IV. — LA VIE URBAINE
Dans cette île de paysans, c'est la mer, le chemin des relations générales, qui a toujours été la source de la vie urbaine. Toutes les grandes villes irlandaises sont des ports; six d'entre elles, Dublin, Belfast, Cork, Limerick, Londonderry et Waterford, contiennent à elles seules le cinquième de la population totale. De tout temps elles furent les bases navales des conquérants, les marchés des produits indigènes, les foyers des relations avec le dehors; de nos jours, recevant par mer la houille et les matières premières, elles ont pu fixer la grande industrie. La population urbaine de l'Irlande représentait en 1860 le cinquième de la population totale; en 1921, le tiers.
A l'intérieur de l'Irlande, les villes sont des centres ruraux qui ne dépassent guère 10 000 habitants; elles fonctionnent comme des marchés régionaux où les paysans apportent leurs produits et font leurs achats; quelques-unes doivent l'existence à leur rôle de centres ecclésiastiques et administratifs. Presque toutes se sont établies le long des couloirs de plaine qui sillonnent le territoire irlandais; elles ne s'y groupent pas; elles s'y dispersent, chacune tout entière à ses intérêts locaux : Carlow (6 500 hab.) dans la vallée du Barrow; Kilkenny (10 500 hab.) sur la Nore; Thurles, Clonmel, Carrick, Tipperary; Enniskillen (5 500 hab.), Omagh, Monaghan; Athlone (6 600 hab.) sur le Shannon au passage de la grande route de Dublin à Galway.
Le fond des baies et des estuaires, voilà le véritable lieu géographique des villes irlandaises. Mais cette position a peu de valeur pour les hommes, sur la côte sauvage et écartée qui regarde l'Océan. La seule grande ville de l'Ouest irlandais, Limerick (38 500 hab.), se trouve au fond de l'estuaire du Shannon, auprès du dernier pont sur la rivière, à proximité de terroirs fertiles, en un point où la marée monte à 4 et 6 mètres. Comme ville et comme port, Limerick dépend de ses relations avec son arrière-pays agricole : centre de transformation de produits agricoles, avec des fabriques de conserves de lard, des minoteries, des beurreries, des fabriques de lait condensé; centre d'expédition de ces articles manufacturés et d'arrivée pour les céréales, le sucre, le pétrole, le charbon destinés à l'approvisionnement de l'intérieur. Galway (13 500 hab.), sur une baie que protège au large la masse des îles d'Aran, au débouché d'une courte rivière de 5 kilomètres, émissaire du loughCorrib, dont les eaux rapides actionnent des moulins à farine, occupe une langue de terre entre la rivière et la mer; elle gardait jadis l'entrée du Connemara et possédait dès le xiii® siècle une garnison anglaise. Au fond de la longue baie qui sépare le Mayo du Donegal, Sligo (11 000 hab.) se trouve, comme Galway, entre un lac et la mer, sur une courte rivière que gonfle la marée; des services réguliers de vapeurs unissent son marché agricole à Glasgow et à Liverpool. Au Sud de l'estuaire du Shannon, sur une baie qui s'envase, Tralee (9 800 habitants) conserve un trafic maritime grâce à son avant-port de Blennerville. Bantry, jadis port de pêche pour la sardine, n'est plus, au fond de sa longue baie, qu'une station d'été visitée par les touristes.
Toute cette côte occidentale de l'Irlande regarde vers l'Amérique; elle est la terre européenne qui s'en approche le plus, puisque Galway se trouve à 1 656 milles de Saint- Jean de Terre-Neuve. Mais jusqu'à présent aucun avan-
l'irlande.
tage n'est venu de cette position, aucune relation transatlantique. La petite Ue de Valenlia (26 kilomètres carrés), à l'extrémité du promontoire du Kerry,
FiG. 38. — Carte d'ensemble de l'Irlande (la ligne ombrée indique la limite de l'État libre).
est le seul point de cette côte qui se rattache à la circulation universelle; en 1866 fut posé, entre Valentia et Trinity bay de Terre-Neuve, le premier câble transatlantique; trois autres câbles font de cet îlot rocheux l'une des plus grandes stations télégraphiques du monde (pl. IX, B).
ÉTUDES RÉGIONALES
C'est vers la Grande-Bretagne que se tournent les relations de l'Irlande, et sur la côte orientale que se trouvent ses grandes villes; trois groupes de ports concentrent les éléments de la vie urbaine : dans le Sud, Cork, Waterford et Wexford; dans le Centre, Dublin, Drogheda et Dundalk; dans le Nord, Belfast et Londonderry. Trois d'entre eux représentent chacun une forme originale de l'économie irlandaise : Belfast, en face de l'Écosse, ville écossaise elle-même par le sang et l'industrie; Dublin, en face de l'Angleterre, capitale anglo-saxonne, forteresse de la civilisation anglaise; Cork, symbole de l'Irlande irlandaise par son tempérament et son travail.
Toutes ces villes ont un site commun, le site classique sur des estuaires que visite la marée. Le port de Wexford (11 200 hab.), fermé vers la mer par une langue de sable, offre un bon abri aux navires qui emportent les céréales et apportent la houille. Mais ses faibles profondeurs ne permettent que le petit cabotage. Pour les relations rapides avec l'Angleterre, on a construit à Rosslare un avant-port avec brise-lames, par où se fait le service des voyageurs et de la poste à destination de Londres par Fishguard. A Waterford (27 500 hab.), au fond de l'estuaire de la Suir, la marée amène les bateaux à près de 30 kilomètres à l'intérieur du pays; marché agricole, la ville expédie vers l'Angleterre les jambons et les conserves de lard que préparent ses usines et les convois de bétail sur pied qui arrivent des campagnes (pl. XXI).
Ce qu'on appelle le port de Cork se compose d'une série de baies et de goulets qui se succèdent de la mer jusqu'à la ville sur une longueur d'environ 35 kilomètres, offrant à l'entrée des profondeurs de 16 à 30 mètres et, de Queenstown à Cork, des profondeurs de 12 mètres. Il a donné naissance à un double établissement maritime : l'un, Cork, la grande ville en contact direct avec l' arrière-pays agricole (77 000 hab.); l'autre, l'avant-port, Queenstown (8 000 hab.), ville d'escale et de transit. La ville de Cork s'est fondée dans une île de la Lee, au milieu de terrains marécageux que sillonnaient des chenaux de marée : le nom primitif de Cork, Carcach, signifie marécage. Elle remplit l'île entière et déborde sur les deux rives; sur la rive septentrionale, les maisons s'étagent en gradins; la voie ferrée pénètre en ville par un tunnel. Ici encore les navires remontent jusqu'au dernier passage de la rivière, portés par la marée sur des eaux profondes. La vie de Cork reflète les conditions économiques du Sud-Est irlandais, l'une des régions les plus développées pour l'économie pastorale et les produits de laiterie. Le port reçoit du charbon gallois et envoie à Bristol et aux ports gallois des denrées agricoles; il est le premier centre d'exportation de beurre du Royaume-Uni; il possède une Bourse au beurre et une école de laiterie. Des usines y travaillent les denrées apportées par les paysans ou nécessaires à la culture : distilleries, brasseries, tanneries, minoteries, fabriques d'engrais chimiques, usines de conserves de viande. L'antique industrie de la laine s'y maintient dans un tissage de tweeds, et, tout récemment, on a vu s'y installer une fabrique de tracteurs agricoles et un chantier de construction navale. Cork est le centre commercial. A 19 km., vers l'aval, dans une île, parmi d'autres îles dispersées dans l'estuaire, Queenstown est un port d'escale où touchent les transatlantiques qui font le service de New York et de Boston; les voyageurs pressés y prennent le train pour gagner Londres par Rosslare et Fishguard. La sécurité de cette rade merveilleuse l'a fait choisir par l'Amirauté comme station de la flotte de guerre.
En face de l'Écosse, au fond d'une longue baie en forme d'entonnoir, un
G. U., I. I, Pi,. XXII.
l'irlande.
type de ville, unique en Irlande, issu de la grande industrie, s'est développé à Belfast. Sa fortune a pour origine le tissage du lin, qui naquit, comme en Flandre, de la culture de la plante. Cette culture exigeante et difTicile se trouvait encore au xviii^ siècle répandue dans toute l'Irlande; elle a fini par se concentrer dans les campagnes de l'Ulster, sur les exploitations de paysans libres et industrieux, à proximité des métiers à filer et à tisser; mais, la production de lin étant devenue quatre fois moins forte de 1860 à 1922 pour une consommation sans cesse accrue, l'industrie de Belfast doit s'adresser à la Russie pour les qualités grossières et à la Belgique pour les qualités fines. La manufacture du lin elle-même se répartissait encore à la fin du xviii^ siècle sur de nombreux comtés par toute l'Irlande. Si elle s'est concentrée dans l'Ulster, c'est qu'elle y trouva une classe de tenanciers ruraux, plus aisés et mieux établis que dans le reste de l'Irlande, disposés à placer leurs épargnes dans l'achat d'un métier, désireux d'accroître leurs i ressources par la combinaison de l'agriculture et de la manufacture. Déjà, au début du xix^ siècle, l'Ulster formait le foyer le plus actif du travail du lin; la filasse était alors filée et tissée dans les villages; des marchands parcouraient à cheval les campagnes, de marché en marché, pour acheter les toiles qui s'expor- I talent par Belfast. Avec la révolution industrielle, la manufacture déserta les campagnes, et tout se groupa dans les usines. Le mouvement commença par la filature; c'est en 1828 que, venant de Leeds et de Dundee, pénètrent dans l'Ulster I les machines à filer; elles font déjà mouvoir en 1853 près de 500 000 broches. L'Ulster devint un fournisseur de filés de lin pour la France, la Belgique ^et l'Allemagne; il n'a pas cessé de l'être, surtout pour les qualités fines. Quant au tissage mécanique, il se développe surtout à partir de 1850; il compte 80 métiers en 1850, 10 800 en 1866, 40 000 en 1921 ; il devient lui-même une grande industrie d'exportation, vendant à l'étranger une moyenne annuelle (1880-1910) de £ 5 000 000 à 6 000 000 de tissus (13 en 1924). La production de l'Ulster possède une grande supériorité pour les opérations de blanchiment, à cause des immenses pelouses qui permettent d'étaler les toiles sur l'herbe, à cause de l'excellence des eaux et à cause du climat tempéré qui rend les travaux possibles pendant toute l'année. L'industrie du lin, véritable travail national de l'Ulster, occupe 85 000 personnes; elle a son centre, ses plus grosses usines, son foyer d'affaires à Belfast; mais elle fait vivre aussi tout un essaim de villes autour de la métropole : Portadown, Lurgan, Lisburn, Bangor, Newtonards, Cookstown, Ballymona, Coleraine, Limavady.
Une autre grande industrie, les constructions navales, a fait la grandeur de Belfast. Belfast ne possède ni fer, ni houille; tout vient d'Écosse. On ne pouvait songer à la grosse métallurgie, mais plutôt à des opérations exigeant beaucoup de main-d'œuvre. Pour la main-d'œuvre, une solidarité intime unit les deux grandes industries de Belfast : tandis que les femmes et les jeunes gens s'emploient dans les usines textiles, les hommes travaillent dans la métallurgie; les deux industries se conservent l'une à l'autre leur main-d'œuvre. C'est en 1791 que des industriels écossais commencèrent à construire des navires sur les bords du Lagan, et en 1844 que fut lancé le premier navire en fer. La grande firme Harland and WolfJ fut fondée en 1862; c'est elle qui dès lors construisit les grands liners (i-^ la White Star Line. Une autre firme, Workman, Clark and Co, date de 1879. A elles deux, elles emploient 30 000 ouvriers; capables de produire annuellement 2.50 000 tonnes, elles en ont lancé 197 800 en 1919, 116 500 en 1920. En face
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des chantiers écossais de la Clyde, les chantiers de Belfast représentent une des formes originales de l'industrie britannique.
Cette association d'industries ne peut vivre que grâce au bon marché des transports; elle a pour outil nécessaire un grand port. Par ses qualités nautiques, le port de Belfast sur le Lagan est une œuvre du génie moderne; jusqu'au miUeu du xix^ siècle, les quais ne purent recevoir de gros navires; il fallait ancrer dans la baie et décharger sur des allèges; des travaux ont rectifié les sinuosités du chenal devant la ville, accru les profondeurs et en 1882 construit un nouveau chenal, le Victoria channel, qui s'avance à 7 kilomètres dans la baie. Si l'on y comprend le cabotage, Belfast est l'un des plus grands ports du Royaume-Uni, entretenant des relations surtout avec Glasgow et Liverpool, expédiant des tissus, du bétail, des navires, des produits agricoles, recevant du charbon, de l'acier, de la farine, des céréales, du sucre, du lin, du chanvre, du bois. Attirées par les services du port et par l'agglomération d'une forte population ouvrière, d'autres industries se sont établies : fonderies, manufactures de tabac, distilleries, minoteries, tanneries, scieries, fabriques de produits chimiques, de cordages, de chaussures, d'allumettes, d'instruments agricoles. Autour de ces usines la ville a grandi rapidement; cette croissance date de la révolution industrielle; partie de 15 000 habitants au début du xix^ siècle, Belfast a atteint 120 800 en 1861 et 434 000 en 1924. La grande cité a écrasé dans son développement les ports voisins : Carrickfergus, Holywood, Bangor, Donaghadee ne sont plus que ses stations balnéaires. D'aspect moderne avec ses grands buildings à l'américaine, ses maisons de briques noires de fumée, elle fait songer bien davantage à Glasgow et à Liverpool qu'à toute autre ville irlandaise.
Seules ont échappé à son attraction directe plusieurs villes assez éloignées pour conserver de l'indépendance. Larne (6 700 hab.) est le port des relations rapides avec l'Écosse par Stranraer. Coleraine (7 000 hab.) travaille à ses usines de conserves de viande, à ses distilleries et à ses tissages. La plus vivante et la plus grosse est Londonderry (41 000 hab.), fondée à l'extrémité intérieure de l'estuaire de la Foyle; au xviii« siècle et au début du xix^, elle était le marché des toiles qui se tissaient dans les villages des environs; vers 1850, elle se spécialisa dans la confection des chemises; tandis que la coupe, le blanchissage et le finissage se font en usines, la couture s'accomplit encore en partie à domicile; dans les campagnes du Londonderry, du Donegal et du Tyrone, une quarantaine de milliers de femmes reçoivent l'ouvrage de Londonderry; c'est un exemple, rare en Grande-Bretagne, de la survivance des anciennes industries rurales. Le port de Londonderry, amélioré par des travaux, entretient des services réguliers avec Glasgow, Liverpool et Belfast; des chantiers y construisent la coque de navires qu'on mène à Glasgow pour les terminer; certains transatlantiques, allant de Liverpool à New York, y font escale; mais son activité est surtout régionale; il exporte les tissus et articles de toile, l'avoine et les pommes de terre, les produits des distilleries, des brasseries et des tanneries.
Sur la côte orientale de la grande plaine, trois estuaires s'ouvrent, offrant un accès facile vers les riches contrées de ces midlands irlandais. Sur la Castletown river qui débouche dans une baie envasée, Dundalk (13 000 hab.) se fonda dès le xii^ siècle autour d'une forteresse anglaise; elle vit maintenant de son petit port d'intérêt local, qui expédie des produits agricoles vers Glasgow
L IRLANDE
et Liverpool, et de ses quelques usines : distilleries, brasseries, minoteries, tissages de lin, manufactures de tabac, ateliers du Great Northern Railway. Plus au Sud, sur l'estuaire de la Boyne, l'antique Droichead Atha, ou le Pont du Gué, est devenue Drogheda (13 000 hab.); poste danois, puis château anglo-normand, elle ressemble aujourd'hui à Dundalk comme petit centre de commerce et d'industrie. C'est sur le troisième estuaire, celui de la Lifïey, que grandit Dublin, la métropole anglo-saxonne de l'Irlande.
En face du promontoire gallois de Holyhead, en face du débouché de la plaine anglaise de Chester, Dublin s'est fondée en un point où la plaine irlandaise s'ouvre vers la mer sans obstacle; elle surveille l'entrée naturelle du pays; elle occupe la tête des communications vers l'Ouest. Lorsque, à la fin du xviii'' siècle, on conçut le plan des canaux irlandais, Dublin devint l'origine des deux voies navigables qui unirent la côte orientale au Shannon : le Grand Canal, qui atteint le fleuve à Ballinasloe, et le Royal Canal, qui le rejoint en amont du lough Ree; vers 1810, le Grand Canal était la route des voyageurs et des marchandises d'Est en Ouest; de nos jours, c'est à Dublin que convergent le plus de routes et de voies ferrées permettant la traversée de l'île. Aussi Dublin n'est pas, en réalité, une ville d'origine irlandaise; comme cité, elle doit sa première fonction à l'étranger. Les Vikings en firent une base pour opérer dans l'intérieur : jusqu'à l'arrivée des Anglo-Saxons, elle demeura pour les Irlandais la cité des Ostmen, un campement d'ennemis, un glaive dans le flanc de l'île; autour de Dublin, beaucoup de noms de lieu, comme Dalkey, Lambay, Howth, Oxmanstown, sont d'origine Scandinave. Puis Dublin devint la citadelle des Anglais, colonie étrangère peuplée par des gens de Bristol et placée sous l'invocation de saint Werburgh dont une église paroissiale porte encore le nom. Au cours de son histoire, elle a toujours gardé ce caractère de poste étranger, de colonie britannique plantée en terre irlandaise. Depuis l'établissement des Anglais au xiii® siècle, jusque vers le milieu du xvii^, elle conserve l'aspect d'une forteresse, groupée autour du Castle et de Christchurch Cathedral, avec des rues étroites et tortueuses. A partir du milieu du xvii^ siècle, jusqu'au début du xviiie, la colonisation anglaise prend pied victorieusement partout; la forteresse n'a plus de raison d'être; la ville de\ient une sorte de capitale coloniale, résidence de tout ce qui représente la métropole; elle déborde au delà des anciens remparts et s'étend vers le Nord et vers le Sud de la rivière; alors se constituent Iqs deux immenses parcs. St. Stephen's Green au Sud, Phœnix Park au Nord, espaces de verdure dignes de ceux qui font la parure de tant de villes anglaises (pl. XXII, B).
A partir du xviii^ siècle, une autre forme de vie pénètre la cité : elle devient une ville d'affaires; elle se développe vers l'Est, le long de la Lifïey; elle suit pour sa propre extension le développement du port. De cette époque de prospérité commerciale datent les principaux monuments de la ville : la Bank of Ireland (Parhament House), la façade de Trinity Collège, la Custom House, la National Gallery, le Muséum, la Bibliothèque; ces constructions du xviii^ siècle donnent encore aux quartiers qu'elles ornent leur air de sobre élégance.
Dublin était déjà au début du xix^ siècle une grande ville; elle avait 186 000 habitants en 1822, alors que Belfast n'en contenait que 39 000. Elle conserve ce caractère de ville capitale, s'accroissant, non pas par bonds, comme Belfast qui tripla de 1821 à 1851, mais régulièrement, par la force acquise, par la vertu de sa fonction poUtique et de sa masse populaire. Elle atteint 233 000 habi-
tants en 1841, 289 000 en 1901, 305 000 en 1911; avec ses faubourgs, elle comprenait, en 1925, 438 000 habitants. Au cours des récentes années, un caractère nouveau s'ajoute à l'économie de Dublin; la ville déborde sur sa banlieue et forme une grande agglomération urbaine. Il y a un Greater Dublin qui s'étend au Nord sur Clontarf, Drumcondra, Glasnevin, Kilmainham; au Sud-Est sur Rathmines, Pembroke, Blackrock, Kingstown, Killiney. A 10 kilomètres au Sud-Est, Kingstown est devenu le port de vitesse de Dublin, point d'arrivée des services rapides de Holyhead; c'est, du reste, entre Kingstown et Dublin que fut ouvert en 1834 le premier chemin de fer irlandais. Annexes dublinoises
FiG. 39. — Le type de peuplement, au Sud de Dublin, au contact de la plaine et de la montagne.
1 , Villes et bourgs ; 2, Banlieues urbaines ; 3, Habitations isolées ou petits groupes d'habitations. Le peuplement révèle l'influence du relief et le contraste entre la plaine et la montagne : peuplement dense de la plaine et des basses vallées; dispersion des habitations rurales; solitude de la montagne. Altitude étonnamment basse des lieux habités : ils ne dépassent pas 300 mètres dans l'Ouest, ni 500 mètres dans l'Est. — Courbes de niveau en pieds.
aussi, toutes les plages de Howth, Malahide, Skerrier, Balbriggan et Bray, et les villégiatures charmantes qui s'accrochent aux monts de Wicklow : Foxrock, Stillorgan, Dundrum (fig. 39).
Rien ne rappelle à Dublin la puissante industrie de Belfast, création moderne de la houille et de la machine. La fonction industrielle de Dublin, desservie par un port artificiel, repose sur la transformation des produits du sol irlandais et sur la proximité du marché britannique. Les deux plus célèbres industries de Dublin sont la distillerie et la brasserie. La distillerie produit d'énormes quantités d'alcool; elle en a exporté, en 1917, 120000 hectolitres pour la consommation et 500 000 pour des usages industriels. Il existe à Dublin d'immenses brasseries qui emploient une grande partie de l'orge récoltée en Irlande et qui font venir leur houblon du Kent et d'Amérique; elles travaillent surtout pour le marché britannique et extérieur; elles exportent, bon an mal an, près de
l'irlande.
1 500 000 hectolitres de porter. A elles deux ces industries occupent plus de 8 000 ouvriers. D'autres sont venues s'établir à côté d'elles, profitant des commodités d'un bon port et d'une grande ville : fabrique d'engrais chimiques, traitant les phosphates d'Amérique et d'Afrique; fabrique de biscuits, employant les farines exotiques; manufacture de tabacs, fabriques de savon, de bouteilles, de chaussures, imprimeries, ateliers de chemins de fer, en un mot tout le groupement d'industries variées, appelé par l'existence d'une grande ville de pays agricole. Ce qui domine dans la physionomie de Dublin, c'est son rôle de capitale, de résidence « coloniale » et commerciale, qui en fit une grande ville bien avant l'essor des cités modernes. S'il n'y avait pas Belfast, on pourrait comparer l'Irlande, avec ses campagnes sans grandes villes, avec sou énorme capitale et son port agricole de Cork, à l'Angleterre rurale du moyen âge, qui avait Londres et Bristol, ou bien à quelque colonie, comme l'Australie.