitations rudimentair.es, à leur nourriture et à leurs armes grossières, à leurs mœurs rudes et sauvages, il n'estimera pas qu'on explique d'une façon satisfaisante le monde de Newton, celui de Laplace et de Pasteur, par le Dieu d'Aristote et de Platon.

Pour une science nouvelle, dans ses parties et dans son ensemble, il voudra une métaphysique nouvelle : péniblement, mais courageusement, il cherchera l'heureuse formule qui, sans amoindrir ou sans dénaturer les véiités scientifiques, conservera, des métaphysiques ou des religions, ce qui en fait pour nous la vie et le charme; qui alliera la réalité infiniment com-

plexe et vivante, à l'idéal de perfection que nous entrevoyons, tous, au besoin de l'au-delà qui tourmente les meilleurs et les plus nobles.

Notre idéologue ne croira plus à la toute-puissance de la raison; il ne considérera plus la liberté, l'égalité, la fraternité comme une loi naturelle ; il mettra peut-être en doute la perfectibilité indélinie de Ibumanité. Mais pour lui la raison sera une fleur délicate et précieuse, dont la culture peut préparer, sinon réaliser tous les progrés, et donner à l'existence un charme et une valeur nouvelles. La liberté lui semblera une excellente chose, quand elle sera éclairée par une raison aussi soucieuse de respecter les droits d'autrui que d'user des siens. L'égalité ne lui paraîtra souhaitable que si elle rapproche de plus en plus chaque individu de ceux qui lui sont supérieurs en intelligence et en moralité. Il aimera sa patrie et travaillera, dans la mesure de ses forces, à la rendre plus grande et plus respectée. Mais il ne croira pas alors sa tâche terminée : il n'oubliera pas que les habitants des autres pays sont aussi des hommes. Autant qu'il le pourra, il combattra les préjugés ou les malentendus qui arment les peuples les uns contre les autres. De toutes ses forces, il réagira contre la marée montante de l'égoïsme; il montrera, par ses conseils, comme par son exemple, que le seul moyen de rendre son existence supportable, c'est de s'oublier pour songer aux autres. Au-dessus de la lutte pour l'existence, qui est la loi naturelle des êtres vivants, il placera la fraternité idéale qu'ont rêvée les bouddhistes et les stoïciens, les chrétiens et les philosophes du xvni" siècle. Il connaîtra la nature et, par les moyens quelle nous fournit elle-même, il s'effoi'cera de diminuer la souffrance et de rendre la lutte moins âpre, de faire disparaître les imperfections et d'augmenter la valeur, plus encore que le bienêtre, des individus. Il saura que l'homme a besoin, pour se perfectionner, de contraindre la nature à l'obéissance, qu'il faut un labeur incessant pour conserver les conquêtes qu'on a faites et en préparer d'autres, pour faire servir la réalité à enfanter l'idéal.

Vu et lu, en Sorbonne, le 20 novembre 1890, par le Doyen de la Faculté des lettres de Paris.

A. HiMLY.

Vu et permis d'imprimer.

Le Vice-Recteur de V Académie de Paris, Gréabd.

ÉCOLE CENTHALE D'AUXERRE

Exercices publics que soutiendront les élèves le do fructidor an VII. — Programme de l'Examen général et public que subiront les élèves les 15, IG, 17, 18 et 19 fructidor an VIII.

LÉGISLATION. — PROFESSEL'R, LAPORTE

La Légishition est Fart de donner des lois aux peuples; mais pour la mieux définir et lui donner une delnomination qui l'explique tout entière, on doit l'appeler la Science civique, politique et morale.

On l'appelle civique, parce que c'est d'elle que découlent les sources du bonheur social; jjolitique, parce qu'elle découvre et met en évidence toutes les vérités sociales, qu'elle est l'œil et la providence du Législateur ; morale, parce qu'elle unit les droits aux devoirs.

La Législation se divise en Code naturel et en Code conventionnel. Celui-ci se subdivise en lois fondamentales civiles et criminelles, etc. etc.

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