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II. — LA FORMATION DE L' ÉTAT AN GLAIS

A la fin du v^ siècle, plusieurs peuples germaniques s'étaient établis en Grande-Bretagne : les Jutes dans le Kent, les Saxons sur la côte méridionale et le long de l'estuaire de la Tamise, les Angles sur une longue étendue des côtes orientales. Malgré leur dispersion, ces colonies étrangères prirent, en face d'indigènes vaincus, mais toujours hostiles, conscience de leur civilisation commune. Un seul nom désigna bientôt tous les envahisseurs, celui du peuple qui occupait la plus grande partie du pays : les Angles. Les peuples germaniques s'appelèrent donc English, et leur pays, England. De tous les États, petits et grands, entre lesquels la conquête les avait répartis, trois se montraient capables de réaliser l'unité politique de l'ensemble : le Wessex dans le Sud, la Mercie dans le Centre et la Northumbrie dans le Nord. Ce fut le Wessex qui l'emporta; au ix^ siècle, il avait conquis la suprématie sur toute l'île, annexé le West W^ales (Cornouaille), réduit en dépendance le North Wales ainsi que les autres royaumes anglais; le roi de Wessex lui-même commençait à s'appeler roi des Anglais. Comme le cas est fréquent, c'est en s'opposant à des étrangers que toute la nation anglaise sentit son unité et se fondit en un seul corps politique : cette réaction étrangère fut apportée par les Danois.

Les invasions danoises, commencées à la fin du viii^ siècle, aboutirent, vers la fin du ix^, à de véritables établissements territoriaux. Les Danois firent table rase de tous les royaumes anglais, sauf du Wessex trop éloigné pour être réduit; ils durent partager avec lui le territoire britannique; en face des Danois étrangers et païens, le roi de Wessex devint le seul roi anglais, le souverain national, le champion des chrétiens. Et il se trouva vers le milieu du x^ siècle que les rois de Wessex, ayant refoulé les Danois affaiblis, avaient élargi leur domination jusqu'au Humber et même jusqu'au Northumberland, et qu'ils avaient imposé leur suzeraineté à l'Écosse, au Cumberland et au Galles : le royaume d'Angleterre était constitué (fig. 28).

Au début du xi^ siècle, un retour de fortune remplaça le roi saxon par un roi danois. Sous le Danois Canut le Grand (1016-1035), l'Angleterre appartint à un grand empire du Nord, qui comprenait le Danemark et la Norvège et qui étendait sa prépondérance sur le reste de la Grande-Bretagne, sur la Suède et sur les rivages de la Baltique. Cet empire une fois démembré, le royaume d'Angleterre se reconstitua tout entier entre les mains des rois du Wessex; c'est ce royaume que Guillaume le Conquérant conquit tout entier (1066-1070). Depuis cette « conquête », jamais plus le royaume d'Angleterre ne se divisa.

Les souverains anglo-saxons donnèrent des cadres régionaux à l'unité politique qu'ils avaient fondée; c'est à eux que remonte la création de la plupart des comtés anglais, cellules construites au fur et à mesure de l'unification. Cette division en comtés (shire, county) a traversé les siècles et résisté aux

PEUPLES, ÉTATS ET NATIONS

révolutions économiques. Certaines grandes villes (boroughs) ont été détachées dô leur comté pour l'administration. Mais partout l'ancien comté demeure la grande circonscription régionale de l'Angleterre (sauf pour Londres); sa notion est familière aux esprits, vivace dans les institutions et les mœurs; pour désigner nos divisions régionales en France, nous nous servons à la fois bien souvent du nom de l'ancienne province et du nom du département; en Angleterre, il n'y a que les comtés. Cependant on commence à sentir que ces vieux cadres ne conviennent plus aux nouveaux groupements humains issus de la civilisation industrielle et urbaine; on songe à constituer des circonscriptions administratives qui coïncideraient avec les grands foyers de vie économique; au lieu des quarante et un comtés actuels del' Angleterre, on n'aurait plus qu'une dizaine de grandes régions, groupées autour de Xewcastle, Leeds, Manchester, Birmingham, Nottingham. Bristol, Plymouth, Southampton, Cambridge et Londres.

L'idée d'une division uniforme en shires ou comtés s'inspirait déjà d'un principe d'unification politique.

Cette unité encore fragile reçut de la royauté anglonormande son assiette définitive. La conquête de Guillaume le Conquérant n'eut pas les caractères de la conquête anglo-saxonne. L'infusion de sang français a été faible, sauf dans les hautes classes de la société. Ce que la conquête apporta d'original dans ce milieu germanique, ce fut l'idée d'ordre

et de loi dans l'État, produit de la civilisation romaine. Cette idée devint la base du pouvoir central, l'instrument de l'unité politique; les fonctionnaires royaux parcoururent le pays pour enquêter sur ses richesses, pour établir la liste des domaines avec leur population, leurs terres, leurs forêts, leurs prés, leurs moulins, et pour recueillir ainsi les données d'un premier recensement, document unique, le Domesday Book.

La fusion des forces nationales s'élaborait par tout un travail interne. Dés la conversion des Anglo-Saxons au christianisme au vii^ siècle, il se formait

FiG. 28. — • Les étapes de l'unification politique de l'Angleterre par les rois de Wessex, d'après Droysen et Poole.

1, Le royaume de Wessex (802-839); 2, Extension de 871 à 901; 3, Extension de 901 à 925; 4, Extension de 925 à 940; 5, Extension de 940 à 955. — Les grandes chaussées : A. Foss Way; B, Ermine Street; C, Watling Street; D, Rycenald Street. Les petits cercles indiquent les principales forteresses danoises (Derby, etc.).

en Angleterre une église originale, attachée au milieu rural et négligeant les Ailles, fondant ses évêchés dans des villages, reconnaissant la seule suprématie religieuse de Canterbury, assez rebelle aux influences romaines, fidèle à la langue populaire dans les prières, ardente à célébrer les fêtes et à vénérer les saints ■du pays, attachée aux souvenirs nationaux; l'esprit de cette église fut comme l'une des premières formes de l'esprit national. Pareille solidarité se manifeste par les progrès de l'unité de la langue; c'est le moment (fin du xii® siècle) où l'anglais, chassant le français de la conversation des hautes classes, s'apprête à le bannir de l'usage officiel : en 1363, les plaidoiries des hautes cours de justice cessent de se faire en français (pl. XV, C).

La formation de l'unité anglaise, qui s'achevait du xiii^ au xvi^ siècle, trouvait enfin la puissante collaboration de la géographie. Depuis la conquête normande, l'île n'a plus connu d'invasion étrangère. Le pays n'eut pas, comme la France, de frontières à conquérir et à défendre. Le domaine insulaire coïncidait avec le domaine d'une seule autorité politique, d'une langue prépondérante, d'une civilisation dominatrice, d'une nation organisée. L'État anglais renonçait à ses possessions continentales de Normandie et d'Aquitaine. A cette expansion continentale, il substituait la colonisation insulaire qui aboutit à l'assimilation de l'Écosse et à l'occupation de l'Irlande. Maître de son île et rien que de son île, il y demeurait inexpugnable, comme une forteresse derrière les flots. Toute l'œuvre de l'unité insulaire s'accomplit, sans que jamais l'étranger pût aider d'une façon durable les éléments réfractaires. Très tôt, le centre politique se fixait à Londres, position difficile d'accès pour un ennemi venant de la mer, puissant foyer commercial dont la richesse fournit à l'État les éléments de la force matérielle.

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