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IV. — L'ARCHIPEL ANGLO-NORMAND. JERSEY ET GUERNESEY

Composé de trois grandes îles. Jersey, Guernesey et Aurigny, et d'un grand nombre de petites, l'archipel Anglo-Normand (the Channel Islands) appartient politiquement à la Grande-Bretagne : c'est un vestige des possessions de l'Angleterre en Normandie qu'elle perdit en 1204. Géographiquement, c'est un fragment de terre normande. Aurigny (Alderney), l'île la plus rapprochée de l'Angleterre, est à 105 kilomètres de Weymouth à vol d'oiseau, mais à 40 kilomètres de Cherbourg. De ^Yeymouth à Saint-Hélier (Jersey), on fait le trajet en six heures; de Carteret, en une heure ou une heure et demie.

Par leur granité et leurs roches cristallines, ces îles appartiennent au Cotentin. L'union des deux terres existait encore à une époque géologique récente; l'isolement date, comme celui des Scilly, du mouvement de submersion qui a formé les rias et le détroit du Pas de Calais; il paraît certain que l'homme préhistorique pénétra dans l'archipel par une terre ferme. L'archipel comprend quatre groupes d'îles : Aurigny, 794 hectares avec Burhou et les Casquets; Guernesey, 6 305 hectares avec Herm et Sercq ; Jersey, 11 625 hectares avec les hauts-fonds qui portent les petits archipels des Minquiers et des Chausey. A marée basse, le socle sousmarin émerge sur une surface qui double l'étendue de l'archipel. Un soulèvement de 55 mètres le réunirait au Cotentin. Un simple soulèvement de 35 mètres ferait d'Aurigny, de Burhou et des Casquets une île longue de 20 kilomètres, gigantesque brise-lames qui barrerait vers le Nord le golfe anglo-normand.

Par le modelé de ses côtes et par la nature de son climat, l'archipel révèle la domination tyrannique de la mer. Les marées imposent aux eaux des dénivellations de 12 à 15 mètres; elles les entraînent en des courants compliqués et impétueux; entre la Hague et Aurigny, à l'époque des équinoxes, elles circulent à la vitesse de 13 km. 5 à l'heure. Entre Guernesey et les Casquets, les courants viennent, durant le flux et le reflux, de tous les points du compas; sur de longues distances ils détournent les navires de leur route. Cette mer tumultueuse agit avec violence sur les côtes. Dressée à plus de 100 mètres au-dessus des eaux, l'île de Sercq se termine de tous côtés par des falaises si escarpées qu'elle ne possède aucun accès naturel; au havre des Creux, pour pénétrer dans l'île, il faut passer sous un tunnel ; sur d'autres points, des entonnoirs et des cheminées taillées dans le roc donnent une issue de l'intérieur vers la plage; partout les parois de l'île se débitent en piliers, en pointes, en écueils, en chicots. Les paysages littoraux de la côte septentrionale de Jersey sont des merveilles de relief et de couleur, avec leurs falaises parées de verdure même en hiver, leurs criques rocheuses toutes garnies de genêts, leurs rochers déchiquetés, leurs aiguilles, leurs cavernes, leurs pyramides et leurs arches.

Ces côtes dangereuses rendent pénible le métier de la mer; on l'abandonne peu à peu. Jersey n'envoie plus de marins en Islande et à Terre-Neuve comme autrefois; on ne pêche plus guère sur les côtes le homard ou le maquereau.

ÉTUDES RÉGIONALES

On se tourne vers la culture; les insulaires vivent en terriens. Cette orientation agricole trouve des avantages dans le climat océanique : des hivers doux et prolongés, des amplitudes diurnes extraordinairement faibles, pas de gelées nocturnes, des pluies réparties sur un grand nombre de jours pluvieux (à Guernesey, 875 mm. de pluie, 104 jours pluvieux), un arrière-automne délicieux prolongé jusqu'en novembre. Beaucoup de plantes subtropicales vivent en plein air : arbousier, magnolia, myrte, rhododendron, camélia, yucca. N'ayant pas à craindre la gelée et disposant d'une longue période de végétation, le paysan peut hâter ou retarder ses semailles, et produire des plantes délicates en avance de quinze jours sur les régions les plus chaudes d'Angleterre. La seule rigueur du climat vient des vents; aucun arbre, aucune culture ne réussit sans abri; tandis que les plateaux étalent leurs croupes rases battues par les rafales, les vallons, vraies oasis, offrent refuge à une splendide végétation.

La terre, naturellement peu fertile, est une création de la culture; depuis des siècles, les engrais marins l'enrichissent; les jachères n'existent plus, le champ ne se repose pas; il étonne par ses rendements admirables : une bonne terre de Jersey produit 5 tonnes de foin par acre (40 ares 4) et une seule coupe; sous Édouard VI déjà, on considérait les dizièmes et les douzièmes de dîmes de Jersey comme de solides revenus. Terre fertile et précieuse qui se débite en petites propriétés et en petites exploitations; à Jersey l'étendue moyenne de la ferme ne dépasse guère 4 ou 5 hectares. Cette division de la terre donne au paysage son trait le plus curieux : les clôtures qui découpent tout le terrain cultivé en casiers géométriques, murs en pierres sèches de Guernesey, haies ou levées de terre plantées d'arbres de Jersey. Les fermes se dispersent parmi ces enclos; pas de villages, pas d'agglomérations rurales.

Jusque vers le milieu du xix^ siècle, on vécut des ressources traditionnelles : cultures de céréales, vergers de pommiers, tricotage des vêtements de laine à domicile. Mais tout a changé depuis le développement des transports rapides et l'extension des marchés. On donne tous ses soins au bétail; on remplace les céréales par les cultures fourragères, prairies irriguées, trèfle, raves, panais, betteraves et choux-cavaliers. Les vaches de Jersey, de petite taille, de charpente délicate et gracieuse, sont d'excellentes laitières; l'île en compte 7 000, et Guernesey, 6000; certaine ferme de 15 hectares entretient 80 bêtes à cornes. Du lait, très riche en crème, on fait un beurre réputé qui s'exporte. On se spécialise si nettement dans cette production que la viande de boucherie doit être importée de France et d'Angleterre.

La fortune personnelle de l'archipel repose aujourd'hui surtout sur la culture maraîchère. Les pommes de terre couvrent le quart de Jersey; plantées en février, on les arrache fin avril et début de mai pour le marché de Londres; on fait appel pour la récolte à des équipes de Bretons. A la place des pommes de terre, on sème en juin des betteraves qu'on arrache en octobre : la même terre donne ainsi deux récoltes la même année. Aux pommes de terre de primeur, la douceur du climat permet d'ajouter tous les produits délicats conseillés par le sens commercial : à Guernesey, les raisins, les tomates, les figues, les melons, les pêches, cultivés sous des toits de verre; des pommes de terre forcées vendues dès la fin de mars; des bulbes de fleurs expédiés vers Haarlem. A Jersey, on retrouve les mêmes procédés industriels, mais, à cause du climat moins nébuleux et plus méridional, plus de cultures en plein air.

LE SUD-OUEST ANGLAIS

Une population d'une densité extraordinaire se presse sur ces îles : 380 habitants par kilomètre carré (96 900 habitants, dont 51 900 à Jersey et 41 850 à Guernesey). Chaque pouce de terre est âprement disputé, et il n'y aurait plus assez de place pour de nouveaux venus; beaucoup de fils de petits cultivateurs ont émigré au Canada, aux États-Unis ou en Angleterre. Tandis que les campagnes se dépeuplaient, les villes s'accroissaient presque démesurément; avec 18 000 habitants, Saint-Pierre Port contient 43 p. 100 de la population de Guernesey; avec 27 900 habitants, Saint-Hélier, 54 p. 100 de la population de Jersey.

L'archipel Anglo-Normand est anglais depuis plus de sept siècles; sauf deux ou trois coups de main, la France n'a jamais fait d'effort sérieux pour le reprendre. Jusqu'en 1568 il dépendit de l'évêché de Coutances; on le rattacha alors à l'évêché de Winchester. Malgré cette union avec l'Angleterre, l'isolement insulaire a toujours défendu l'originalité de ces petites terres. Jersey et Guernesey restent deux États indépendants; deux lieutenants-gouverneurs y représentent la Couronne, comme dans les Dominions; mais chaque île conserve ses Chambres qui la gouvernent selon des usages vénérables; à Guernesey, les « États » ont le droit de frapper de la monnaie de bronze à leurs armoiries; il n'existe pas de douanes au profit de l'Angleterre. Par leur langue, les îles se rattachent à la vieille souche normande; l'usage du français se maintient officiellement dans les tribunaux; les jeunes gens vont étudier le droit à Rennes et à Caen. Le vieux patois normand disparaît devant l'anglais dans le Sud de Jersey et l'Est de Guernesey, mais on entend toujours ses intonations traînantes dans le Nord de Jersey et l'Ouest de Guernesey. Contre ces survivances de la civilisation française, l'influence anglaise avance victorieusement. Elle domine les esprits par la religion protestante; elle domine les intérêts matériels par toute l'orientation économique; c'est vers Southampton et Weymouth que partent les primeurs, les fleurs, le beurre, le bétail. Chaque année, les touristes anglais inondent l'archipel; sans cesse les rentiers et les retraités viennent s'y fixer. Les habitudes anglaises se répandent partout dans le costume, dans la cuisine, dans l'habitation. Avec ses longues files de résidences et de cottages égrenés le long des routes, avec ses villas d'architecture froide, régulière et propre, Saint-Hélier offre le pur type d'une ville anglaise.

BIBLIOGRAPHIE

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