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LEUR PERSONNALITÉ GÉOGRAPHIQUE, LEUR PLACE DANS LE MONDE

le foyer du commerce du monde; il changea réellement de position lorsque le commerce s'étendit aux mers du Nord de l'Europe, depuis la Baltique jusqu'à la IManche en passant par les détroits danois. Aux premiers siècles du moyen âge, on vit les marins et les marchands des pays du Nord quitter leurs fohrden et leurs fjords, s'aventurer au large et atteindre les rivages du grand archipel qui fermait leur horizon occidental; la renommée antique leur avait enseigné qu'il était riche en métaux précieux et en troupeaux. C'est ainsi que l'archipel britannique entra, passif encore, dans l'orbite économique des peuples maritimes du continent; il put seulement alors pressentir sa vocation océanique. « La Grande-Bretagne, dit Vidal de la Blache, dut, à ces acquisitions successives d'hôtes déjà formés et endurcis à la mer, un trésor grossissant d'expérience nautique qui paraît avoir manqué à ses habitants primitifs. »

C'est au contact de l'esprit d'entreprise apporté par ces gens de l'Est, ces Easterlings, que s'épanouirent les avantages de la configuration et de la position de la Grande-Bretagne. La mer du Nord forme une véritable « mer méditerranée », mais plus ouverte, moins continentale, plus périphérique que la Baltique et la Méditerranée; elle se termine à des détroits, et non à des impasses : par le Skager- Rak, elle ouvre l'accès de la Baltique et de l'Orient; par le Pas de Calais, elle mène vers les eaux plus chaudes et plus ensoleillées du Midi aquitanien et ibérique. Ses rivages se prolongent à l'intérieur des terres par de grands estuaires; les bouches du Rhin et de l'Escaut, portes de l'Europe centrale, font face à la Tamise. L'estuaire de la Seine regarde la « rivière » de Southampton, et il livre passage à une route antique vers la Méditerranée. Les détails mêmes des côtes se correspondent d'une rive à l'autre, et les marins britanniques, ayant traversé « les mers étroites », trouvent, en débarquant, des lieux et des havres qui rappellent les paysages de leur patrie.

L'attraction de cette mer intérieure s'exerça d'autant plus puissamment sur l'archipel britannique que par son relief il est tourné vers elle. Cet archipel se compose de deux régions qui naturellement s'opposent. A l'Ouest, une région de hautes terres (Écosse, Galles, Irlande) se dresse devant l'Océan, éloignée, montagneuse, parfois sauvage, toujours difficile d'accès; avec ces highlands isolés et réfractaires, jusque vers le xvii^ siècle, Londres communiqua plus malaisément qu'avec les pays de la Seine, de l'Escaut et du Rhin. A l'Est, une région de basses terres, de plaines aux rivières longues, de vallées ouvertes s'abaisse vers les rivages de la mer du Nord, au delà de laquelle lui répond une autre région de plaines accessibles, habitables, peuplées et très vite parvenues au suprême degré de la civilisation commerciale et industrielle; aucun bassin maritime jamais n'a vu naître et fleurir autant de grands ports. Parfois les côtes opposées se rapprochent tellement que de l'une à l'autre les terres s'aperçoivent; du Boulonnais, au delà des 35 kilomètres du Pas de Calais, par temps clair, l'œil découvre les blanches falaises du Kent; or, sur le littoral du continent, face à l'archipel, deux races historiques viennent aligner leur domaine; là se touchent les peuples romans et les peuples germaniques, les deux grandes civilisations qui se sont fondues dans le creuset britannique : la civilisation romaine, qui agit par la religion et l'État, la civihsation germanique, qui apporta la langue et apprit aux insulaires les métiers de la mer.

L'horizon britannique demeura longtemps confiné aux mers et aux terres d'Europe. Avec les grandes découvertes du xv^ et du xvi^ siècle, il s'élargit à

l'infini. Cette révolution géographique a plus profondément affecté la Grande- Bretagne que tous les autres pays de l'Europe occidentale. Jusqu'alors, ultima Thule, elle se trouvait à l'écart, à l'extrémité occidentale de l'univers connu, loin des foyers de la civilisation méditerranéenne; vers le couchant s'étendait le mystère des grands espaces océaniques. Une fois le Nouveau Monde connu par les grandes découvertes, l'archipel britannique cessa d'être en marge de la Terre; avec l'Espagne, le Portugal, la France et les Pays-Bas, il se trouva transporté dans le cercle des pays de l'Atlantique septentrional, devenu un bassin de circulation universelle. Sur la rive orientale de ce bassin, il occupe une situation unique; il possède le point le plus occidental de l'Europe, près de la petite île irlandaise deValentia, d'où l'on jetait en 1865 le premier câble télégraphique entre l'Europe et l'Amérique. Posté en avant de l'Europe, au milieu des flots, à une latitude plus haute que la péninsule ibérique, il se place en plein domaine des vents du Sud-Ouest, sur le chemin des voiliers qui viennent d'Amérique, en des parages où les hivers modérés ne gèlent pas les ports.

Aussi l'expérience du grand commerce, apprise dans la mer du Nord à l'école des Hanséates, trouva dans les mondes nouveaux de l'Occident un champ merveilleux d'action; tout ce qui fermentait en Angleterre d'esprits aventureux se tourna vers ces horizons où brillait la fortune. Commerçants et marins partirent exploiter les « Iles », les « Indes », et partout en Amérique, en Afrique et en Asie des établissements anglais se fondèrent sur les côtes, aux portes des pays neufs. Les marchandises exotiques arrivèrent aux entrepôts de Londres, de Bristol, de Liverpool et de Glasgow; bientôt le commerce universel devenait le moteur vital de toute l'économie britannique. Les capitaux, issus des plantations, de la traite des nègres et de l'armement maritime, fournissaient les moyens de bâtir les usines de la révolution industrielle. Pour vendre les masses d'articles fabriqués dans ces usines, on dut conquérir de nouveaux débouchés outre-mer; pour alimenter ces usines, il fallut capter des sources nouvelles de matières premières; pour nourrir les ouvriers, les campagnes britanniques désertées par leur main-d'œuvre ne suffirent plus : on dut acheter les vivres au dehors. Toute l'économie du pays, subsistances des travailleurs, matières à travailler, produits du travail, tout devint fonction du commerce extérieur. De proche en proche, l'existence du pays se lia indissolublement à des relations universelles.

Un type paradoxal de nation, le plus purement européen qui existe, naquit en Grande-Bretagne. Sa vie quotidienne dépend de la régularité et de la prospérité des échanges internationaux : construction merveilleuse qui repose sur la possibilité que les Britanniques ont de vendre aux peuples étrangers le produit de leur travail en échange de vivres et de matières premières. C'est par l'ingéniosité et la puissance de cette machine, quintessence de civilisation européenne, que la Grande-Bretagne imposa à l'univers durant le xix^ siècle sa direction économique, transportant sur ses navires les produits des pays lointains, attirant dans ses ports le marché des denrées exotiques, accumulant dans ses banques les profits du commerce, pour les employer ensuite à l'exploitation des pays neufs, produisant dans ses usines les articles manufacturés pour les vendre aux peuples mal outillés, fournissant aux territoires vides les colons nécessaires à leur peuplement, en un mot dispensant au monde entier les trésors de son argent, de son travail et de sa vie.

Il est incontestable que des symptômes d'affaiblissement se révèlent dans

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