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LE WEALD

Aux espaces découverts, aux plaines sèches de la craie s'oppose le Weald, pays bossué, avec ses vallonnements humides et ses collines boisées, dont le nom seul évoque encore une image forestière. Il s'étend sur 160 kilomètres de l'Ouest à l'Est, sur 80 kilomètres du Nord au Sud. Entre les escarpements crayeux des Downs qui l'encadrent, il donne, avec les lambeaux de landes et de forêts, qui se mêlent aux champs, aux pâtures et aux vergers, l'impression d'une nature primitivement rebelle; et, de fait, il se rangea longtemps parmi ce qu'on est convenu d'appeler les mauvais pays.

Au centre du Weald, sur les hauteurs gréseuses et sableuses qui s'allongent de Horsham à Hastings et qui s'élèvent à 265 mètres dans le Crowborough Beacon, on chemine, encore aujourd'hui, parmi les landes et les bois; des massifs de vieux arbres, de chênes et de hêtres, persistent çà et là; mais les associations végétales trahissent plutôt la pauvreté du sol sableux; les bois de pins et de bouleaux, les taillis de châtaigniers alternent avec des clairières qu'envahissent les bruyères, les fougères, les ajoncs et les genévriers; parfois, sur les fonds humides, dorment de petites mares bordées de roseaux. C'est une zone de terrains vagues, impropres à la culture, de garennes, de commons, de parcs, vestige d'une bande forestière jadis plus épaisse et plus continue. La colonisation agricole ne la pénètre guère encore, mais la solitude n'y règne plus; la villégiature en prend possession; partout les résidences d'été s'y multiplient, à Mayfield, à Heathfield, à Balcombe, à Crowborough. Malgré tout, sous ces transformations, on perçoit toujours des réminiscences de nature sauvage.

A l'époque romaine, le Weald formait une masse forestière appelée Aiiderida

l'angleterre du midi.

Silva; plus tard les Anglo-Saxons le dénommèrent Andredesweald. A l'époque préhistorique, le peuplement l'avait évité; tandis que les vestiges néolithiques abondent sur les South Downs depuis Eastbourne jusqu'à Portsmouth, ils manquent presque entièrement dans la forêt. L'antique Pilgrims' way se détournait du Weald; elle suivait les North Downs pour gagner Canterbury. Cette zone forestière servait de limite aux groupements humains : les frontières du Kent, du Surrey et du Sussex s'y rencontrent. Durant des siècles, les communications s'v heurtèrent aux obstacles naturels. Vers 1771, Arthur Young nous raconte que, dans un village voisin de Lewes, il vit une dame de qualité se rendre à l'égUse dans une voiture à six bœufs, les chemins étant impraticables pour des chevaux.

La grande ressource du Weald forestier fut longtemps l'industrie du fer. On trouvait le minerai sous la forme de nodules et de lits minces dans l'argile infra-crétacée de Wadhurst (Sussex Est et Kent Ouest). L'abondance du bois permit de produire le fer en grand, et le pays devint le premier centre sidérurgique d'Angleterre; on le voit au xiv^ siècle fournir à l'armée d'énormes quantités de clous et de fers à cheval; aux xv^ et xvi^ siècles, fabriquer des canons. Au xvii^ siècle, les usines à fer pullulent dans les bois, auprès des rivières dont l'eau courante met en mouvement les marteaux à forger. L'épuisement des forêts et la concurrence des fontes au coke amenèrent peu à peu la décadence durant le XVI 11^ siècle, et, depuis 1830,1e silence règne dans les halliers. Il ne reste, comme souvenir de l'ancienne activité, que certains noms de lieux qui parsèment la carte : the Forge, the Furnace, Cinder hill, Hammerpond. Avec les forges, disparurent aussi les verreries de Wisborough (Sussex) et de Chiddingfold (Surrey), tuées par le manque de combustible. Mais voici peut-être que la métallurgie va ressusciter en ces lieux agrestes; des sondages effectués en 1890 ont reconnu dans le Kent l'existence de la houille, et déjà les mines de Snowdon, de Tilmanstone, et de Chislet en extraient annuellement plus de 300 000 tonnes; par surcroît, on a découvert du minerai de fer intercalé parmi les gisements houillers, et déjà s'installe une usine sidérurgique au voisinage de Canterbury; un nouveau pays noir va naître et troubler les horizons paisibles de l'Angleterre verte.

En ces pays de bois, de sols maigres et de fonds humides, l'économie rurale évolue depuis un siècle vers la pâture. Certains districts conviennent admirablement à l'élevage : telles sont les terres basses, gagnées sur la mer, appelées Pevensey levels et Romney marsh ; dans le quadrillage de leurs canaux et de leurs fossés, qui fait penser à une petite Hollande, on met paître, sur de plantureuses prairies, des multitudes de bêtes à cornes et de moutons; il fut un temps où l'on surnommait les éleveurs enrichis ihe Romney kings. La fortune ne vient plus sans doute aussi vite, mais la vocation pastorale n'a pas faibli; les agneaux du Romney, qui passent l'été sur le marais et montent pour l'hiver sur les hauteurs des Downs, sont réputés pour leur chair savoureuse. Partout, même dans les anciens districts à labour, les fermes du Weald s'orientent presque exclusivement vers la production du lait et de la viande; les prairies permanentes couvrent près de la moitié du Sussex et du Kent; sur les terres labourées, les récoltes vertes, raves, betteraves, choux, occupent un espace plus grand que les céréales; partout, derrière les grandes haies ombragées de chênes, d'ormes et de frênes, on aperçoit des bêtes à cornes, Shorthorn ou Jersey, disséminées dans les champs. Les fermes laitières se sont multipliées; il n'est point de petite station de chemin de fer où ne s'empilent, au passage des trains, les grands pots de lait destinés à

Gkookai'Hie universelle. —

Iles Britanniques.

ÉTUDES RÉGIONALES

Londres, à Brighton, à Hastings, à Eastbourne, à Seaford. Quant aux moutons, leur vrai domaine s'étend toujours sur les Downs, et leur élevage demeure la base de l'exploitation agricole, particulièrement sur les South Downs; c'est pour eux qu'on récolte le seigle, l'orge, les fourrages artificiels, et c'est pour eux que l'on conserve sur les collines de craie ces grands pâturages d'une herbe fine, légère, aromatique et croustillante, que fréquentent les troupeaux depuis un temps immémorial; la petite ville de Lewes, dont les campagnes sont la patrie de la race South Downs, reste le plus grand marché de moutons de la région. Parfois la médiocrité du sol rendrait précaire tout essai d'élevage intensif : on voit alors les fermiers, exploitant la proximité des marchés urbains, développer à fond l'élevage de la volaille; à Heathfield et à Uckfield (Sussex), de grands espaces herbus sont réservés à la basse-cour, et l'on y voit des milliers de volatiles picorer, gratter et s'ébattre. Ces fermes (poultry farms) vendent souvent leurs bêtes à des engraisseurs qui passent régulièrement en voiture dans les campagnes; chez ces engraisseurs, les animaux sont mis en cage, nourris, gavés et engraissés à point; puis on les expédie à Londres, où les gourmets les apprécient sous le nom de Siirrey fowls (pl. XLVIII).

Dans le paysage comme dans l'économie de la partie orientale du Weald, les arbres fruitiers constituent un élément fort original. Le pays convient aux vergers. Les rideaux d'arbres forestiers fournissent aux arbres fruitiers des abris contre les vents; la variété du relief multiplie les expositions; la maturité des fruits profite des étés plus lumineux; il y a des terrains meubles, surtout sur les North Downs et sur leur lisière septentrionale, où les arbres peuvent pousser aisément leurs racines. On a pu dire du Kent qu'il était le jardin de l'Angleterre; il l'était déjà à la fin du xvi" siècle, lorsque Camden écrivait de lui dans sa Brittania : « Pomis ad miraculum abundans, nec non cerasis ». Pommiers, poiriers, cerisiers, pruniers composent dans le Kent d'immenses bocages qui couvrent de préférence les terrains élevés, afin d'échapper aux gelées. On plante aussi les arbres fruitiers dans les pâtures. Dans les vergers, entre les rangées d'arbres, s'alignent d'autres rangées de framboisiers et de groseilliers; parfois, entre ces arbustes eux-mêmes, on cultive des fraisiers. Des arbres, comme le noisetier, que nous voyons en France abandonnés à eux-mêmes, reçoivent ici les soins de la culture; au lieu de se présenter en de grands taillis sauvages, ils se maintiennent en tiges isolées, comme les autres arbres à fruits. Il n'est guère, dans ces districts du Kent et du Sussex, d'exploitation rurale qui ne possède son verger; et il y a, pour l'emploi de la terre, comme une émulation que surexcite le voisinage du débouché urbain. A Horsham, on se spécialise dans la production des arbres de pépinières. Ailleurs on développe davantage la culture des fleurs, des roses, des orchidées. A mesure qu'on avance vers le Nord sur les terrains meubles qui tapissent les versants des North Downs jusqu'aux bords de la Tamise, le jardinage se fait plus intensif , et la culture maraîchère s'empare des champs; les petites exploitations se partagent le sol, et leurs mille produits délicats et chers trouvent une vente facile sur les marchés de Londres : fleurs et légumes des environs de Canterbury, radis de l'île de Thanet, épinards et cresson de Gravesend, légumes de la vallée de la Cray, plantes médicinales de Mitcham, choux et rhubarbe de Mortlake.

De toutes les productions du Kent, c'est assurément le houblon qui lui est le plus personnelle. Si cette culture occupe 1 850 hectares dans le Sussex oriental.

l'Angleterre du midi.

340 dans le Surrey occidental et 850 dans le Hampshire, elle en couvre 12 300 dans le Kent, c'est-à-dire, pour ce seul comté, plus de la moitié de la surface totale cultivée en Angleterre. Les houblonnières ont un de leurs districts privilégiés dans la vallée de la Medway autour de Maidstone; elles en ont un autre sur les terres limoneuses qui, depuis Rocliester jusqu'à Sandwich, forment la bordure des North Downs. Quoique menacée par la concurrence des houblons américains, cette culture riche n'a pas perdu pied dans le Kent. Jadis la terre plantée en houblon se hérissait d'une forêt de perches droites le long desquelles les tiges grimpaient; aujourd'hui on dresse de grands poteaux en bois de châtaignier ou de mélèze, trempés dans du goudron; de l'un à l'autre on tend des cordes ou des fils de fer galvanisé, destinés à soutenir les tiges; quand toute la plantation est en plein épanouissement, elle ressemble à une grande construction de verdure couverte d'un dôme de feuillage. Parfois, comme abri contre le vent, on plante, en ligne serrée, un rideau de peupliers. La cueillette exige une main-d'œuvre nombreuse. Vers la fin d'août, elle est fournie par les pauvres gens des quartiers misérables de Londres, qui viennent pour la durée du travail. On dirige le houblon, une fois cueilli, vers les oasts ou séchoirs, constructions originales qui attirent l'attention curieuse du voyageur : ce sont des tours rondes en briques, hautes de 4 à 5 mètres, terminées par un cône au-dessus duquel s'élève une cheminée à capuchon; à l'intérieur, au-dessus d'un feu de charbon, de coke ou de charbon de bois, le houblon s'entasse sur un treillage de fil de fer, qui laisse passer l'air chaud. Séché, le houblon part pour les brasseries. Malgré les frais et les aléas de sa culture, il représente toujours une vraie fortune pour le pays. Toute cette culture soignée de verger et de jardin est l'œuvre de petites exploitations. C'est le petit cultivateur, travaillant avec sa famille, qui en est presque partout l'agent essentiel. Dans le Kent, beaucoup d'exploitations ne dépassent pas 4 ou 6 hectares (pl. XLVIII).

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