IV. — LE PAYS DE GALLES
Presqu'île et montagne à la fois, le Pays de Galles isole ses habitants; en face des Anglais de la plaine, il demeure toujours, en partie, celtique. Comme en Écosse et en Irlande, les Anglo-Saxons eurent leur domaine dans la plaine; les Celtes, les Gallois, leur refuge dans la montagne. Au vi" siècle après J.-C, nous trouvons le pays occupé par des peuples celtiques appartenant à la grande confédération qui s'étendait depuis la Clyde jusqu'à la Cornouaille. Composée de tribus anarchiques, cette communauté prit conscience de son unité dès qu'elle sentit la menace anglo-saxonne, et cette conscience commune se refléta dans le nom de Kymri (compatriotes) que tous ces peuples s'appliquaient les uns
a. ('.. t. I. l'i,. XV.
PEUPLES, ÉTATS ET NATIONS
aux autres; de leur côté, les Anglo-Saxons les appelaient Welsh. Mais l'assaut des tribus germaniques disloqua la fédération kymrique; en 577, le groupe gallois fut coupé du groupe cornois et, en 616, du groupe « écossais » : dès lors il se trouva enfermé, assiégé dans sa presqu'île. De tous côtés, il a reculé devant la poussée germanique. Dès le début du xii^ siècle, le Sud était sous l'autorité anglaise. Le Nord résista plus longtemps, abritant l'indépendance du royaume indigène de Gwynedd derrière la forteresse naturelle du Snowdon; mais toute résistance était vaincue à la fin du xiii^ siècle.
La conquête anglaise du Pays de Galles ne fut pas une migration, un peuplement, mais plutôt une prise de possession militaire. Géographiquement elle s'exprime par le développement de la colon; r.ation urbaine. C'est par la construction de châteaux, en des points stratégiques choisis pour concentrer la défense et surveiller les campagnes, que les barons anglo-normands implantèrent leur autorité dans le pays gallois; on peut suivre les étapes de la conquête par les séries de forteresses qui jalonnent le border, les vallées et les côtes. A l'abri des châteaux, des villes naquirent, où vinrent se fixer les artisans et les commerçants d'Angleterre. Ces chaînes de villes constituèrent l'armature anglo-saxonne du pays conquis. Telles furent Monmouth, Hereford, Shrewsbury, Chester, Carnarvon et beaucoup d'autres. Elles ont tenu le pays dans un étau anglais, comme nos villes bretonnes ont serré la Bretagne dans une armature française (fig. 29; pl. XVI).
Le Pays de Galles n'a jamais formé, comme l'Écosse, un État indépendant. Il semble que des raisons géographiques l'en aient empêché. Il ne possède pas de centre naturel; ses vallées divergent vers l'Est; deux grandes routes le traversent, mais excentriques, littorales, éloignées l'une de l'autre par toute la longueur de la presqu'île. De nos jours encore, le Nord communique malaisément avec le Sud. Et cependant il n'est pas de région britannique, sauf l'Irlande, qui réunisse plus que le Pays de Galles les éléments d'une nationalité. Le tiers de sa population parle encore le gallois; en 1911, 787 074 personnes le parlaient en même temps que l'anglais (32,5 p. 100 de la population), et 190 292 le parlaient seul (7,9 p. 100).
Ce dialecte celtique, plus proche de l'ancien cornois et du breton armoricain que du gaélique parlé en Écosse et en Irlande, occupa jadis un bien plus large domaine; les noms de lieux celtiques pullulent dans les comtés de Monmouth, Hereford, Shropshire et Flint. Devant la poussée anglo-saxonne, il recula vers l'Ouest progressivement; à la fin du xviii^ siècle, dans les comtés industriels du Sud-Est, on constatait l'afflux des ouvriers anglais, qui noyait les
Fig. 29. — Une étape de la conquête du Pays de Galles par les Anglais, vers 1135, d'après Poole.
1, Pays conquis, avec l'emplacement des châteaux normands; 2, Le Gwynedd, réduit de la résistance galloise.
GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE
lies Britanniques.
villages du Monmouth où le gallois se défendait encore; durant le xix^ siècle, les écoles primaires ont répandu l'anglais; et, de même, il a gagné les centres de commerce et les stations balnéaires. La proportion de personnes connaissant le gallois tombait de 80 p. 100 en 1801 à 32,5 en 1911. Il se réfugie dans les comtés du Nord et surtout de l'Ouest: dans les comtés de l'Ouest (le Pembroke exclu), presque les quatre cinquièmes de la population le comprennent encore.
Est-il appelé à disparaître? En réalité, une période de résurrection commençait à se dessiner vers 1785 grâce à la secte religieuse des Méthodistes; ils fondèrent des écoles itinérantes oîi le peuple apprit à lire la Bible en gallois; leurs prédications firent circuler une sève nouvelle dans le vieux tronc; tout comme la vie économique avait servi les progrès de l'anglais, la vie religieuse donna par les prières et les sermons un véhicule puissant à l'idiome national. C'est la persistance de cette langue dans les milieux populaires, le renouveau de vitalité qu'elle doit. à la propagande religieuse, le retour aux anciens monuments littéraires et l'étude de l'histoire nationale qui expliquent la formation d'un régionalisme gallois. Beaucoup d'esprits cultivés se tournent avec prédilection vers le passé de la petite patrie et vers les manifestations de sa personnalité traditionnelle. Le Pays de Galles possède à Aberystwyth son Université, où la recherche et l'enseignement donnent une place remarquable à l'archéologie, à l'histoire, à la géographie, au folk-lore, à la langue et à la littérature du pays. La notion d'une nationalité galloise se reconstitue dans les esprits; et, comme en Écosse, on voit se répandre l'idée d'un fédéralisme britannique où la nationalité galloise prendrait plus d'autonomie et de liberté.