PAYSAGES ET VIE RURALE
Dans cette longue presqu'île, il y a deux régions fort différentes : à l'Ouest, le plateau de roches primaires, schistes et grès, dominé par des massifs de granité, qui s'avance en mer et s'amincit progressivement; à l'Est, une plaine basse, reposant sur les assises tendres du Trias et du Lias, véritable prolongation de la plaine anglaise.
Par leurs plateaux accidentés, Devon et Cornouaille appartiennent aux pays de l'Ouest ancien; par sa plaine, le Somerset rappelle les paysages des Midlands.
FiG. 61. — Le Sud-Ouest anglais.
Altitudes : 1, Plus de 1 000 pieds; 2, De 500 à 1 000 pieds; 3, De 0 à 500 pieds. — Profondpuis : 4, De 0 à 20 brasses; 5, De 20 à 40 brasses; 6, .A.u dessous de 40 brasses (1 brasse = 1 m. 82).
Les aspects du relief. — Dans la plaine du Somerset, il y a, le long du canal de Bristol, une région basse, gagnée sur la mer, unie comme une nappe d'eau et dont les horizons plats font penser au marais poitevin et au pays bas de la Charente. A l'état naturel, de grandes tourbières, Kenn Moor, Turf Moor, Sedgemoor, occupaient les bas-fonds. Mais des travaux de dessèchement, commencés depuis plusieurs siècles, ont créé le paysage artificiel, propre à ces terres sauvées des eaux : des fossés rectilignes ou rhines, pleins d'eaux lentes, servant de chemins à des barques à fond plat; des lignes de saules têtards à l'écorce grise et ridée; des pièces de terre aux contours géométriques, limitées par ces minces rideaux de verdure; çà et là, des plantations d'osiers. Tout autour de ces bas-fonds d'alluvion et de tourbe, qui couvrent de 600 à 700 kilomètres carrés, on s'élève sur des plaines mollement ondulées formées par les marnes et les argiles du Lias et du
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Trias; on retrouve alors le paysage des Midlands avec ses pâtures encloses, ses vergers, ses bois de chênes et de noisetiers.
Des formes plus raides et plus hardies se dressent dans le Nord du Somerset : ce sont des affleurements de roches anciennes et surtout de calcaire carbonifère, qui crèvent la surface de la plaine. Par ces accidents on voit les traits enfouis de l'architecture hercynienne ressusciter çà et là dans le paysage. C'est une barre rigide de ce calcaire que l'Avon de Bristol scie dans l'étroite cluse de Clifdon et que le tracé du littoral met en relief dans les falaises de Portishead. Mais aucun de ces reliefs insolites n'égale en étendue ni en hauteur les collines de Mendip (360 m.), étroit plateau de calcaire, long de 38 kilomètres et large de 8, dont la surface nue et sèche, couverte d'une herbe courte, sert de pacage à des troupeaux de moutons (pl. XXXVIII, A et B).
Vers l'Ouest, dans le Devon et la Cornouaille, les horizons plats disparaissent; on voit se dérouler un paysage de bossellements infinis, de hautes croupes, de vallonnements sinueux, de surfaces bocagères. Le désordre n'est qu'apparent, car tout le pays ne forme qu'un plateau, haut de 175 à 200 mètres dans le Nord, de 120 à 150 mètres dans le Sud, doucement incliné vers la Manche, uniforme dans la multiplicité de ses menus accidents. Mais le pittoresque apparaît dès que les vallées, approchant de la mer, s'encaissent : alors, dans le sillon que la rivière aux eaux claires et rapides a creusé, on aperçoit des boucles qui se dessinent, des parois rocheuses qui se dressent, des bois touffus qui se pressent. Rivières modestes en basses eaux, puisque l'Exe en amont d'Exeter ne débite que 8 mètres cubes par seconde, mais sauvages lorsque les eaux des plateaux imperméables s'y précipitent : on a vu l'Exe à Exebridge monter de deux mètres en vingt-quatre heures.
Au-dessus de ces plateaux que dissèquent les vallées, on distingue de loin certains reliefs massifs qui les dominent de leurs formes aplanies et régulières. Ces hautes surfaces isolées sont le domaine de la lande et de la tourbe. L'une d'elles, l'Exmoor, tombe sur le canal de Bristol en falaises sauvages. Une autre, la plus remarquable, le Dartmoor, couvre 1 000 kilomètres carrés; haute terre de granité, elle laisse s'écouler vers le plateau bocager toute une étoile de rivières, Okement, Taw, Teign, Dart, Avon, Meavy, Tavy; parfois, sur la monotonie de ses landes tourbeuses, de curieuses formes arrêtent les regards : ce sont les tors, empilements de blocs granitiques semblables à d'énormes assises de maçonnerie. D'autres amandes de granité se succèdent jusqu'à l'extrémité de la presqu'île, donnant des bosses pelées, tantôt accidentées par des chaos de blocs, tantôt à moitié enfouies sous d'épaisses arènes : Bodmin Moor (425 m.), Hensbarrow Downs (315 m.), hauteurs de Redruth, massif du Land's End. Au large, à 50 kilomètres, les îles Scilly sont elles-mêmes le dernier élément de cette chaîne de massifs granitiques qu'on suit sur 170 kilomètres depuis le Dartmoor jusqu'au Land's End (pl. XXXVII, A).
Les côtes. — Le dessin général des côtes reproduit la répartition des reUefs continentaux : grandes baies, Lyme bay et Bridgwater bay, correspondant aux plaines; promontoire massif de l'Exmoor, prolongé en mer par l'île de Lundy; presqu'îles en saillie révélant les reliefs de roches dures : granité du Land's End, serpentine du cap Lizard, micaschistes de Start point. Mais tout ce qu'il y a de vigoureux, d'articulé et d'escarpé dans les contours du Devon et de la Cor-
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nouaille procède du dernier grand mouvement de submersion qui a poussé les eaux marines dans les parties basses du relief continental. A cet événement décisif se rattache l'isolement de l'archipel des Scilly, situé maintenant à 39 kilomètres du Land's End. La carte des fonds marins nous les montre reposant sur un socle, immergé à 70 mètres de profondeur, qui semble prolonger la presqu'île de Cornouaille; il se continue lui-même par le plateau sous-marin des Seven Stones, appelé the City par les pêcheurs anglais, en souvenir de la capitale du pays fabuleux de Lyonesse; plus loin encore vers le Sud-Ouest, un îlot perdu porte le phare de Bishop, la première lumière que les passagers d'Amérique aperçoivent en entrant dans la Manche. L'archipel des Scilly comprend quarante-huit îles et plus d'un millier d'écueils; les plus grandes St. Mary 's (6 km^5), Tresco (2 km" 4), St. Martin's, St. Agnes, se trouvent au Nord-Est; il va donc en s'émiettant vers le Sud-Ouest, direction vers laquelle la presqu'île va s'amin- •cissant (pl. X, B; XI, B; XXXVII).
Malgré la fréquence des tempêtes, malgré la violence des vagues, cette côte aux roches résistantes n'a pas reculé devant la mer. Presque partout, elle conserve ses formes de jeunesse, telles qu'elles résultent de la submersion : longs estuaires sinueux et ramifiés (sounds et rivers) de Falmouth, de Fowey, de Plymouth, de Dartmouth ; petites baies en arc de cercle limitées par des caps rocheux ; à l'intérieur de ces baies, d'autres découpures donnant des baies minuscules ou coves, et chacune de ces coves sculptée en une infinité de niches, de nez et de pointes ; une ligne de falaises superbes aussi variées que les assises rocheuses battues par les flots : falaises rouges des marnes et des grès permiens du Devon oriental, ravinées et croulantes; falaises de granité du Land's End, déchirées de fentes, détachant des écueils et des îlots; falaises sauvages de Clovelly et de Lynton, d'où les ruisseaux se précipitent sur la plage comme dans un goufîre (pl. XXXIX, A).
A ces formes de jeunesse s'opposent les formes plus adoucies des côtes de plaine. Sur la Manche, depuis l'embouchure de l'Exe jusqu'au Portland Bill, les saillies sont rares; des langues de sable barrent les estuaires ensablés; Chesil Eank, un grand cordon de galets, allonge sa courbe uniforme en avant d'une ligne de lagunes. D'énormes glissements de falaises (landstips) se produisent à l'Est de Seaton (pl. XL, A) : sur une couche molle d'argiles liasiques délayée par les pluies, des masses de sables et de craie se mettent en mouvement vers la mer; on vit en 1839 tout un morceau de campagne avec un champ de blé, un cottage et son puits s'ébranler et s'écraser sur la plage; le phénomène se répète de temps en temps; de nouvelles crevasses font présager les éboulements prochains. Les formes de régularisation avancée apparaissent, surtout le long du bas pays du Somerset. Sauf aux saillies de roches anciennes qui pointent en promontoires rocheux à Middle Hope, à Worle et à Brean Down, l'alluvionnement domine partout, et la côte présente les aspects propres aux régions basses et plates : des eaux peu profondes encombrées de bancs de sable (English Grounds, Gore Sand, Graham Bank, Culver Sand, Berrow Flats), obligeant la route des navires à se rapprocher de la côte galloise; des apports de vase qui se déposent dans les estuaires de la Parrett et des rivières voisines; de vastes étendues de sables et de boues découvertes par les marées basses dont la dénivellation atteint 13 m. 50 aux équinoxes; des dunes édifiées sur le rivage avec les matériaux que le vent enlève aux plages et aux bancs; en un mot, malgré les reprises locales de la mer, le lent colmatage des baies et l'atterrissement des estuaires.
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La vie rurale. — La presqu'île du Sud-Ouest, peu industrielle, n'a guère que des horizons ruraux; les habitants vivent surtout de la terre. L'empreinte de la culture sur le pays se traduit par l'aspect de bocage, par les lignes de verdure qui enclosent les pièces de terre. Des levées de terre, garnies d'arbres et de buissons, entourent les champs et les prés; sous ces chênes, ces frênes et ces hêtres aux racines noueuses, on voit se presser, pour achever d'épaissir la haie, des houx, des noisetiers, des fougères et des guirlandes de lierre et de clématite; si les vents de mer sont trop violents pour les arbres, aux haies se substituent des murs en blocs de granité. Entre ces talus ombreux, tout fleuris au printemps, circulent les chemins creux et les sentiers ruraux; tout près des villages ou des fermes, règne une auréole de pommiers; nous sommes dans le pays du cidre, la boisson familière du paysan du Somerset et du Devon (pl. XL, B).
La prairie occupe dans les champs beaucoup plus de place que les céréales : sept fois plus dans le Somerset, quatre fois dans le Devon et la Cornouaille. L'avoine, et surtout le blé et l'orge ont cédé un large terrain à l'herbe, ainsi qu'aux récoltes vertes, pommes de terre, betteraves, choux et raves. Sous un chmat océanique, la verdure resplendit; les bêtes restent en plein air jour et nuit. Aucun pays britannique n'a développé l'économie pastorale plus que le Somerset; il tient couchés en herbe les quatre cinquièmes de ses terres cultivées; aucun foin n'égale celui des prairies de Taunton ou des fameux Pawlett Hams sur les bords de la Parrett. Dans le Devon, avec l'eau des ruisseaux du granité on pratique de savantes irrigations. Partout la densité du cheptel atteint des proportions étonnantes : 257 têtes de gros bétail pour 1 000 acres (400 ha.) dans la Cornouaille, 180 dans le Devon, 241 dans le Somerset, la moyenne étant de 156 pour l'Angleterre. C'est le domaine de la race bovine du Devon, aux longues cornes droites, à la robe rouge. Quoiqu'on ne néglige pas l'engraissement, la production du lait et du beurre constitue la spéculation dominante; tout se vend dans les villes, à Bristol, à Plymouth et à Londres. Dans un petit district du Somerset, depuis les Mendip jusqu'à Yeovil et Frome, on fabrique le fameux fromage de Cheddar. Mais toutes les autres formes de l'économie pastorale ont aussi élu domicile dans ces campagnes verdoyantes : l'engraissement des moutons, l'entretien des porcs, l'élevage des volailles; sur les chemins de Cornouaille, on croise souvent des enfants qui mènent à la pâture un troupeau d'oies.
Sur les hauts massifs de l'Exmoor et du Dartmoor, battus par les vents et trempés par les nuées humides, les arbres ne croissent plus; les cultures disparaissent; on entre dans la lande, parmi les bruyères, les genêts, les ajoncs, les fougères et les myrtilles. Aux altitudes les plus basses de l'Exmoor, jusque vers 400 mètres, il y a encore de l'animation dans la lande; des murs en pierres ou des levées de terre, tout garnis de hêtres buissonneux et de bruyères, circonscrivent d'immenses pacages où broutent des troupeaux de moutons. Mais aux altitudes plus hautes, sur les laçges surfaces des sommets, la solitude règne; on chemine des heures, à travers le district de Dunkery, sans percevoir de bruit, si ce n'est le cri d'un oiseau, sans rencontrer d'être vivant, si ce n'est un daim ou l'un de ces poneys à demi sauvages que leurs propriétaires laissent paître en liberté dans la lande (pl. XL, C). Malgré sa faible hauteur (620 m.), le Dartmoor a des traits de nature montagnarde : des vents violents qui tuent les arbres, parfois de la neige encore en avril, une atmosphère mouillée qui plane sur la tourbe, des landes à perte de vue. Cultures et habitations, dépassant à peine
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350 mètres, se réfugient dans les combes bien abritées : c'est là qu'elles nichent, au milieu de leurs champs d'avoine et de leurs prés de fauche, à l'ombre de leurs haies d'aubépines, de houx et de lauriers. Chaque paroisse du Dartmoor a la jouissance d'une portion de lande; le paysan peut y prendre de la pierre, de la tourbe, de la litière; il peut en essarter des lambeaux à l'automne en brûlant les mottes de gazon, et il y mène paître ses vaches, ses moutons et ses poneys.
Auxmoors, à la lande haute et froide, s'oppose la lisière maritime, le littoral de la Manche, véritable « Riviera «aux hivers sans gelée, aux étés presque radieux. Les plantes subtropicales y poussent sans danger; aux environs de Penzance, myrtes, fuchsias, rhododendrons, lauriers réussissent en plein air; les façades des maisons se parent de géraniums rouges; palmiers ni cactus ne sont rares. Dans les îles Scilly, les rosiers et les fuchsias fleurissent en hiver; les jardins de l'abbaye de Tresco renferment une collection merveilleuse de plantes exotiques. Aussi la culture exploite ce climat béni. La Cornouaille littorale se consacre à la production des pommes de terre de primeur, qui vont sur le marché de Londres concurrencer celles de Jersey; et il n'est guère de ferme qui ne s'applique à soigner des champs de choux-fleurs, de fraises et de fleurs. En plein Océan, les insulaires des Scilly vivent essentiellement de la culture des fleurs pour Londres; jadis ils avaient commencé avec les primeurs; mais depuis 1870 toute leur attention se porte sur les fleurs : narcisses, jonquilles, lis, oeillets, iris, violettes, anémones, marguerites. Pendant six mois, tout le monde vit pour la fleur. On plante déjà en octobre; les narcisses fleurissent dès janvier; de décembre à juin, on cueille, on emballe et on expédie. On a oublié les anciens métiers, la pêche, la fabrication de la soude avec les algues; on travaille uniquement le petit jardin de fleurs d'où le ciel clément fait jaillir la fortune (pl. XIV, B).