IV. — L'ŒUVRE DES ANCIENS GLACIERS
On trouve sur le territoire britannique les traces de deux glaciations, bien différentes l'une de l'autre par leur étendue et leur action : d'abord une glaciation générale qui a couvert le pays tout entier probablement jusqu'à la Tamise; ensuite une glaciation locale qui s'est limitée aux vallées des hauts massifs. Par son empreinte propre et par ses dépôts, la glace a beaucoup contribué au modelé du relief britannique; mais cette action varie beaucoup suivant que l'on considère les grandes nappes de glace ou les glaciers locaux.
Les grandes nappes de glace. — Tous les massifs écossais, anglais et gallois ont porté des nappes de glace, qui, rayonnant en tous sens, s'écoulaient en suivant les dépressions de la topographie (fig. 7). Dans les Highlands de l'Ouest, la glace dépassait en certains points 1 000 mètres d'épaisseur; elle débordait vers le Xord-Ouest, emphssait le détroit du Minch, recouvrait entièrement les îles Hébrides et venait dresser devant l'Atlantique une haute muraille qui se brisait en icebergs. Vers le Nord-Est, par le Moray firth, elle gagnait les Orcades
et les Shetland. Vers le Sud-Est, elle emplissait la plaine des Lowlands, et elle ensevelissait presque complètement les collines des Pentland, des Ochill et des Sidlaw, sur lesquelles on observe des stries à près de 350 mètres. Le courant le plus puissant partait des Grampians de l'Ouest, où les vents marins déposaient d'énormes quantités de neige : par le firth of Clyde et le canal du Nord, il passait dans la mer d'Irlande, s'y épanouissait avec ses affluents venus des Southern Uplands et du Cumberland et recouvrait l'île d'Anglesey, ainsi que les derniers promontoires gallois jusqu'au cap Saint-David; l'énorme fleuve de glace pénétrait par le seuil du Cheshire sur la plaine anglaise, s'y joignait avec les glaciers pennins et gallois et poussait jusqu'au canal de Bristol et à la vallée de la Tamise. Pendant le même temps, dans le Nord-Est de la plaine anglaise, des glaces, descendues d'Écosse et du District des Lacs, débouchaient par les vallées de la Tyne, de la Tees et de l'Ouse et s'avançaient bien au delà d'York. On trouve aux environ»^, de Birmingham des blocs erratiques venus du Pays de Galles et d'autres sur les bords du Humber, qui sont originaires du Cumberland.
Ces glaciers britanniques recevaient le renfort des glaciers Scandinaves; d'un bout à l'autre de la côte orientale de Grande-Bretagne, depuis Dundee jusqu'à Cambridge, on en trouve le témoignage dans les stries ou les dépôts. Les massifs du Nord de l'Irlande étaient aussi un centre de glaciation; leur glace recouvrait toute la plaine centrale; sur l'emplacement de DubUn, elle se heurtait à l'énorme masse, descendue de l'Écosse et du Cumberland, qui cheminait sur le fond de la mer d'Irlande.
L'empreinte de l'action glaciaire s'est gravée énergiquement sur le paysage britannique. C'est elle qui a façonné ces surfaces rocheuses, rabotées et moutonnées, dépourvues de matériaux meubles, toutes criblées de petits lacs, tristes et désolées, qui s'étendent sur la plus grande partie du Sutherland, du Ross et des Llébrides en Écosse, du Donegal et du Mayo en Irlande (fig.41). Dans cette uni-
FiG. 7. — L'extension maxima des glaciers quaternaires sur les Iles Britanniques, d'après Geikie.
1, Limite précise de l'extension vers le Sud. — 2, Limite très approximative vers l'Atlantique.
CONFIGURATION, STRUCTURE ET RELIEF
forme monotonie, des blocs erratiques çà et là gisent, oubliés par la glace. Tantôt ils se dressent sur une crête nue, comme ce Clogh Currill entre Recess etKilkieran dans le Galway, qui ressemble à une ruine de château; d'après la légende, le géant Currill l'aurait arraché dans les Corcogemore hills pour le lancer contre son ennemi Moidau qui lui ravissait sa fille; et l'on montre, à la base du bloc, les traces de ses doigts. Tantôt, comme sur les flancs du Carrick en Écosse, ils se pressent en groupes qu'on prend de loin pour des troupeaux de moutons. Tous ces blocs tiennent une large place dans les légendes populaires : ce sont des Giants'stones (pierres des Géants), des Giants' graves (tombeaux des Géants), des pierres dressées ou transportées par des personnages héroïques.
Sur les régions basses, plaines ou vallées, s'accumulent d'épais dépôts laissés par les glaciers, moraines de fond ou traînées d'alluvions. Les matériaux des moraines de fond, appelés boulderclay ou till par les savants anglais, forment des séries de monticules, allongés dans le sens du mouvement de la glace, qu'on nomme drumlins; ces hauteurs oblongues, parallèles les unes aux autres, donnent l'un des éléments les plus originaux du paysage glaciaire; on les voit très nombreux le long des firths de Cromarty et de Moray, le long du Strath More, ainsi que dans les dépressions de la Tweed et de la Nith et dans le centre de l'Irlande.
Les îlots bas de la baie de Donegal sont des drumlins en partie submergés. Ailleurs le boulderclay s'étale en nappes uniformes sans affecter de formes particulières : il couvre ainsi de vastes étendues dans les comtés anglais de Lincoln, Norfolk, Sufîolk, Cambridge, Bedford, Hertford et Essex : c'est un manteau, épais de quelques décimètres à 30 mètres, qui cache presque partout le soubassement rocheux. Les savants anglais le désignent généralement par le nom de drift (fig. 9).
Les nappes de matériaux glaciaires ont parfois très largement transformé la topographie préglaciaire, empâtant et même ensevelissant les détails de la surface. Parfois rien ne révèle, sur la surface actuelle, d'anciennes vallées comblées par le drift : il arrive alors, comme dans le Durham et le Northumberland, que des galeries de mines les rencontrent souterrainement et que ces masses de gravier et de sable, pleines d'eau, provoquent de désastreuses inondations : ces anciens chenaux engorgés se retrouvent un peu partout au-dessous du manteau de drift. Ailleurs les rivières, incapables de suivre leur chemin dans leurs vallées obstruées, ont dû se détourner et chercher un autre cours dans le voisinage : ainsi le Water of Gregg dans le Sud de l'Ayrshire (au-dessus de Barr), ou bien la Lee en aval de Macroom (Irlande méridionale). Ailleurs enfin un simple barrage morainique en travers de la vallée suffit à dévier une rivière. Avant l'époque glaciaire, la Wear se dirigeait vers la Tees, et celle-ci gagnait vers le Sud-Est les vallées du Leven et de l'Esk. L'exemple le plus remarquable de ce genre de détournement se trouve dans le vale of Pickering (Yorkshire). Avant la glaciation, cette dépression s'écoulait à la mer directement vers l'Est. A l'époque glaciaire, d'épais dépôts vinrent boucher cette issue; on les voit très bien former les falaises au Sud de Filey. Les eaux, n'ayant plus d'écoulement, s'accumulèrent en un lac qui finit par se vider vers l'Ouest par la vallée de la Derwent, afHuent de l'Ouse; pour gagner leur nouveau niveau de base, elles durent s'encaisser dans les collines qui s'élèvent au Sud de Malton : ce sont les gorges de Kirkham abbey.
CiOGRAPHjE UNIVERSELLE. — Ilfcs Britanniques. 4
Les glaciers locaux. — Après le recul de cette grande glaciation, le pays connut encore une période de froid; mais les glaciers n'eurent plus la même extension (fig. 8). Chaque massif britannique eut son système de glaciers de vallées, et c'est dans les limites de chaque bassin et de chaque vallée que nous retrouvons l'œuvre de ces glaciers locaux. Elle nous apparaît encore toute jeune, toute fraîche, comme si le départ de la glace datait d'hier. Il n'est point de vallée écossaise dans les Highlands qui ne présente cette curieuse topographie morainique faite d'un chaos d'éminences, de buttes et de tertres; sur le versant occidental, les moraines descendent jusqu'au niveau de la mer. Dans le District
des Lacs (Cumberland), elles parsèment le fond de toutes les grandes vallées : Borrowdale, Rosthwaite plain, Langstrath; près du lac Hawes Water, le Bleawater Tarn est un lac fermé par un barrage morainique. On retrouve les mêmes formes mamelonnées, les mêmes accumulations de matériaux en désordre dans les vallées qui rayonnent du Snowdon (Galles du Nord) et dans celles qui descendent des principaux massifs irlandais, depuis le Donegal et le Mayo jusqu'au Wicklow et au Kerry (pl. IV, B).
Quand on remonte ces vallées au delà des moraines terminales, l'influence glaciaire partout éclate aux yeux. Aux approches des sommets, les têtes de vallées s'élargissent en cirques escarpés, appelés dans le langage gaélique cwms en Irlande et corries en Ecosse (fig. 40). Ces cirques, dont le sol est occupé souvent par de petits lacs aux eaux dormantes, débouchent brusquement vers la vallée par une gorge très raide. Chacun d'eux représente un centre d'érosion glaciaire; ils mordent dans la masse des plateaux; parfois ils se rapprochent assez l'un de l'autre pour ne laisser entre eux que des crêtes aiguës et inaccessibles : au milieu des hautes surfaces largement modelées parles longs siècles de l'érosion normale, cette topographie déchiquetée et sauvage est la marque propre de l'action glaciaire; nulle part elle ne se montre plus belle et plus grandiose que sur les versants Nord et Nord-Est du Snowdon. Tout le paysage des Highlands évoque à chaque pas la même action avec tous les traits qui lui sont familiers : vallées latérales suspendues au-dessus des vallées principales et débouchant par des
Fig. 8. — Les glaciers locaux de la dernière période glaciaire.
C'est à l'intérieur des périmètres en grisé que se rencontrent aujourd'hui les traces les plus fraîches de l'action glaciaire : cirques, moraines, lacs.
Phot. Valentine.
A. LE LOCH TUMMEL (cOMTÉ DE PEUTH) .
Type de lac écossais, dans une large vallée, verdoyante et boisée, jadis occupée par un glacier.
l'Iiot. Valentine.
B. LE LOCH EFOIll), DANS l'iLE d'uIST (hÉBRIDES).
Territoire insulaire aplani par les glaces, tout pénétré par la mer et semé de lacs.
G. C. l. I. l'f,. VU.
CONFIGURATION, STRUCTURE ET RELIEF
rapides ou des cascades; profil transversal des vallées en auge avec leurs parois abruptes, tracé rectiligne des vallées résultant de la suppression, par la glace, des sinuosités et des méandres que les rivières avaient gravés dans la roche; irrégularité du profil longitudinal des vallées formées par une alternance de bassins plats et de barres rocheuses. Souvent le fond des vallées, creusé profondément, contient de grands lacs allongés semés d'îles rocheuses aux formes moutonnées (pl. V).
Ces lacs appartiennent au paysage glaciaire. On les trouve dans tous les massifs qui ont nourri des glaciers : en Irlande, en Angleterre (Cumberland et Westmorland) et dans le Nord du Pays de Galles.
Mais c'est l'Ecosse qui en possède le plus. Leur répartition illustre la répartition même des anciens glaciers.
Très rares dans l'Est des Grampians, ils manquent entièrement dans les Lowlands. Par contre, dans les massifs de l'Ouest exposés aux vents océaniques, sièges d'une intense glaciation, toutes les vallées ont leurs lacs, leurs lochs : loch Marée, loch Fannich, loch Quoich, loch Arkaig, loch Ness, loch Ericht, loch Rannoch, loch Awe, loch Tay, loch Katrine, loch Lomond, et tant d'autres, qui sont la parure des Highlands; ils occupent des fonds rocheux, composés le plus souvent d'une série de cuvettes que séparent des seuils; ils résultent évidemment de la submersion d'une vallée que la glace a recreusée et remodelée. Ils atteignent parfois de grandes profondeurs. La sonde descend à 165 mètres dans le loch Katrine, à 170 mètres dans le loch Tay, à 360 mètres dans le loch Morar. Cette dernière profondeur dépasse celle de la mer, le long de la côte voisine : c'est, d'après Geikie, si l'on excepte le sillon de Xor\-ège, le creux le plus profond de la plate-forme continentale qui porte les Iles Britanniques (pl. VII).
Sans l'action des glaciers, le paysage britannique serait tout autre qu'il n'est. Les montagnes auraient conservé intactes les surfaces aplanies de leurs sommets; nous n'y verrions ni les précipices des cirques, ni leurs crêtes dentelées,
FiG. 9. — Carte des dépôts glaciaires sur les Iles Britanniques, d'après Lamplugh, Geikie et Kilroe.
Dans les régions couvertes d'un grisé, les matériaux superficiels du sol sont cssentielleir.ent formés par des dépôts glaciaires; ce sont eux qui, dans les plaines, fournissent la majeure partie des terres arables. Ils manquent ou bien sont très réduits sur les soirimets des massifs et des plateaux du Nord et de l'Ouest, ainsi que sur le Sud de l'Angleterre, que le grand glacier quaternaire a épargné.
ni les vallées élargies au sol bosselé et chaotique, ni les grandes nappes d'eau des lacs; nous aurions, comme dans le Massif Central français, des sommets plus uniformes, des vallées plus étroites et plus encaissées, des rivières plus énergiques et ne perdant pas leur force dans les lacs. Sur les plaines, nous n'aurions pas cette nappe épaisse de drift (fig. 9) qui masque la variété des roches et répand l'uniformité à la surface du pays.