P. 100 DU TERRITOIRE EXPLOITÉ
là 5 acres
f 5 à 15,28 70 dont ] 15 à 30,27 ( 30 à 50,15
plus de 500 —
Ainsi, près des deux tiers des exploitations irlandaises ne dépassent pas 30 acres, chifYre au-dessous duquel le paysan ne peut vivre que difficilement avec sa famille; aussi certains économistes regrettent que le pâturage l'emporte tellement sur le labourage, et ils voient dans le lotissement des terres en herbe et le retour à la charrue la condition du bien-être du paysan. Cependant, en les unissant pour l'achat des engrais et la vente des produits, la coopération a fortement accru la capacité de résistance des paysans irlandais (pl. XX, A).
Les CONDITIONS de la propriété. — Si l'Irlande est un pays de petits cultivateurs, elle est encore un pays de grande propriété. Un très grand nombre de paysans exploitent des terres qui ne leur appartiennent pas. Plus des trois cinquièmes du sol sont la propriété d'une quinzaine de milliers de landlords. Cette grande propriété se répartit en deux masses : l'une divisée en tenures ou fermes louées à des paysans et qui constitue un domaine de petite exploitation, l'autre que les landlords exploitent eux-mêmes ou par des intendants et qui se décompose en grandes exploitations pastorales. Ces grands domaines tiennent leur rôle propre dans l'économie pastorale; entre le petit fermier qui vend ses bêtes jeunes et le marché qui les achète grasses ou demi-grasses, ils forment, grâce à l'immensité de leurs pâtures et à leurs grands capitaux, les organes essentiels à ce stade de la production de la viande; tandis que les petites exploitations comprennent 63 p. 100 de sol en herbe et 37 en labours, ces grands domaines contiennent 80 p. 100 de leur étendue en herbe.
En face des landlords, vit la masse des paysans qui cultivent, profondément attachés à leur champ. Tout leur passé, toute leur vie se résume dans cet effort pour garder contact avec la terre. A elle seule, l'histoire agraire de l'Irlande formerait une bibliothèque; dégagée des passions, des haines et des misères dont elle est pleine, elle signifie pour nous qu'une population de petits cultivateurs, fixée au sol par de très anciennes coutumes, vit cette situation ébranlée et menacée par les conséquences de la colonisation anglaise, et que de nos jours, après des luttes séculaires, elle a conquis la sécurité de l'établissement et poussé dans le sol des racines de plus en plus profondes. Aux vieilles coutumes celtiques qui donnaient à tous les tenanciers du sol la fixité de tenure, la colonisation anglaise avait substitué le système de la tenancy ai will : le paysan n'avait plus de droit sur sa terre; tout le droit était au propriétaire anglais, qui pouvait l'en détacher à son gré; on vit, au moment de l'essor des pâtures, des milliers de paysans évincés de leurs champs, réduits à la misère
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et forcés à émigrer. A la longue, le bon sens britannique comprit que ces hommes I qui vivaient de la terre devaient avoir des droits sur cette terre. Par une série de lois mises en application depuis 1881, les paysans irlandais obtinrent ' d'abord une réduction de leurs fermages dont le taux avait atteint des chiffres exorbitants, puis la fixation légale de ces' fermages, et enfin, sous certaines justes conditions, la fixité de tenure, c'est-à-dire la certitude de n'être pas chassés de leur ferme, la sécurité du lendemain, la stabilité de leur établissement rural.
Mais un autre changement, autrement grave et profond, s'accomplit lentement dans la classe paysanne. Grâce aux lois agraires votées de 1869 à 1903, beaucoup de tenanciers irlandais sont devenus les propriétaires légaux de leur terre : la petite propriété paysanne est née. Un système pratique d'avances, faites aux paysans sur les fonds publics et remboursables par annuités, leur permet d'acquérir la terre; ils n'y ont pas manqué. De 1885 à 1909, près de 145 000 tenanciers se transformèrent en propriétaires. En 1918, la proportion des fermiers irlandais propriétaires de tout ou partie de leur exploitation était de 65 p. 100, alors que, dans la Grande-Bretagne, elle est de 10 p. 100; il y a six fois plus de paysans exploitant leur propre bien en Irlande qu'en Angleterre; plus du cinquième de la superficie de l'Irlande leur appartient. Bientôt sans doute le régime de la petite propriété sera un fait accompli; l'Irlande rurale s'achemine vers un état social, différent de celui de la Grande-Bretagne, mais semblable à celui de la France, où le paysan s'incorpore en quelque sorte à la terre par la propriété.
Le paysan irlandais, tenancier ou propriétaire, mène une existence modeste et simple, mais où l'aisance pénètre de plus en plus. Cependant il existe encore, surtout dans l'Ouest, des installations paysannes très humbles et très arriérées : des parcelles de terre, travaillées à la bêche, où le rocher souvent crève le sol; des pâtures trop maigres pour l'unique vache; des porcs coureurs nourris avec des déchets de poissons; de menues ressources accessoires, comme la pêche en barque dans les baies et la récolte des algues marines; dans les chaumières, la laine du troupeau filée à la quenouille et tissée sur le métier familial; comme habitation, un abri grossier construit en pierres sèches sous un toit de chaume j ou de roseaux; parfois une seule pièce sans cheminée; le plus souvent, deux pièces, la chambre et la cuisine, la vache et les porcs gîtant dans un coin de la cuisine. Lentement ces conditions d'existence s'améliorent; mais elles persistent toujours dans les districts écartés, dans les îles perdues et dans les montagnes de l'Ouest; elles y font penser aux autres extrémités de l'Europe, depuis l'Écosse jusqu'à la Bretagne française.
La population rurale. — Par la multiplication des petites tenures, qui se produisit à la fin du xviii^ siècle et au début du xix^, la densité de la population s'accrut jusqu'à la limite même des ressources de la terre. Le nombre des habitants de l'Iriande montait de 1 100 000 en 1672 à 4 040 000 en 1788, 6 801 820 en 1821 et 8 500 000 en 1846 : c'était le tiers de la population totale du Royaume- Uni et une densité de plus de 100 habitants par kilomètre carré, chiffre étonnant | pour un pays dont les meilleures terres étaient en herbe. L'équilibre était fragile entre le nombre des hommes et la production des vivres; au sein de cette société de pauvres paysans, l'instabilité devint chronique; l'étendue du champ familial
l'irlande.
diminuait à mesure que s'accroissait le nombre des familles; vers 1845, on comptait que 585 000 ouvriers agricoles se trouvaient sans occupation pendant trente semaines de l'année. Cet état de choses aboutit à l'un des mouvements d'émigration les plus intenses que le monde ait connus. Durant le premier quart du xixe siècle, il partait déjà annuellement 25 000 ou 30 000 Irlandais aux États- Unis; de 1831 à 1841, on enregistra 214 000 départs. Mais, avec la grande famine, ce fut un exode en masse; de 1846 à 1861, 2 390 000 Irlandais émigrent; pour la seule année 1851, on en compte 254 300, soit près de 35 p. 1 000 habitants. En un demi-siècle, de 1850 jusqu'à 1900, le pays perdit par émigration environ quatre millions d'habitants. Le mouvement se ralentit au xx^siècle, n'entraînant plus annuellement qu'une trentaine de milliers de départs; en 1920, le nombre tombait à 15 600.
L'émigration a surtout porté sur les comtés de l'Ouest, les plus pauvres. De 1841 à 1901, l'Ulst-er perdit 33 p. 100 de sa population, le Leinster, 41, le Munster, 55, et le Connaught, 57. Le petit nombre des émigrants, 6 p. 100, s'étabht en Grande-Bretagne, à Glasgow, à Manchester et à Liverpool, où leurs descendants peuplent aujourd'hui des quartiers entiers.
La plupart, les neuf dixièmes, se sont dirigés vers les États-Unis; on a pu dire que l'Irlande n'est plus sur les rives du Shannon, mais sur celles de l'Hudson; la population irlandaise des États-Unis dépasse quatre fois celle d'Irlande; elle y forme une colonie puissante et active, toujours fidèlement attachée à sa vieille patrie, toujours disposée à l'aider; les Irlandais d'Amérique n'ont jamais oublié, ni abandonné leurs frères d'Europe; ils ont agi de toute leur foi et de toute leur force pour faire triompher l'indépendance nationale (fig. 37).
Contrairement aux autres pays d'Europe, qui ont vite comblé par l'excédent des naissances les vides laissés par l'émigration, l'Irlande a été dépeuplée. Dans les petites îles de la côte occidentale et dans les districts rocheux et tourbeux de la grande île, les paroisses perdirent en cinquante ans, un quart, un tiers, la moitié de leurs habitants. Partout, le départ des adultes fit baisser le nombre des mariages; le taux des naissances tomba; le paupérisme maintint le taux élevé des décès; l'excédent annuel des naissances n'est plus en Irlande que de 5 p. 1 000. La population de l'île passa de 8 500 000 en 1846 à 4 458 000 en 1911, à 4 496 000 en 1921. Tandis qu'elle représentait en 1801 le tiers de la population britannique, elle n'en est plus aujourd'hui que le dixième à peine.
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