Y IL — LES CONFINS DES MIDLANDS
Les reliefs du massif Pennin se terminent brusquement vers le Sud devant les plaines basses que drainent la Trent et les affluents de la Weaver; dès longtemps ce piémont fut un lieu de villes; il concentre les routes qui traversent, longent ou contournent la montagne; quand on vient de l'Angleterre du Nord, il forme comme le vestibule des Midlands; il contrôle cette zone de communications naturelles où, dès le début du moyen âge, l'on voit se fonder des villes fortes comme Nottingham, Derby, Stafford et Chester. Mais ces vieilles cités n'ont pas, comme tant d'autres que la vie moderne abandonne, épuisé leur carrière; tout favorisait leur renouveau et leur élan : le voisinage de la houille, j la facilité des relations par fer et par eau, et quelquefois aussi la persistance d'une industrie du passé. Ces mêmes avantages, joints à l'exploitation de richesses souterraines jusqu'alors négligées, ont appelé à la vie les villes jeunes qui ont grandi si vite dans le district des Poteries et dans le bassin salifère du Cheshire. i Nottingham (270 000 hab.) occupe, sur les bords de la Trent, à l'endroit ' où la rivière quitte les Midlands pour pénétrer dans les pays du Humber, une position dont le rôle stratégique remonte loin dans le passé. Le site qui la mit en valeur fut le rocher de grès rouge, tout creusé de grottes, qui domine la vallée : il porta successivement un établissement celtique, une forteresse saxonne et danoise, puis le château normand qui fut détruit pendant les guerres civiles du xvii^ siècle; tant qu'il y eut des guerres, on le considéra comme la clef des Midlands. Au centre de la ville, la place du Marché, avec ses vieilles maisons dont le premier étage en surplomb s'appuie sur des piliers, rappelle la fonction commerciale que la ville a toujours remplie au milieu de sa fertile région. L'industrie moderne l'a maintenant pénétrée tout entière; elle adopta la manufacture des textiles quand il y eut des machines se spécialisant dés la fin du xviii^ siècle dans la bonneterie de coton : c'est là encore pour elle une occupation de choix, à laquelle s'ajoute la fabrication mécanique des tulles, des dentelles et des broderies, comme à Chemnitz, Plauen, Saint-Gall et Calais. Tous les filés viennent du Lancashire et du West Riding. Mais le combustible des usines s'extrait, j pour ainsi dire, surplace, puisque les mines de houille des vallées de l'Erewash et de la Leen se trouvent dans la banlieue septentrionale de la ville. Auprès de ces usines, d'autres, attirées par le groupement de la main-d'œuvre et les avantages
ÉTUDES RÉGIONALES
de la situation, se sont fixées : ateliers de construction de métiers à broder, fabriques d'automobiles et de bicyclettes; de là, près de la ville et se fondant avec elle dans le même foyer industriel, tout un essaim de petites cités comme Lcnton, Basford, Greasley et Radford qui gravitent autour de Nottingham.
Derby (133 000 hab.) naquit elle aussi de sa position géographique au débouché de la vallée de la Derwent, à l'endroit où cette rivière atteint la plaine; elle commandait l'entrée des districts montagneux les plus riches en plomb; jusqu'au xviii^ siècle, de lourdes charges de ce métal passaient sur le marché de Derby avant de gagner Londres. Durant les époques troublées, la ville avec son château surveillait les communications entre les Midlands et le Lancashire par les vallées montagnardes et aussi la circulation dans les plaines; elle fut avec Lincoln, Leicester, Stamford et Nottingham l'un des Five Boroughs conquis sur les Danois au siècle par le roi anglais du Wessex. Chef-lieu de comté, elle vécut de ses relations régionales jusqu'au moment où le mouvement industriel l'entraîna. C'est à Derby qu'on établit en 1718 la première manufacture de soie d'Angleterre; depuis cette époque, elle n'a jamais abandonné le travail des textiles, bonneterie, dentelle, soierie; non loin vers le Nord, dans la vallée de la Derwent, à Belper, on trouve même l'un des rares centres d'Angleterre en dehors du Lancashire qui aient des filatures de coton. La valeur même de l'ancienne position stratégique de Derby revit dans l'importance de sa station de chemin de fer, point de croisement de plusieurs grandes lignes : elle possède les ateliers centraux de construction de locomotives et de wagons où la Compagnie du Midland Railway occupe plus de 10 000 ouvriers. Non loin de Derby, dans les autres vallées qui débouchent des Pennines, plus à l'Ouest, persistent quelques autres centres textiles qui appartiennent au même domaine : ce sont les villes de la soie : Macclesfield (36 000 hab.) avec ses satellites de Congleton et de Sandbach, puis Leek (20 000 hab.), connue pour ses soies à coudre et ses teintureries de soie.
Aux villes des fins tissus et de la main-d'œuvre experte, comme Nottingham et Derby, s'opposent les villes des matières lourdes extraites de la terre, villes du sel et villes des poteries, deux groupes originaux et jeunes qui ont grandi dans les bassins de la Weaver et de la haute Trent. Le Trias de la plaine du Cheshire contient, à des profondeurs variant de 60 à 150 mètres, deux couches de sel épaisses chacune de plus de 30 mètres, et qu'on rencontre dans le sous-sol depuis Nantwich jusque vers Lawton. A en juger par le suffixe celtique wich que porte le nom de plusieurs localités, l'exploitation du sel date de loin; les Romains connaissaient déjà les sources salées du pays; le Domesday Book mentionne des salines à Droitwich; au xiv^ siècle, des bateaux portaient à Bristol des cargaisons de sel; mais le sel exporté provenait de l'évaporation des eaux des sources salées. C'est en 1670 qu'on atteignit les masses de sel dans les couches profondes et que l'on commença l'extraction par galeries souterraines. Au xviii^ siècle le sel figure parmi les principaux articles d'exportation de Liverpool; on l'expédie vers l'Inde et les États-Unis, et, de nos jours encore, il sert de lest à certains navires qui I partent pour l'Inde. Mais l'extraction et la préparation du sel de cuisine ne sont plus que les moindres des opérations entreprises auprès de ces précieux gisements. Ils ont donné naissance à un puissant groupe d'industries chimiques établies dans le bassin de la Weaver. A Northwich, à Winsford, à Middlewich, de grandes | usines fabriquent la soude, et ces fraîches campagnes avec les cheminées fumantes.
L'ANGLETERRE DU NORD
les échafaudages des pompes et les terrains défoncés portent l'empreinte sale et chaotique de la colonisation industrielle. Toute cette génération d'usines eût été impossible sans les voies d'eau nécessaires au transport des matières lourdes : sel, calcaire, charbon, pyrites pour l'acide sulfurique, graines oléagineuses pour les savonneries. La Weaver canalisée forme l'artère très animée de cette circulation; elle a même contribué à la migration des industries chimiques sur les rives de la Mersey et du Ship canal de Manchester; elle y transporte le sel auprès des docks charbonniers, tandis que des pipe-Unes y refoulent l'eau salée extraite des profondeurs des gisements salifères; et ainsi toute une chaîne de grosses usines de produits chimiques, soudières, fabriques d'acide chlorhydrique, verreries, savonneries, se presse aux bords de l'estuaire à Widnes, Runcorn, Weston Point et jusque dans la banlieue de Liverpool, à Port Sunlight.
Sur le bassin houiller du North Staffordshire, non loin des sources de la Trent, un autre foyer industriel fait vivre tout un essaim de villes, tellement voisines qu'on peut les considérer comme une seule et même agglomération de plus de 350 000 habitants : Stoke upon Trent, Hanley, Burslem, Longton, Tunstall, Fenton, Newcastle under Lyme. C'est le fameux district dont le nom seul, the Potteries, signale la spécialité. Depuis un temps immémorial, on y exploitait, pour la fabrication des poteries communes, des gisements d'argile contenus dans le terrain houiller; une population de pauvres potiers, d'un art très primitif, travaillant à domicile, vivait là, loin des routes, sur une terre maigre. C'est au xviii^ siècle que, sous la poussée industrielle, après la construction des canaux qui permirent l'arrivée des matières premières du dehors, après les inventions techniques qui perfectionnèrent le vernissage, l'usage des moules et l'application des coloris, cette contrée vit se développer un centre de fabrication de produits céramiques, de faïences et de porcelaines unique au monde. En 1769, Wedgewood fondait près de Hanley sa grande usine d'Etruria, qui devenait bientôt célèbre par la délicatesse et le goût de ses produits; c'est là aussi qu'il se mit à fabriquer les tuyaux de drainage et les conduites d'eau qui trouvèrent immédiatement un immense débouché dans les campagnes anglaises transformées par la culture intensive. Et maintenant les Potteries fournissent au monde entier, des porcelaines gracieusement décorées, des vases finement modelés, des vaisselles de table, des pavés, des carreaux et des dalles pour les édifices et les habitations, des faïences, des poteries grossières, des tuyaux, des tuiles, des briques : c'est la métropole du travail de la terre au feu, le royaume de la céramique. L'abondance de la houille est à la base de cette grande industrie qui, pour une tonne de produits fabriqués et décorés, consomme parfois plus de cinq tonnes de charbon. Aussi a-t-on pu faire venir de loin les matières premières que la contrée ne produit plus ou ne possède pas : argile bleue du Devon et du Dorset venant de Teignmouth et de Poole; kaolin de Cornouaille et du Devon; gypse des environs de Derby; silex de l'Angleterre méridionale. Et, pour le transport de ces lourds matériaux, le Trent and Mersey canal unit les usines à la Mersey et à Liverpool; Liverpool lui-même distribue aux quatre coins de l'univers les produits manufacturés. Tant il est vrai qu'à l'origine de toute la fortune industrielle de l'Angleterre du Nord, nous ne trouvons pas seulement ses richesses exceptionnelles en charbon, mais encore l'influence féconde des voies de communication et des relations commerciales.
Villes des poteries dans le bassin de la Trent et villes du sel dans le bassin
ÉTUDES RÉGIONALES
de la Weaver se sont établies à la lisière des plaines qui des Midlands anglais conduisent vers les estuaires de la Dee et de la Mersey; elles profitent des canaux et des rivières qu'on a pu, dans ces régions basses, aménager pour les transports lourds. Mais ce trafic local n'est qu'un élément du grand faisceau de circulation qui depuis des siècles emprunte la « porte » du Cheshire. Ce couloir de plaine entre le massif Pennin et le massif Gallois forme un chemin naturel par où de tout temps ont passé les communications de l'Angleterre vers l'Écosse et l'Irlande. L'époque contemporaine y a vu grandir, autour d'un nœud de voies ferrées, une ville de station : Crewe (46 500 hab.); six grandes lignes s'y croisent; le London and North Western Railway y possède d'énormes ateliers de construction de locomotives et de wagons occupant plus de 20 000 ouvriers. Mais c'est à Chester que se trouve le plus ancien carrefour de cette zone de routes. Chester doit sa naissance, comme ville, aux Romains qui en firent une forteresse pour surveiller les montagnards du Pays de Galles, Le site était digne d'attention : une colline de grès rouge dominant la plaine de trente mètres; une ceinture protectrice de tourbières, de forêts et de sables mouvants; le dernier passage solide sur les rives de la Dee au contact de la marée; le voisinage de riches mines de plomb et d'or dans la montagne; la possibilité de gagner la côte irlandaise de Dublin. Chester tomba avec le décHn de la puissance romaine. Mais elle reprit de l'importance du jour cù les Danois, peuple de marins établis en Irlande et dans l'île de Man, choisirent la Dee comme voie d'accès vers les Midlands : Chester devint au moyen sge un port maritime à relations étendues, trafiquant avec l'Irlande et aussi avec le continent. Un nouveau déclin commença lorsque l'ensablement graduel de la Dee détourna le trafic vers l'estuaire de la Mersey et Liverpool. La ville actuelle (41 000 hab.) n'a pas retrouvé une destinée comparable à celle de la ville romaine et de la ville du moyen âge. Elle conserve dans son aspect extérieur des traits pittoresques qui rappellent son long passé : de vieux remparts transformés en promenade, des rues irrégulières parfois taillées dans le roc, d'anciennes maisons de bois aux façades rayées de poutres et surplombant, de leur premier étage en saillie, des rangées d'arcades, une belle cathédrale gothique en grès rose. Le charme des vieilles choses joint à l'agrément du site en fait une résidence d'été fort recherchée par les bourgeois des noires cités de la Mersey. La vie moderne la pénètre peu, et c'est assez loin de ses murailles, dans la banlieue et la campagne, que se montrent les usines : minoterie à Ellesmere Port, fonderie à Sandycroft, constructions navales à Queensferry, raffineries de pétrole à Saltney et à Connah's Quay.