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LA FORMATION DES PEUPLES

Migrations humaines et courants de civilisation, les Iles Britanniques ont d'abord tout reçu du Midi. Dès l'aurore de l'histoire et jusqu'au début du moyen âge, elles demeurent des terres lointaines, reléguées aux confins de l'humanité, vers lesquelles les pays du Midi, plus civilisés, envoient leurs colons, leurs soldats et leurs marchands. Mais, vers la fin des temps antiques, c'est du Nord que commencent à affluer les colons étrangers qui débarquent dans l'archipel : les Germains se répandent sur les rivages de la mer du Nord; ils s'implantent surtout dans l'Est de la Grande-Bretagne, mais aussi dans les bassins inférieurs du Rhin, de la Meuse et de l'Escaut; ils font de cette mer une véritable Méditerranée germanique, German sea; par eux, l'archipel devient le foyer d'une civilisation originale et le berceau d'une véritable individualité politique.

Les peuples du Sud. — A la différence des pays méditerranéens, les pays de la mer du Nord sont demeurés longtemps inhabitables. Le front des anciens glaciers s'était avancé jusqu'au Rhin et jusqu'à la Tamise; le peuplement ne put commencer qu'après leur retraite ; encore dut-il éviter les contrées humides etf roides trop récemment abandonnées par la glace. De ces premiers établissements de l'homme paléolithique,, on trouve les plus beaux témoins en terre belge, dans les grottes et les abris des vallées de la Meuse et de la Lesse. Mais ces pionniers de l'humanité ont atteint aussi l'Angleterre; leurs traces se suivent vers le Nord jusque dans les comtés de Derby, de Lincoln et de Denbigh; elles abondent dans les plaines de l'Est-Anglie, dans le bassin de la Tamise et surtout dans les régions plus lumineuses et plus chaudes qui bordent le chenal de Bristol et delà Manche.

Les premiers hommes qui vinrent après les paléolithiques occuper le sol britannique appartenaient à une race qui vivait alors en Gaule et en Espagne. Par leurs traits physiques : petite taille, cheveux bruns, tête longue et étroite (dolichocéphales), ils rappellent de nombreux habitants actuels du bassin de la Méditerranée; aussi les rattache-t-on à une race méditerranéenne (quelquefois appelée aussi ibérique). L'anthropologie les considère comme la matière première de presque toute la population actuelle. Trouvant devant eux l'espace presque vide, ils ont essaimé dans l'archipel jusqu'à ses extrémités les plus reculées; partout dans les îles perdues et dans les promontoires sauvages, on retrouve leurs foyers, leurs outils en pierre polie, leurs monuments mégali-

thiques, leurs tombeaux de forme allongée {long barrows); ces vestiges ne manquent ni dans l'archipel d'Aran ou l'île d'Achill au large de l'Irlande, ni dans les Hébrides, ni dans les Orcades ou les Shetland, ni dans Jersey (fig. 25).

Une autre race, originaire de l'Europe centrale et, pour cette raison, parfois appelée race alpine, vint ensuite pousser ses contingents vers les rivages de la mer du Nord : c'étaient des hommes de grande taille, aux cheveux bruns, à la tête large et ronde (brachycéphales). On reconnaît les vestiges de leur civilisation à travers toute l'Europe, depuis la Moravie et la Bohême jusque dans l'Angleterre orientale et l'Ecosse méridionale; sur tous ces pays, ils ont laissé leurs objets en bronze et leurs tombeaux de forme arrondie (round barrows). Si l'on écoutait l'archéologie, on serait tenté d'exagérer leur rôle dans le peuplement. L'anthropologie nous montre au contraire qu'ils ont peu modifié le type physique de Grande-Bretagne et laissé prédominer le type dolichocéphale des premiers néolithiques. Le rôle de cette race alpine paraît avoir été beaucoup plus grand sur les formes de civilisation que sur la constitution corporelle.

1^- C'est à la même souche alpine qu'appartient un troisième courant de migration, dont nous voyons les premiers détachements atteindre la Grande-Bretagne vers le vi^ ou le v^ siècle avant J.-C. A ces peuples venus de l'Europe centrale et parlant tous le même langage, on applique le même nom de Celtes; leur établissement s'échelonne sur plusieurs siècles; les derniers venus parviennent en Grande-Bretagne peu de temps avant l'apparition de César et de ses légions sur les bords du Pas de Calais.

Par opposition aux races méditerranéennes, les races alpines et particulièrement les Celtes n'ont contribué que faiblement à la constitution somatique des populations. Jusqu'aux invasions germaniques, la base ethnique du peuplement britannique demeura bâtie en matériaux méditerranéens. C'est plutôt dans la civilisation que gît l'apport des Celtes : ils ont élargi l'horizon commercial des pays occupés; ils leur ont donné leur langue, instrument des échanges et véhicule des idées. C'est avec un nom celtique que l'archipel britannique apparut dans la géographie antique. Pour désigner les deux grandes îles, le voyageur grec Pythéas emprunta le terme même de Prêtante aux habitants celtes de la Gaule septentrionale. C'est par l'intermédiaire des Celtes que la Grande-Bretagne reçut l'art du bronze, puis l'art du fer, et c'est grâce à leurs marchands que ses métaux précieux, l'étain du Devon et de la Cornouaille, l'or des monts Wicklow, gagnaient les marchés méditerranéens. C'est le désir de mettre la main sur ces riches relations commerciales

Fig. 25. — Répartition des dolmens dans l'Europe occidentale, d'après Fleure et James.

Cette carte montre que, vers la fin du Néolithique, la civilisation des dolmens est venue de la région méditerranéenne jusqu'en Irlande, en clieminant le long des côtes. De France, elle paraît avoir gagné la Grande-Bretagne du Sud-Ouest par le Cotentin et l'Armorique.

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qui amena les Romains jusqu'aux rives de la Manche et de la mer du Nord.

César avait débarqué en 55 et 54 avant J.-C. sur la côte orientale du Kent; il évacua l'île cette même année. Les Romains reparurent en 43 après J.-C; ils devaient quitter le pays en 410, sous la pression des Germains qui menaçaient l'Empire sur le continent. L'occupation romaine de la Grande-Bretagne ne fut

FiG. 26. — La Bretagne romaine. Les voies romaines, d'après I'Ordnance Survey.

pas une colonisation, mais bien une exploitation commerciale fondée sur tout un système de forteresses et de grandes routes. Pour les Romains, la valeur de l'île résidait à la fois dans les plaines de l'Est, où les paysans produisaient des grains, de la viande et de la laine, et dans les massifs de l'Ouest, riches en minerais. A plusieurs reprises, ces plaines agricoles fournirent des vivres aux légions romaines de la Gaule et du Rhin. Les trafiquants romains tiraient l'étain de la Cornouaille, le plomb des Mendip, le fer de la forest of Dean, le plomb et le cuivre du Pays de Galles et de la chaîne Pennine, et, sans doute aussi, l'or et

le cuivre d'Irlande. C'est pour assurer cette exploitation que fut conçu le plan d'occupation et de défense du pays. Vers le Nord, on protégea les plaines contre les tribus montagnardes d'Écosse par deux lignes de fortification : l'une, le mur d'Hadrien, construit en 120 depuis le Solway firth jusqu'à la Tyne, l'autre, le mur d'Antonin, établi en 143 entre la Clyde et le Forth. En arrière de ce front défensif, Eburacum (York) formait le grand réduit. Vers l'Ouest, du côté des massifs métallifères, Deva (Chester) tenait la route d'Irlande, de concert avec des forts échelonnés jusqu'à Carnarvon. Viroconium (Wroxeter) gardait les approches de la vallée de la Severn contre les rudes Ordovices des montagnes galloises. Glevum (Gloucester) et Isca Silurum (Caerleon) surveillaient la lisière méridionale de ces mêmes montagnes.

Pour desservir ce front de défense et le relier aux bases romaines du Pas de Calais, on établit un réseau de routes (fig. 26). Des ports de débarquement, Rutupiœ (Richborough) et Dubris (Douvres), une voie romaine suivait la bande de terrain sec qui sépare les marais de la Tamise des forêts du Weald; elle franchissait les rivières à Durovernum (Canterbury), à Durobrivse (Rochester) et traversait la Tamise sur l'emplacement du Londres primitif, dont elle a fait la fortune. De Londres, trois grandes routes, presque en droite ligne, gagnaient les frontières du territoire occupé : 1° l'Ermine Street par Camulodunum (Colch ester), Camboritum (Cambridge), Lindum (Lincoln), Danum (Doncaster), Eburacum (York); 2° la Watling Street par Verulamium (St. Albans), Viroconium (Wroxeter) et Deva (Chester); 3° une autre voie, passant par Pontes (Staines), se dirigeait vers l'Ouest, de manière à atteindre par ses ramifications Glevum (Gloucester), Isca (Exeter) et Durnovaria (Dorchester). Une grande route transversale, la Foss Way, suivant autant que possible le sommet des côtes calcaires des Midlands, unissait Lincoln à Aquœ Sulis (Bath) par Corinium (Cirencester).

Ce type de colonie d'exploitation, fondé sur la maîtrise des routes et des points stratégiques, nous explique pourquoi la seule survivance du séjour des Romains a été précisément cette série de centres commerciaux et militaires échelonnés le long des lignes de communication; comme les Danois plus tard, les Romains ont développé le ferment urbain; les courants de commerce n'ont pas quitté les chaussées romaines; beaucoup de villes modernes ont grandi autour des noyaux romains : York, Lincoln, Cambridge, Colchester, Gloucester, Canterbury; et c'est là aussi que se fixèrent souvent les premiers centres d'évangélisation, les premiers évêchés. Mais, à partir du v^ siècle, les relations générales de la Grande-Bretagne changent d'horizon; des essaims d'hommes du Nord viennent occuper ses rivages; la colonisation germanique s'empare du pays et s'y implante à demeure.

Les peuples du Nord. — Durant plus de six siècles, les migrations germaniques ont apporté parmi les populations de Bretagne un afïlux de sang nouveau. Ces nouveaux venus dérivaient de deux sources: les uns, Frisons, Saxons, Angles et Jutes, habitaient les rivages de la mer depuis les bouches du Rhin jusqu'au Jutland; les autres, Scandinaves, Danois et Normands, occupaient les côtes des détroits danois et des fjords Scandinaves. Ce sont tous des marins; ils cheminent le long des côtes, traversent les mers, s'avancent dans les estuaires. Mackinder fait observer ingénieusement que, de la même façon, les Arabes ont pénétré

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en Afrique par Zanzibar, les Européens, dans l'Inde par Bombay et Calcutta, les Hollandais, en Amérique par l'île de Manhattan et l'Hudson. Le premier établissement germanique se fonda'sur le bord méridional de l'estuaire de la Tamise, dans l'île de Thanet : ce fut une colonie jute, le Kent; l'ancienne ville romaine de Durovernum sur la Stour devint Cantwara-byryg (bourg des hommes du Kent), Canterbury. Cette communauté très vivace, maîtresse des passages vers le continent, ne put guère s'étendre vers l'intérieur; elle resta serrée entre les forêts du Weald, les marais de Romney et les marais de la Tamise.

Un parti de Saxons, pénétrant par les chenaux de marée de la côte de Chichester, débarqua au pied des Downs et donna naissance à un autre royaume, celui des Saxons du Sud ou Sussex, qui demeura longtemps isolé de l'intérieur par les forêts du Weald; derrière leur rempart forestier, les hommes du Sussex furent les derniers à se convertir au christianisme.

Le magnifique estuaire de Southampton, avec l'île de Wight comme avant-poste, reçut une autre colonie saxonne (les Saxons de l'Ouest) qui devint le noyau du grand royaume de Wessex; de cette base d'opérations, s'élancèrent des raids qui menèrent les Saxons à travers le Hauts, le Wilts, le Dorset et le Somerset jusqu'au Devon et à la Severn; vers l'Ouest, Exeter marqua longtemps la limite de leur domination; mais en 815 ils soumettaient la Cornouaille : soumise, mais non assimilée, car elle a conserv'é sa langue celtique jusqu'au début du xix^ siècle (fig. 27).

D'autres Saxons, remontant les estuaires de la Colne et de la Chelmer, fondaient autour de Colchester et de Maldon le royaume des Saxons de l'Est ou Essex; poussant vers l'Ouest à travers les forêts, ils mettaient la main sur Londres et formaient de nouvelles colonies : Middlesex (Middle Saxons), Surrey (Southern Realm). Sur les estuaires de l'Orwell et de la Yare, des Angles établissaient les royaumes d'Est-Anglie, l'un au Nord, Norfolk, l'autre au Sud, Sufîolk. Des Angles encore, suivant le Humber, la Welland, la Nen et l'Ouse, refoulaient les Britons jusqu'à la Severn; ils organisaient le royaume des Marches ou Mercie, qui comprenait toute la plaine des Midlands jusqu'à Shrewsbury et Gloucester. D'autres expéditions angles prenaient pied depuis le Humber jusqu'au

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Forth, sur l'Ouse, la Tees, la Wear, la Tyne, la Tweed, l'Esk : le syncrétisme politique de toutes ces colonies littorales constitua le royaume de Northumbrie : c'est sur la frontière septentrionale de ce royaume, en face des Celtes refoulés, qu'Edwin de Northumbrie fondait vers 630 la forteresse d'Edimbourg (Edwin borough); vers l'intérieur, au début du vii^ siècle, cet État étendait sa puissance jusqu'à Chester.

Tous ces établissements anglo-saxons, colonies côtières, souvent rivales les unes des autres, n'eurent pas la même destinée. Les uns, comme le Kent, l'Essex, le Sussex, le Norfolk et le Sufîolk, restèrent confinés le long de la mer, bloqués par des marais et des forêts. Les autres, ceux qui partirent du Southampton Water et du Humber, parvinrent jusqu'à la plaine des Midlands; ils s'y sont étendus, rencontrés, heurtés; mais ils ont assuré l'avenir de la colonisation germanique en s'installant au cœur du pays et en refoulant dans les massifs périphériques les com.munautés celtiques. Nous savons peu de choses sur le lent travail d'élaboration qui, durant trois siècles, transforma les campagnes britanniques en un pays anglo-saxon. Mais nous en connaissons les effets profonds : la Bretagne celtique devenue une Angleterre germanique, la contrée couverte de villages teutons, les hommes devenus sédentaires, menant une existence de cultivateurs. La vie maritime, source du peuplement nouveau, paraît oubliée. Mais elle ne va pas tarder à renaître.

La colonisation Scandinave. — L'éveil de la vie maritime est l'œuvre des Scandinaves. A partir du viii^ siècle, des essaims de hardis navigateurs, partis des détroits et des fjords de Scandinavie, descendent vers les pays du Sud. Ces hommes du Nord ou Normands trouvent sur leur route les Iles Britanniques où ils abordent. Une forte expédition de Danois débarque sur les rives du Humber au ix^ siècle. Elle réussit à étendre son autorité depuis la Tees jusqu'à la Tamise, jusqu'au royaume saxon de Wessex. Tout ce territoire est si bien soumis qu'on le désigne par le mot de Danelaw. L'influence danoise s'imprime assez puissamment sur le sol pour laisser des traces dans la toponymie : les suffixes en by, très fréquents dans l'Angleterre orientale (Whitby, Selby, Grimsby), révèlent cette origine danoise. Après de longues luttes contre les Saxons, une dynastie danoise s'empare du trône d'Angleterre : le roi Canut règne à la fois sur l'Angleterre, le Danemark et la Scandinavie; pour la première fois, la mer du Nord agit comme un principe d'unification politique.

Avec l'arrivée des Normands des fjords, des relations étroites s'établissent dès la fin du viii^ siècle entre la Norvège et l'Écosse : ils fondent sur la terre britannique des colonies de côtes et d'îles. On les voit occuper les Shetland et les Orcades qui deviennent leurs bases d'opérations, puis s'étendre le long de ces côtes de la Grande-Bretagne si semblables à celles de leur patrie, pénétrer dans les criques, les baies et les estuaires, atteindre les Hébrides, le Caithness, le Sutherland, le Ross, l'Inverness, l'Argyll, le Galloway, l'île de Man et même le Pays de Galles; nulle part, sauf dans les îles, ils ne s'avancent à l'intérieur; la marée les porte le long des firths et des lochs; ils s'arrêtent devant les montagnes inhospitalières. Par eux tout le Nord de la Grande-Bretagne se trouve englobé sous la domination norvégienne, qui dure jusqu'au xiii^ siècle. Les Hébrides, auxquelles les Écossais donnent le nom de Western Islands ou Iles de l'Ouest, sont appelées, par les Scandinaves, Suderoer ou Iles du Sud : cette

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appellation se conserve encore dans le titre de l'évcque de Sodor et Man. Le Sutherland ou Terre du Midi demeure jusqu'à la fin du xii^ siècle une possession Scandinave : son nom indique qu'il forme la province méridionale du royaume des Norses. Longtemps les affaires ecclésiastiques des Hébrides et de Man s'administrent à Trondhjem. Tous les noms de lieux des Shetland et des Orcades sont d'origine norvégienne; à la fin du xviii^ siècle, l'ancien norse s'y parlait encore dans quelques familles. Même dans la grande île, beaucoup de noms de lieux du Sutherland sont Scandinaves, et leur proportion est énorme dans les îles de Lewis, de Skye, d'Uig et d'Islay. En Irlande, le même type de colonisation côtière débarque des aventuriers norvégiens à Limerick, à Waterford, à Dublin : il apparaît à la fin du viii^ siècle et ne prend fin qu'au début du xiie.

Ce fut un événement décisif pour la civilisation britannique que cette colonisation maritime qui lui ouvrit le monde de la mer. Marins et commerçants audacieux, les Normands avaient pousse leurs voyages très loin vers le Nord, l'Est et l'Ouest; ils avaient atteint la Baltique orientale en 850, doublé le cap Nord vers la même époque, occupé les Fser-Œer en 861, l'Islande en 865, touché le Groenland en 985 et sans doute découvert les côtes du Labrador au début du xi^ siècle. A l'Europe enchaînée pour longtemps encore à la navigation côtière, ils avaient fait connaître la navigation de haute mer. Le grand commerce était entre leurs mains : par la Baltique, les fleuves russes et la mer Noire, ils expédiaient l'ambre à l'Orient, et ils en recevaient des denrées précieuses : Visby dans l'île de Gotland centralisait leur commerce d'entrepôt. Par eux l'Angleterre se trouva conduite à des échanges lointains; son horizon s'élargit; elle noua des relations avec la Baltique; on a trouvé en Suède et à Gotland des milliers de monnaies anglo-saxonnes; Bergen et Rouen virent arriver des marchands anglais; pour la première fois depuis l'époque romaine, Londres est cité vers 970 comme une place de commerce trafiquant avec le continent. La vie commerciale réveille la vie urbaine. En Irlande les premières villes, toutes des ports, grandissent autour d'établissements danois : Dublin, Limerick, Waterford, Wexford, Cork. En Angleterre, la même sève qui circule dans le pays fait fleurir bourgs et cités de l'intérieur : Stamford, Derby, Leicester, Nottingham, Lincoln.

Dans ce pays conquis à la civihsation germanique par plusieurs peuples venus du continent, l'unité politique fut une œuvre germanique. A la différence de la Gaule, où les Germains laissent les habitants vivre selon la loi romaine, adoptant eux-mêmes à la longue la langue des vaincus, leur religion, leurs cadres politiques et même leurs conceptions juridiques, les peuples germains de Grande-Bretagne remplacent la civilisation indigène par une civilisation nouvelle; ils y forment des États nouveaux dont le syncrétisme fera naître l'unité anglo-saxonne. Cette unité prendra racine dans le bassin de la Tamise, auprès des estuaires de Southampton et de Londres : là se fixe le centre de gravité du bloc anglo-saxon, loin de la menace celte et Scandinave.

Mais, dans ce pays d'îles et de presqu'îles, physiquement morcelé, la nature dessinait partout des cadres pour groupements régionaux. Aussi des siècles d'hégémonie anglaise n'ont éteint nulle part les foyers d'autonomie ou d'indépendance nationale. Le Pays de Galles ne s'incorpora définitivement dans l'État anglais qu'au xvi^ siècle. L'État écossais n'associa son existence à l'État anglais qu'au début du xviii^ siècle. L'Irlande a conquis son indépendance politique au xx®. A travers les communautés humaines de l'archipel britannique,

le souffle de l'esprit particulariste a toujours circulé, éloignant toujours les méthodes continentales de centralisation. C'est à lui que, de nos jours, les tendances fédéralistes doivent l'éveil. Le génie britannique comprend ces associations où les associés conservent leur juste mesure de liberté; de même qu'il les a fait naître au delà des mers, il les laisse vivre dans le petit archipel européen lui-même.

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