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III. — LA POPULATION

Autour de ce port qui étend ses affaires sur le monde entier, se concentre une énorme agglomération urbaine. Londres était déjà une ville hors de pair avant le xix^ siècle, le siècle des grandes villes. En 1682, elle renfermait 670 000 habitants, alors que Bristol, la seconde cité du royaume, n'en avait que 30 000 : des écrivains s'inquiétaient de cette tête qui semblait trop grosse pour son corps. Au xix^ siècle, des villes britanniques comme Glasgow, Manchester et Liverpool atteignent le million d'habitants, avec leur banlieue immédiate. Mais Londres les dépasse toutes, de très haut : c'est la ville par excellence, un de ces monstres urbains comme l'histoire en connaît peu. Ayant franchi le million entre 1800 et 1810, elle arrivait à 2 800 000 en 1861 et à 4 483 000 en 1921 ; tel est le chiffre de population du comté administratif, c'est-à-dire de ce qui doit seul porter le nom de Londres. Mais, si l'on considère le Greater London, c'est-à-dire le territoire soumis à la Police métropolitaine, on obtient en 1921 un total de 7 476 000 habitants, presque le sixième de la population britannique. Il y a plus d'hommes dans cette agglomération urbaine que dans certains États, comme la Norvège, la Suisse et même les Pays-Bas; autant que dans la Belgique.

Londres au travail. — Au sein de cette puissante communauté, il faut distinguer les groupements d'hommes qui accomplissent les principales fonctions dont son existence dépend. Monde du négoce, monde ouvrier, monde officiel, telles sont les grandes classes sociales qui représentent les intérêts primordiaux de la ville.

Le centre du monde du négoce se trouve dans la Cité et ses abords, dans les quartiers mêmes où, dès le début de l'histoire, le passage de la Tamise et le terme de la navigation maritime avaient fixé les marchands. Là siège la puissance commerciale, maritime et financière de Londres. Au xiii^ siècle, il y avait là, tout près de l'emplacement actuel de Wood street, de Milk street, de Honey lane, de Ironmonger lane, un territoire couvert de baraques, comme une foire permanente où les marchands exposaient leurs articles; c'était la grande place du

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Marché, le Cheap, dont le Cheapside actuel a retenu le nom. De nos jours, presque toutes les branches du grand commerce ont ici leur bourse ou marché, leur Exchange : la laine dans le Wool Exchange, Coleman street, avec ses enchères publiques à époques fixes; les drogues, camphre, ipéca, aloès, eucalyptus et autres dans les Commercial Sale Rooms, de Mincing lane; le charbon dans le Coal Exchange, Lower Thames street; le blé dans le Corn Exchange, Mark lane; le thé et les plumes, Mincing lane; les diamants et les pierres précieuses dans Hatton garden; les coquillages, les nacres dans Queenhithe; les fourrures dans Lime street, avec les magasins de la vieille Compagnie de .la Baie d'Hudson; les métaux dans Whittington avenue; le tabac dans Fenchurch street. On ne peut guère citer que trois bourses qui aient élu domicile sur la rive droite : le houblon à Southwark, le beurre et le lard près du London Bridge, les peaux et les cuirs à Bermondsey près des anciennes tanneries. Dans les immenses locaux qui servent de quartier général à chaque négoce, les bureaux se pressent à côté des ateliers d'emballage et des services de transport. Auprès de ces bourses de marchandises, viennent se grouper les organisations et les entreprises qui s'occupent des transports maritimes, les maisons des armateurs, des affréteurs et des courtiers; dans Billiter street fonctionne le Shipping Exchange, la bourse du fret, où les négociants qui ont besoin de navires rencontrent les armateurs qui ont besoin de fret. Dans le Royal Exchange sont installés les bureaux du Lloyd's, la merveilleuse entreprise d'assurances maritimes, unique au monde, qui reçoit à tout moment de tous les points de l'univers, des informations sur les traversées et les opérations de chaque navire britannique. Tout près de la Tour, s'élèvent les bâtiments de Trinity House, la grande administration qui veille à l'éclairage et au balisage de la route maritime, et les bâtiments de la Douane. Non loin de là, se dressent les institutions financières qui détiennent les capitaux britanniques, donnent le branle à leur circulation et les distribuent à travers le globe : la Banque d'Angleterre, les banques privées, les sociétés financières. Enfin, symbole de cette vie intense dont les palpitations se transmettent jusqu'aux coins les plus reculés de la Terre, la Poste Centrale, point d'attache d'un réseau universel de communications télégraphiques, reçoit et lance les ordres, transmet les nouvelles et les cours, tandis que le Times, le grand journal de la Cité, recueille les informations, défend les intérêts du capital britannique, exprime les opinions de ce foyer d'affaires. A travers les rues, à l'intérieur des maisons de ces quartiers enfiévrés, règne durant la journée l'animation d'une fourmilière; le matin, de 8 à 9 heures, se précipite l'afflux des négociants, des employés, des clerks, des secrétaires, des directeurs; le soir, c'est le reflux vers les villas de la banlieue, et bientôt presque la solitude. On n'habite plus guère la Cité; on y vient travailler; c'est, à l'intérieur d'une ville, la curieuse spécialisation d'un quartier d'où les foyers ont émigré et qui ne conserve plus que les bureaux et les magasins.

Il y a dans Londres une masse prodigieuse d'ouvriers dont la grande majorité s'occupe à faire fonctionner la machine commerciale : dockers qui chargent et déchargent les cargaisons, manœuvres qui manipulent les marchandises et les transportent entre les navires, les entrepôts et les gares; matelots des allèges; employés des chemins de fer, des tramways et des omnibus; mécaniciens des engins du port, gardiens des entrepôts, ouvriers des usines à gaz. A consulter la rubrique du recensement intitulée Transport, Locomotion and General Labour, on obtient un total de 360 000 ouvriers, formant avec leurs familles une popula-

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Iha liritanniques.

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tion de plus d'un million d'âmes. Par leur masse, ils signifient que la fonction commerciale demeure primordiale à Londres.

Cette fonction commerciale domine la fonction industrielle, et, dans sa tyrannique primauté, elle l'a même entravée. Jusque vers le milieu du xix^ siècle, Londres possédait non seulement les industries inséparables de la vie d'une grande ville, mais encore des industries que son commerce alimentait de matières premières. Mais Londres doit amener de loin la houille et le fer, elle manque d'espace pour installer des usines, et les terrains se vendent cher. On a vu les usines émigrer vers les bassins houillers, les constructions navales abandonner presque entièrement la Tamise, la cordonnerie se transporter à Leicester et Northampton, le tissage se déplacer vers le Lancashire, les raffineries de sucre presque toutes disparaître. Londres n'a même pas pu retenir les industries dont ; elle avait les matières premières chez elle : on ne tisse pas la laine auprès du plus I grand entrepôt de laine du monde, ni le coton auprès des bassins qui le reçoivent de l'Égypte et de l'Inde; on ne moud pas le blé dans une ville énorme qui achète tant de grains et consomme tant de pain.

Ce sont des industries d'un type spécial qui vivent à Londres et dans sa banlieue. Pour le travail du fer, Londres est avant tout un atelier de réparations; à Poplar, Deptford, Greenwich, Woolwich, Bermondsey, Southwark, Lambeth, Battersea, la métallurgie occupe près de 55 000 ouvriers; il s'agit non de construire les machines, mais de réparer celles qui fonctionnent pour le port et la ville. Çà et là, d'autres usines s'échelonnent le long de la Tamise : scieries, savonneries, produits chimiques à Rotherhithe et Deptford, chantiers de bateaux à Poplar, fabriques d'allumettes à Bow, arsenal de Woolwich; elles profitent du voisinage du fleuve qui leur amène le charbon et les matières premières. Des papeteries se groupent dans la vallée de la Medway, à proximité du débouché métropolitain. Mais cette variété des besognes industrielles écarte toute comparaison avec les concentrations du Lancashire ou du Yorkshire. Ce qui caractérise surtout Londres, ce sont deux types d'industries issues des besoins et de la nature de la population urbaine : les unes fabriquant avec une main-d'œuvre d'élite des produits de luxe pour une société opulente, bijouterie, horlogerie, carrosserie, chapellerie, tannerie et sellerie, joaillerie; les autres puisant dans les quartiers populeux une main-d'œuvre à bon marché pour des articles à bas prix, habits, souliers, meubles, boîtes en carton. Le domaine de l'habillement et de l'ameublement s'étend dans les quartiers de l'East End; le travail ne s'accomplit pas en des manufactures, mais dans les petits ateliers et dans les logis des pauvres gens, juifs pour la plupart, qui habitent ces quartiers surpeuplés; dans les seuls bourgs de Stepney, Bethnal Green, Shoreditch, Poplar, Hackney, vivent plus de 30 000 tailleurs, de 15 000 ébénistes, de 15 000 cordonniers, travaillant pour d'infimes salaires, victimes du sweating System.

C'est dans ces quartiers de l'East End, auprès des dockers et des ouvriers en chambre que la pauvreté, triste rançon des grandeurs de la Cité, élit domicile. Aux dockers, le trafic du port, avec ses fluctuations saisonnières, ne donne qu'un travail intermittent; le chômage est un phénomène chronique. Aux ouvriers des petits ateliers, il ne reste, en échange d'un labeur épuisant, qu'un maigre salaire. Plus du tiers des habitants de Shoreditch, de Whitechapel, de Limehouse, de Bethnal Green sont des pauvres; presque la moitié, à Saint-Georges de l'Est. On y vit dans l'entassement; alors que la densité moyenne pour l'ensemble de |

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Londres est de 57 habitants par acre, elle atteint 171 à Bethnal Green et 330 à Spitalfields. Rien n'égale la monotonie triste de cette agglomération ouvrière, aux longues rues sans fin, aux petites rues noires et malodorantes où pullulent les enfants en haillons. Kt pourtant, à travers les déchéances, les laideurs et les souffrances, on y voit bouillonner la vie; le soir venu, surtout le samedi, les rues s'emplissent d'une foule extraordinaire. Boutiques en plein vent où se détaillent les vieilles chaussures, les ferrailles, les vieux habits et les vieux meubles; échoppes grouillantes de monde, où, dans les relents d'huile et de graisse, se débite du poisson frit; étalages à boniments, music-halls et cinémas à façade tapageuse éblouissante de lumière, tout donne l'impression d'un débordement de vie (pl. XLIX, B).

Classes commerçantes, classes ouvrières, ce sont les forces matérielles qui créent la richesse. Mais Londres, tête d'un grand empire, abrite les classes dirigeantes, celles qui constituent l'armature intellectuelle de la suprématie britannique. A Londres, la distinction des classes sociales creuse des limites, plus marquées qu'à Paris, entre leurs cantonnements topographiques : si la ville ouvrière s'étend à l'Est, la ville officielle se trouve à l'Ouest de Londres. Elle s'est développée autour de l'abbaye de Westminster, fondée près du gué de la Tamise, qui fut, avant le Pont de Londres, le grand passage du fleuve. Centre de richesse et de civilisation, le monastère groupait auprès de lui, dès le début du moyen âge, l'élite et la force de la société; auprès de lui, les rois normands fondèrent un château, associant ainsi la puissance séculière à la puissance spirituelle. Château et abbaye devinrent le cœur politique du pays; ils n'ont pas cessé de se lier intimement à la vie nationale. Dans la vieille église abbatiale, Westminster Abbey, les grands hommes d'Angleterre sont ensevelis. Tout près d'elle, dominant les flots noirs et les plages vaseuses de la Tamise, s'élèvent les palais du Parlement britannique, the Houses of Partiament, et, un peu en arrière, parmi la verdure des parcs, les palais royaux de St. James et de Buckingham, ainsi que les principaux ministères. Plus près de la Cité, entre le quartier du pouvoir et la ville des affaires, se trouvent le Palais de Justice (Law Courts) et l'École de Droit (the Temple). Non loin de la royauté, des ministres et de la loi habitent ceux qui durant longtemps furent les seuls à les servir et à les approcher; leurs somptueux palais emplissent le quartier des Parcs, dans le West End. C'est là aussi, dans Pall Mail, Waterloo place. St. James street et Piccadilly que se groupent les cercles, les clubs, ces lieux de réunion confortables et distingués où les gens de la société s'assemblent suivant leurs affinités et leurs professions et contribuent à la formation de l'opinion publique. Autres ouvriers de la pensée nationale : les journaux, dont les agences se succèdent dans Fleet street, et les libraires, qui ont fait de Londres l'un des grands centres d'édition et d'imprimerie du monde. Puis ce sont les théâtres de Piccadilly et de Leicester square; les riches magasins de Regent's street, d'Oxford street, de Piccadilly, où l'on admire les merveilles du goût anglais; et enfin toutes les institutions d'art et de science, qui conservent les trésors du goût et de l'esprit : British Muséum, National Gallery, Natural History Muséum, Impérial Institute; musées, académies, université, sociétés, savantes et, en particulier, la Société de Géographie de Londres, dont l'effort se confond depuis plus d'un siècle avec l'essor de l'Empire britannique et les progrès de notre connaissance de l'univers; car l'esprit britannique aime à scruter les points du globe où vit un sujet britannique, où gît un intérêt britannique (pl. L et LI).

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La vie matérielle de Londres. — Nourrir et entretenir cette masse de sept millions d'hommes représente une tâche formidable. A mesure que la ville grandit, il fallut sans cesse accroître ses ressources en eau. Longtemps on se contenta de puits creusés dans les graviers, les sables et les argiles du sous-sol : mais la multiplication des maisons rendit ces eaux dangereuses; on leur attribue, non sans raison, l'étendue des ravages de la peste de 1665. Déjà on avait entrepris des captations lointaines : dès le début du xvii^ siècle, on avait construit un aqueduc qui amenait à Londres les sources de Chadwell et d'Amwell, dans la vallée de la Lea; l'usage de cette eau de la New river (c'était le nom de l'aqueduc) devint général pendant la fin du siècle. Mais il ne suffît bientôt plus. On fora des puits artésiens dans la craie de la vallée de la Lea, puis d'autres dans le Kent.

Enfin la Tamise elle-même a été mise en réquisition; on prend l'eau à Staines, en amont de l'écluse de Teddington où s'arrête la marée; on la filtre dans d'immenses réservoirs qui fournissent à Londres 57 p. 100 de sa consommation.

Depuis 1904, tout le service des eaux se concentre dans

FiG. 70. — Le comté de Londres. Les divisions administratives {boroughs). M etropoUton

^ ^ Water Board; il

distribue chaque

jour la quantité colossale de plus de dix millions d'hectolitres d'eau. L'abondance de l'eau et, peut-on dire, la pléthore d'eau constitue l'un des avantages de la vie matérielle de Londres : on peut la considérer, pour cette raison, comme l'une des villes les plus saines du monde. La Tamise, balaj'ée deux fois par jour par les marées, lui donne aussi l'avantage d'un excellent drainage : depuis 1859, tous les égouts de Londres aboutissent à deux collecteurs, un sur chaque rive, qui se déchargent dans le fleuve; le reflux entraîne ainsi chaque jour vers la mer 90 millions d'hectolitres d'eaux polluées; mais la Tamise souillée n'est plus qu'un fleuve aux eaux louches et empoisonnées.

Chaque jour, des masses de vivres débarquent à Londres, venant du monde entier. Leur abondance même fait de Londres un marché qui les redistribue sur une grande partie de l'Angleterre. C'est de Smithfield, centre d'arrivage de la viande, que beaucoup de villes de la grande banlieue et des comtés voisins reçoivent leurs approvisionnements de boucherie. Covent Garden joue le même rôle pour les légumes, et Billingsgate pour le poisson.

Administrer cette ville immense n'est pas un problème moins grandiose que de la nettoyer et de la nourrir. Jusqu'au milieu du xix^ siècle, elle demeura un

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agrégat de paroisses autonomes, sans autorité centrale. Pour la première fois, en 1859, on fonda un service qui comprit l'ensemble de l'agglomération londonienne : c'était le Metropolitan Board of Works, mais destiné seulement à l'organisation du système des égouts. Ce ne fut pas avant 1888 que l'unité de Londres fut reconnue pratiquement et matérialisée dans un cadre administratif : à cette date, on constitua, avec des parties des comtés de Middlesex, de Surrey et de Kent, un comté, le comté de Londres, County of London, couvrant 307 kilomètres carrés et comprenant 4 500 000 habitants. Ce comté, pourvu d'un Conseil de comté élu, se divise en vingt-huit Metropolitan boroughs qui ont chacun leur maire, leurs échevins et leurs conseillers. Seule la Cité a échappé à cette réorganisation; avec ses 3 kilomètres carrés et ses 30 000 habitants, elle conserve les formes administratives du moyen âge, presque indépendantes de l'autorité du Conseil de comté; elle a son lord maire, ses échevins, son common Council élus selon le mode ancien, son shériff, sa police, ses tribunaux et même ses privilèges (fig. 70).

Il existe une autre circonscription administrative qui englobe presque exactement toute l'agglomération urbaine qui gravite autour de Londres : c'est le Metropolitan Police District qui, sous le nom expressif de Greater London, embrasse des parties de l'Essex et du Hertford et des parties du Kent et du Surrey non comprises dans le comté; il s'étend sur 1 820 kilomètres carrés et contient plus de 7 millions et demi d'habitants. Ce territoire représente à peu près entièrement l'ensemble des intérêts urbains qu'on peut grouper sous le nom de Londres et qui correspond à la plus étonnante accumulation de constructions et d'édifices qui existe au monde.

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