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IV. — LA VIE URBAINE

Dans ces pays agricoles, l'éveil de la vie urbaine n'est pas venu de la terre, mais de la mer. La péninsule du Kent s'avance à la rencontre du continent; dès l'antiquité, elle servit de pont entre l'Europe et la Grande-Bretagne. Plus à l'Ouest, l'estuaire de Southampton ouvre une voie de pénétration vers les Midlands. Ainsi, de chaque côté de la barrière du Weald, des routes maritimes prennent terre et mènent au cœur du pays : l'une, de Douvres, gagne le Nord par Londres; l'autre, du Soient, atteint les Midlands et l'estuaire de la Severn. Les premiers germes urbains ont poussé sur ces grandes routes.

Sur la route la plus orientale, le point de débarquement varie au cours de Thistoire : ce fut, selon les époques, Richborough, Deal, Douvres, Folkestone ou Hythe. La route, se dirigeant vers le passage de la Tamise à* Londres, traversait la Stour à Canterbury et la Medway à Rochester; l'une et l'autre ville lui doivent l'existence. Le site de Canterbury était déjà occupé par un village celtique; les Romains en font une grande station militaire (Durovernum) ; les Jutes s'y installent et lui donnent son nom actuel {Caniwarabyrig, bourg des hommes du Kent). La ville se trouve sur le chemin des missionnaires chrétiens qui viennent du continent; en 597 arrive saint Augustin, qui devient bientôt l'archevêque

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de toute l'Angleterre. Depuis lors, les destinées de Canterbury se sont liées étroitement à l'histoire religieuse du pays. Métropole ecclésiastique de l'Angleterre, elle conserve, avec la résidence de l'archevêque primat, la belle cathédrale des xi^-xv"" siècles, qui fut bâtie sur les ruines d'un temple païen et d'une première église chrétienne; petite ville tranquille de 24 000 habitants, la vie moderne l'effleure à peine, et son bruit expire à ses portes. Au passage de la Medway, Rochester (30 000 hab.) marque une autre étape de la route de Londres, la Doubris des Celtes, la Durobriuœ des Romains; elle fut dès le vii^ siècle le siège d'un évêché; sa cathédrale du xvii^ siècle occupe l'emplacement d'une chapelle fondée par saint Augustin.

A l'Ouest du Weald, de vieilles villes jalonnent les itinéraires qui partaient du Soient. Winchester, bâtie sur la rive droite de l'Itchen, fut successivement une forteresse celtique (Caer Gwenf) une étape romaine ( Venta Belgarum) et la capitale des Saxons du Wessex; elle devint la résidence d'Alfred le Grand, de Canut et de Guillaume le Conquérant; elle rivalisa avec Londres, tant que cette ville ne fut pas un port; c'est une cité de cathédrale, de monuments anciens, de maisons vénérables, d'arcades, de ruelles étroites, d'arbres antiques ombrageant de vieilles pierres. Au confluent de l'Avon, de la Wylye et de la Rourne, s'élève Salisbury (22 000 hab.), le chef-lieu du comté de Wilts. Elle naquit à 2 km. 5 de son emplacement actuel, sur une hauteur qui le domine, à Old Sarum; là se succédèrent un camp celtique, un fort romain, une ville saxonne, un évêché; c'est en 1220 que le siège épiscopal fut transféré de ce site élevé à Salisbury, dans la vallée; au xiii^ siècle la cathédrale s'édifia, et, autour d'elle, s'assemblèrent les maisons de la paisible cité; auprès de l'eau, propice au lavage des laines, des artisans établirent leurs manufactures de laine; et Salisbury devenait à la fin du xiv^ siècle la huitième ville du royaume. Non loin d'elle, près d'Amesbury, on a découvert une autre station romaine fondée sur un ancien camp gaulois.

Ce type de villes, stations routières, manque au Weald; les forêts en écartaient les courants de trafic. Ses villes ne sont guère que des villages grandis et enrichis par les échanges régionaux; presque toutes, elles commandent une cluse, à l'endroit où une rivière traverse les Downs : telles Ashford sur la Stour, avec les ateliers du South East Railway (12 000 hab.), Maidstone sur la Medway (34 000 hab.), chef-lieu du Kent, avec des brasseries, des papeteries, des pépinières; Sevenoaks sur la Darent, Dorking sur la Mole; Guildford (22 000 hab.) sur la Wey, chef-lieu du Surrey, ville forte à l'époque de Guillaume le Conquérant, centre drapier au moyen âge, aujourd'hui marché de grains; Arundel sur l'Arun. A Lewes, le vieux château gardait le défilé de l'Ouse; la petite ville, pittoresque avec ses rues grimpantes et ses vieilles maisons de bois, est le chef-lieu du comté de Sussex (11 500 hab.). A ces villes anciennes, il faut ajouter Tonbridge Wells (35 000 hab.), ville nouvelle qui doit son premier développement du xvii^ siècle à ses eaux minérales, et son essor actuel à la villégiature; dans cette contrée de landes et de bois, elle représente déjà l'une des annexes estivales de l'agglomération londonienne.

Dans la formation des villes, c'est la mer qui a joué le rôle principal. Nous les voyons garnir la côte sur les points de débarquement, prêtes à commercer avec le continent ou bien à se défendre contre lui. C'est sur les bords du Pas de Calais que se développe au xviiie siècle la confédération des Cinque Ports, Hastings, Sandwich, Romney, Hythe et Douvres, auxquels s'associent par la suite Rye et

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Winchelsea; véritable puissance souveraine, elle a la charge de la protection navale du pays; elle fournit une flotte à Édouard I^r en 1277 contre les Gallois; et en 1293 elle bataille rudement contre les marins de Normandie; le nom de ces petites cités demeure lié à l'histoire des luttes séculaires contre la France, aux exploits des corsaires et aux entreprises des contrebandiers. Mais, sauf Douvres, elles ont terminé depuis longtemps leur carrière maritime. Le trafic rapide avec le continent appartient maintenant à trois ports, outillés chacun par une compagnie de chemin de fer. De Newhaven, on gagne Dieppe en quatre heures; de Folkestone, Boulogne en deux heures; de Douvres, Calais en une heure et demie et Ostende en quatre. Un flot de passagers circule journellement sur ces routes fréquentées. Elles desservent aussi le transport des marchandises chères et des denrées périssables; par là pénètrent sur le marché anglais les beurres, les œufs, les volailles, les poissons, les fruits expédiés par le continent, ainsi que les articles manufacturés de grande valeur, tels que les soieries, les draps, les gants, les montres, les automobiles qui viennent de France.

Parmi ces ports, Douvres est devenu une grande ville de 40 000 habitants. Comme elle n'a pas de port naturel, on dut y construire, à l'époque moderne, deux bassins à flot et un bassin de marée. Tout récemment, pour mettre en valeur sa position exceptionnelle sur le détroit, l'Amirauté britannique en a fait, par la construction de deux énormes digues, un port en eau profonde, qui constitue à la fois un vaste refuge contre les tempêtes, une base pour la marine militaire et une escale pour les paquebots de plusieurs lignes réguhères à destination de New York et de l'Extrême-Orient.

Face à la France, la rivale traditionnelle pour l'empire des mers, il fallut protéger la côte de la Manche. Si Douvres surveille le Pas de Calais, Portsmouth constitue un engin de défense générale, à la fois arsenal et atelier. Cette ville s'est bâtie, sur des terres d'alluvion prises à la mer, à l'entrée d'une longue baie qui lui sert de rade; on ne parvient devant Portsmouth que par le chenal de Spithead, que l'île de Wight abrite du côté du large; on ne pénètre dans la rade que par un goulet étroit; en arrière de la ville, sur une crête de craie qui domine la côte, s'élèvent les fortifications du front de terre. Presque toute l'existence de Portsmouth dépend de sa fonction militaire; on y trouve réuni tout ce qui peut servir à l'armement et à l'entretien de la formidable force navale qui s'y concentre : arsenal, bassins, chantiers, ateliers, magasins de vivres et de munitions, fabriques de poulies, de cordages, de voiles, de drapeaux, de biscuits. L'agglomération comprend, en réalité, quatre villes soudées entre elles : Portsea, Landport, Southsea et Portsmouth; elle contient 248 000 habitants. Il faut y joindre Gosport, sur la rive occidentale du goulet, qui possède les magasins de vivres et d'habillement et l'hôpital. Southsea est la ville de plaisance et de résidence.

Dans les mêmes eaux tranquilles, à l'extrémité du long bras de mer de Southampton Water, une autre grande ville maritime s'est développée : Southampton, 167 000 habitants. Elle doit sa valeur navale au phénomène de la triple marée qui prolonge de deux heures la durée de l'étalé du flux. Très anciennement, ce puissant chenal servit de voie d'accès vers le cœur de l'Angleterre, mais l'essor moderne date du milieu du xix^ siècle. C'est que Southampton offre aux navires qui viennent de l'Océan ou qui s'y rendent l'avantage de la route la plus courte pour gagner Londres par terre; les gros transatlantiques qui ne

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peuvent atteindre Londres à cause de leurs dimensions et qui veulent éviter les détours dangereux du Pas de Calais ont fait de Southampton leur port de départ ou leur port d'escale, et, en réalité, le port de vitesse de Londres. Les chemins de fer, si étroitement liés en Angleterre au trafic maritime, ont hâté cette évolution : depuis 1892, la London and South Western Railway Co possède les bassins; elle les a aménagés et outillés de manière à recevoir les plus gros tonnages, de jour et de nuit. En 1907, la White Star Line y transféra de Liverpool la tête de plusieurs de ses services réguliers vers New York; d'autres compagnies y embarquent leurs passagers pour New York, les Indes occidentales, l'Afrique australe; plusieurs lignes allemandes du Lloyd et de la Hamburg Amerika y faisaient escale avant la guerre. Aussi, avec ses 3 870 000 tonnes de navires entrés en 1920, Southampton vient-il au cinquième rang des ports britanniques pour le commerce extérieur. Toute cette fortune est un reflet de la grandeur de Londres : c'est de la métropole qu'il reçoit presque tous ses passagers; c'est pour elle qu'il débarque des cargaisons de denrées alimentaires, viande, beurre, pommes de terre, lard, et de denrées d'entrepôt, comme le caoutchouc, la laine, le cacao et le café. Quant aux expéditions, il attire non seulement les articles manufacturés, étoffes et machines, en provenance des centres industriels et capables de supporter un léger accroissement de frais de transport par voie ferrée, mais encore des marchandises réexpédiées par les entrepôts de Londres. Même par ses institutions scientifiques, Southampton se rattache à la capitale, puisqu'il est le siège des services de la carte de l'État-Maj or britannique, Ordnance Survey and Map Office; il se trouve ainsi associé à la fonction commerciale et à la fonction géographique de Londres.

Southampton n'est pas le seul satellite de Londres sur ces rivages méridionaux. Il existe, loin de Londres, une vraie banlieue londonienne sur les bords de la Manche, une sorte de « Riviera » britannique favorisée par le nombre des heures de soleil, la tiédeur et la clarté de l'atmosphère. Toutes les villes du littoral, même les ports, sont, les unes en été, les autres toute l'année, le refuge des foules qui fuient la grande ville; pressées parfois les unes contre les autres jusqu'à se toucher, elles forment comme une zone de luxe et d'élégance, comme une esplanade de plaisir et de sport; elles dessinent une brillante avenue, une façade éclatante dont les lumières resplendissent dans la nuit. Plusieurs sont de grandes cités; toutes se relient avec l'intérieur du pays par un réseau touffu de voies ferrées. D'un bateau qui longerait les côtes, on les verrait défiler depuis le Kent jusqu'au Dorset : Margate, Broadstairs, Ramsgate (28 000 hab.), Deal, Douvres, Folkestone (34 000 hab.), Hastings et St. Leonard's (66 000 hab.), Eastbourne (54 000 hab.), Newhaven, Worthing, Bognor, Hayling, Southsea et, par-dessus tout, Brighton (145 000 hab.), la reine des plages britanniques, où la saison mondaine commence en novembre, et surnommée London super Mare. Par le charme de son ciel, la beauté de ses falaises et la grâce de ses campagnes, l'île de Wight tout entière appartient à ce domaine des villégiatures et des résidences; elle vit du tourisme et des gens du dehors; ce sont les étrangers qui font la fortune de Ryde, de Sandown, de Shanklin, de Ventnor, de Newport, de Cowes; depuis 1888, elle forme un comté particulier administré par son County Council et peuplé de 94 800 habitants, soit 240 par kilomètre carré. Au delà de l'île de Wight, vers l'Ouest, se succèdent Bournemouth (84 000 hab.), entourée de bois de pins, Weymouth (20 000 hab.), Lyme Régis, Seaton, Sidmouth. Cet essaim de villes litto-

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raies, plages et stations balnéaires, représente un type de civilisation originale : les Anglais y organisent leur plaisir et leur repos avec la môme méthode qu'ils apportent à l'aménagement de leurs usines; autour de la plage, qui est le centre de la ville, se pressent les hôtels, les restaurants, les cinémas, les orchestres; les concerts, les skatings et les théâtres; tout ce qui peut charmer et occuper un loisir a été prévu et installé : jetées, promenades, parcs, esplanades, champs de courses, stations de yachts, terrains de tennis, de croquet et de golf. Ce sont presque toutes des villes jeunes, de plan régulier, d'architecture brillante; elles éclatent de couleur et de bruit en été, et s'assoupissent en hiver. Pourtant il en est qui retiennent un nombre de plus en plus grand d'habitants sédentaires; la population du Sussex ayant passé au cours du xix^ siècle de 160 000 à 605 000 habitants, on constate que la moitié de l'accroissement doit être attribué à Brighton, Hastings et Eastbourne. Cette génération rapide de villes littorales n'est qu'un épisode nouveau dans l'évolution de la grande agglomération de Londres.

BIBLIOGRAPHIE

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