V. — LES ASPECTS DE LA VÉGÉTATION
L'Europe du Nord-Ouest appartient au grand domaine forestier qui s'étend à travers l'Eurasie depuis le Pacifique jusqu'à l'Atlantique. Mais elle y possède ses caractères propres. Elle se distingue nettement des régions à climat continental, aux hivers froids, où les forêts se composent essentiellement de conifères; elle doit à son climat océanique, à ses hivers tempérés, le peuplement de ses forêts en arbres feuillus, comme le chêne. Mais le manteau des grands
bois qui jadis couvrait de vastes espaces n'a jamais été continu, au moins depuis que le climat existe avec ses traits actuels : il se partage le terrain avec une autre association végétale, la lande, dont le développement remarquable donne leur originalité à tant de paysages de l'Ouest européen. La lande s'étend partout où l'acidité du sol tourbeux et l'intensité des vents océaniques rendent difficiles la croissance des arbres; elle occupe les massifs britanniques, à l'exclusion des bois dont la limite supérieure en altitude demeure étonnamment basse; elle les oppose aux massifs du continent, comme l'Ardenne et les Vosges, dont le nom seul évoque l'idée de forêt. Mais les associations végétales ne sont plus uniquement des faits de nature. Peu de pays au monde ont subi plus de transformations du fait de l'homme; à travers les bois comme à travers les landes, il a ouvert des clairières, détruit les peuplements spontanés, introduit ses champs, ses prairies et ses vergers, élaboré tout un paysage nouveau. C'est de la combinaison des bois, des landes et des cultures que résulte aujourd'hui la physionomie végétale de la surface.
Du manteau forestier qui couvrait jadis les plaines et les basses vallées des montagnes, il ne subsiste que des lambeaux. On assiste depuis des siècles à la décadence de l'arbre. Ces pays comptent en Europe parmi les plus pauvres en bois. Les forêts couvrent 3,2 p. 100 de la superficie dans les Iles Britanniques, 5,8 dans les Pays-Bas, 4 dans le Danemark. Si la Belgique en conserve 12 p. 100, elle le doit à l'Ardenne qui s'avance déjà dans le domaine boisé de l'Europe continentale. En Angleterre, les plus grands bois se trouvent dans l'angle Sud- Est, sur les sables du Weald et du bassin du Hampshire; d'autres, établis sur les reliefs accidentés du Vieux grès rouge, garnissent la hsière orientale du Pays de Galles dans le Monmouth, le Hereford et le Gloucester. En Ecosse, de belles futaies se rassemblent à l'abri des vents d'Ouest, sur les versants orientaux des Highlands. La pauvreté de l'Irlande en forêts est l'un des traits les plus anciens et les plus originaux de sa géographie (1,5 p. 100 de bois). « Au moyen âge déjà, dit Élisée Reclus, le manque de bois obligeait en plusieurs districts de l'île à cercler les tonneaux avec des fanons de baleine. Dans le Mayo, les paysans se figuraient, il y a trente ans, les arbres comme de grandes herbes. » (Pl. XIII, A.)
La lande est un aspect familier du paysage de l'Europe occidentale depuis les plaines de l'Allemagne et des Pays-Bas jusqu'aux promontoires irlandais et armoricains qui dominent l'océan Atlantique. C'est une association végétale primitive, dont la bruyère constitue l'élément essentiel. Plante des climats doux à forte humidité atmosphérique, exclue des steppes, la bruyère se plaît dans les pays océaniques. D'autre part, plante xérophile, elle convient aux sols tourbeux qui font mourir les arbres, comme aux sols sableux qui ne retiennent pas l'eau. C'est elle qui peuple les grandes surfaces découvertes, tristes et grises, qui s'étendent aussi bien sur les plaines alluviales que sur les massifs montagneux et qu'on peut appeler du terme général de landes. On peut en distinguer deux types : les landes de la tourbe et les landes du sable.
De vieux mots populaires désignent en chaque pays les tourbières : moor, fen, venn, veen, fngnes, fanges. L'importance des dépôts de tourbe dans l'Europe occidentale permet de rattacher l'état présent de la surface à un passé tout récent encore. Ils remontent presque tous aux phases humides qui se sont intercalées parmi les phases plus sèches de la période glaciaire. La tourbe donne