‹ Les iles britanniquesChapitre 86 sur 118 · IV. — LA VILLE · texte numérisé non relu

IV. — LA VILLE

Le développement de la ville de Londres s'est fait en fonction de deux éléments topographiques qui constituent son site : la vallée de la Tamise, chemin de commerce le long duquel il fallut s'établir, mais longtemps inhabitable elle-même à cause de ses grands espaces marécageux; et, d'autre part, la berge septentrionale de cette vallée, formant terrasse et offrant aux établissements humains un emplacement solide et sec; c'est sur la plus haute des croupes de cette terrasse, comprise entre les vallons de Holbourne et du Wallbrook, que vinrent s'appuyer les fondations du Pont de Londres et que s'élevèrent la cathédrale Saint-Paul et la Tour de Londres (fig. 71). Jusque vers le milieu du xix^ siècle, ce sont ces traits du relief qui dirigent l'agrandissement de Londres. Les deux éléments historiques de la ville, la Cité et Westminster, se trouvaient posés sur les bords du fleuve, à 3 kilomètres l'un de l'autre, sur la rive gauche. La première extension de Londres se fit le long du fleuve, vers Westminster; au temps d'Élisabeth, Londres et Westminster s'unissaient déjà par une rangée de maisons, dont la courbe se modelait sur la boucle du fleuve et qui composent aussi le Strand. En aval de la Tour, au voisinage du port, se construisit peu à peu un quartier d'ouvriers et de marins. Aussi, vers la fin du xvii® siècle, Londres s'allongeait, sur la rive gauche de la Tamise, depuis les quartiers de Westminster, où déjà s'amorçait le West End, jusqu'aux quartiers du port, où commençait à poindre l'East End; entre les deux, auprès du Pont, la Cité formait le quartier le plus populeux. Presque rien sur la rive droite, si ce n'est une hgne de maisons {South-

ÉTUDES RÉGIONALES

wark). Tandis que, à la même époque, la Seine partageait Paris en deux moitiés, la Tamise laissait toute la ville sur sa rive gauche (pl. LI).

Avec le xvni<5 siècle, qui consacre la grandeur de Londres comme centre politique et économique de l'Empire britannique, une vigoureuse poussée de croissance s'empara de la ville; elle grandit plus librement et s'éloigna des bords de la Tamise vers les espaces libres de l'Ouest. Ce fut un véritable rush urbain, comparable aux progrès des villes neuves du Far-West américain. Presque tous les quartiers qui environnent Piccadilly et Hyde park et ceux qui composent Marylebone jusqu'aux abords de Regent's park datent de cette période du xvrii® siècle; aucune ville d'Europe n'a grandi aussi vite dans les mêmes proportions. Cette extension vers l'Ouest était imposée par les conditions naturelles : vers l'Est, les terrains bas et humides le long de la Tamise et de la Lea éloignaient encore les habitations; de plus, en s'étendant vers l'Ouest, la ville échappait aux noires fumées et aux mauvaises odeurs des quartiers de l'Est, et elle s'avançait au-devant du souffle pur et vivifiant des vents dominants; c'est vers l'amont que se portaient tous ceux qui n'avaient pas l'obligation de vivre en contact avec le port. Même ainsi agrandie, la ville conservait encore le même plan fondamental : au début du xix^ siècle, c'est toujours Londres-Nord qui, avec les deux tiers de la population totale, formait la masse principale de la ville; de 1801 à 1851, Londres-Sud s'accroît de 400 000 habitants, mais Londres-Nord en gagne un million; la Cité et ses abords abritent encore le tiers de la population totale.

C'est à partir du milieu du xix^ siècle qu'une évolution remarquable se produit dans la croissance de Londres. Le dessin primitif s'efîace, l'anatomie originelle disparaît; une expansion en masse s'accomplit de tous les côtés à la fois; il en résulte un corps monstrueux qui n'a plus de contours originaux. Cette transformation est l'œuvre des voies de communication et des moyens de transport, qui permettent aux habitants de plus en plus nombreux de s'écarter du cœur de la ville sans avoir à souffrir de l'éloignement. Dès 1850, Londres est le centre de rayonnement des grandes voies ferrées du pays. A l'intérieur de la ville, la circulation s'intensifie par la construction de voies de locomotion modernes : chemins de fer du Nord et de l'Est de Londres, chemin de fer métropolitain (1853); creusement des tunnels sous la Tamise (1843 et 1870); lignes souterraines à grande profondeur ou tubes, qui se multipUent surtout depuis 1890; lignes de tramways dont le réseau double sa longueur de 1900 à 1910 et qui desservent la grande banlieue; trains ouvriers dont le nombre est quinze fois plus grand en 1910 qu'en 1880. Dans un rayon de 25 kilomètres autour de Charing Cross, on compte six ceat dix gares de chemins de fer. A l'intérieur du périmètre du Greater London, on calculait en 1910 que les services de transports en commun déplaçaient annuellement 1 600 millions de voyageurs contre 116 millions en 1871.

Ces facilités de déplacement ont profondément modifié la répartition de la population; tandis que le centre de la ville se vide, la banlieue se peuple. La Cité perd peu à peu ses habitants; 129 000 en 1801 et en 1851, 19 000 en 1911, 13 000 en 1921. Sans atteindre les mêmes proportions, l'émigration gagne aussi les autres quartiers centraux : Holborn, Westminster, Finsbury, St. Marylebone. La population du comté de Londres lui-même commence à baisser à partir de 1901. Au contraire, le Greater London passe de 2 680000 habitants en 1851 à 6 581 000 en 1901 et 7 476 000 en 1921. Les limites administra-

LONDRES

tives se montrent impuissantes à circonscrire l'ampleur de cette extension urbaine qui envahit chaque jour de nouvelles campagnes; l'océan des maisons s'y prolonge en masses urbaines que le langage populaire désigne déjà par le nom de London over the border; c'est déjà Croydon vers le Sud, Ealing, Richmond et Kingston vers l'Ouest, Tottenham vers le Nord, Eastham, Barking, llford, Woodford vers l'Est; les chaumières, les jardins, les vergers, les champs disparaissent; les rues monotones de maisons toutes semblables s'allongent vers tous les points de l'horizon.

De cette énorme agglomération qui submerge les espaces ruraux, il se dégage certaines impressions communes. On peut dépeindre la figure de Londres en deux

FiG. 71. — Les agrandissements de Londres depuis le mûieu du xyi^ siècle, d'après Gomme.

1, La cité du moyen âge, espace compris entre le fleuve et les remparts; 2, Extension en 1560; 3, Extension en 1G58;

4, Extension en 1799; 5, Extension en 1862.

mots : monotonie et immensité. Dans l'aspect extérieur de Londres, il y a peu de fantaisie et d'imprévu; on y chercherait en vain cette diversité que donnent à Paris le mélange des styles anciens et des constructions modernes, le voisinage des vieux quartiers aux ruelles étroites et des quartiers nouveaux aux larges perspectives, la multiplicité des goûts individuels dans la construction des maisons. La monotonie matérielle de Londres tient à ce que la ville presque tout entière date de peu; le grand incendie de 1665 détruisit 15 quartiers, 400 rues, 13 400 bâtiments, 89 églises; on rebâtit la cité sur un plan nouveau, plus régulier, où l'hygiène et la sécurité gagnèrent davantage que le pittoresque; ce fut l'uniformité d'une reconstruction en bloc. L'influence des conditions de propriété vint encore renforcer ces traits de monotonie; le sol de Londres appartient à un tout petit nombre de propriétaires; chaque fois qu'une poussée de croissance urbaine assurait abondance de locataires, des lots énormes de terrain se couvraient de

ÉTUDES RÉGIONALES

constructions, presque d'un seul coup; pour bâtir vite et à bon marché, on éleva des pâtés de maisons semblables, de même plan, de même type et, pour ainsi dire, de même moule; maisons ouvrières, maisons bourgeoises et même parfois maisons aristocratiques, toutes fabriquées en séries, répètent, chacune dans son genre, les mêmes formes; il en résulte pour la ville un réel cachet de maussade impersonnalité. Mêm.e apparence triste dans l'appareil de maçonnerie : la brique régne partout. Quant aux monuments en belle pierre, aux façades salies par les fumées, les brouillards et les pluies, le charme de leur architecture soufîre des teintes grisâtres et noirâtres qui les imprègnent. Déjà, à la fm du xviii^ siècle, Ferri exprimait avec esprit cette sensation d'uniformité : « En Angleterre, écrit-il, toutes les maisons se ressemblent. C'est ce qui a déjà fait dire que les Anglais ont chassé les moines de leur île et qu'ils ont fait un grand couvent où l'on ne trouve que des cellules de la plus ennuyeuse uniformité.... On peut y prendre la maison de son voisin pour la sienne. »

A ces impressions s'ajoutent aujourd'hui celles qui résultent de l'immensité de l'agglomération londonienne. Si l'on ne tient compte que du comté, Londres occupe, pour une population à peine double de celle de Paris, une surface presque quadruple. C'est que, chez la grande majorité des habitants, la coutume est de vivre chaque famille dans sa maison. On ne trouve de grands immeubles à six ou sept étages que dans les quartiers du Centre, Westminster, Whitechapel, Southwark, oîi la cherté des terrains oblige les maisons à gagner en hauteur. Mais ailleurs le type de l'habitation londonienne est la maison pour une seule famille; on n'y compte que 8 habitants en moyenne contre 34 à Paris. Cette habitude a forcé la ville à s'étendre et à s'étaler. La même nécessité de s'étendre résulte de l'existence des parcs, ces espaces herbeux et boisés qu'on a appelés les poumons de Londres; ils couvrent dans le comté plus de 1 680 hectares; ils font pénétrer dans la ville l'air et la lumière : ce sont des lieux aimables où la nature jette un sourire et de la fraîcheur parmi les pierres et les briques. Au milieu des pauvres quartiers de l'East End, c'est Victoria park; dans Londres-Sud, ce sont Southwark park et Battersea park; dans Londres-Nord, Clissold park, Finsbury park, Hampstead Heath. Dans le West End, on peut, à travers Kensington gardens, Hyde park, Green park. St. James's park, cheminer durant cinq kilomètres sous les ombrages de beaux arbres, parmi les pelouses. Un parc anglais comme Hyde park, c'est à la fois un bois, un jardin, une prairie; des arbres séculaires y rappellent le temps où l'on chassait dans la forêt; dans l'herbe drue paissent des moutons; sur les pelouses, les équipes de joueurs évoluent et se ruent, tandis que, dans les coins tranquilles, par les belles journées d'été, sommeillent des groupes de flâneurs et de désœuvrés. Par les grandes allées encadrées de parterres, défile le cortège des cavaliers et des amazones. Le dimanche, dans les carrefours ombreux, sur le tapis gazonné, les orateurs en plein air prêchent et sermonnent. Parfois le calme du parc se trouble au passage d'une grande démonstration populaire. Tous ces parcs, répartis dans la ville, accomplissent réellement une fonction urbaine; ils luttent contre l'entassement; ils obligent les maisons à se desserrer. Mais ils contribuent, en rejetant la ville sur les campagnes, à développer son immensité (pl. XLIX, A).

Ces aspects urbains gagnent chaque jour sur l'étendue du Greater London; ils débordent même au delà des limites administratives jusqu'aux limites vivantes des forces urbaines. Tout autour de Londres, et souvent loin d'elle, on voit

LONDRES

s'avancer d'autres villes qui sont comme ses colonies, ses annexes, ses tentacules. Les unes s'associent à Londres pour compléter ses fonctions de grande capitale : villes d'arsenal et de défense, comme Woolwich, Chatham et Shccrness sur la Tamise, Douvres sur le détroit, Portsmouth sur le Channel; villes d'étude et de science, Greenwich avec son observatoire, Kew avec son jardin botanique, Twickenham, Eton avec son collège, et même Oxford avec sa vieille université; ville royale comme Windsor. Les autres sont des auxiliaires et des dérivations du grand port de la Tamise. Londres, port de marchandises, convient mal aux services rapides; aussi beaucoup de ports ne sont-ils que les gares maritimes de la capitale. A Queenborough, Port Victoria, Harwich et Douvres, on s'embarque pour la Belgique, les Pays-Bas et l'Europe du Nord; à Douvres, Folkestone et Newhaven, pour la France; à Southampton, pour la France, l'Amérique du Nord, l'Afrique du Sud. Il y a des villes sur lesquelles Londres s'est déchargée du travail industriel ; les usines, chassées de la zone urbaine, ont émigré plus loin. Dans l'Essex, à Silvertown, Stratford, Ilford, Walthamstow, ce sont des ateliers de construction mécanique, des fabriques de produits chimiques, des raffineries, des usines métallurgiques. Jusque dans le Sufîolk, à Bungay et Beccles, des imprimeries travaillent pour les éditeurs de Londres. Dans le Hertford, des usines émigrées se sont établies auprès de St. Albans et de Watford; d'autres ont poussé jusqu'à Northampton et Bedford. Dans le Kent, le long de la Darent et de la Medway, surtout à Dartford et à Maidstone, de grandes papeteries et de grandes brasseries ont leurs clients à Londres. Elles dépendent aussi de Londres, toutes ces villes de villégiature, de bains de mer et de sport, vers lesquelles se presse, à la saison, l'afflux des citadins : villes de la Tamise, comme Richmond, Kingston, Windsor, Maidenhead, Henley, Reading; villes des landes et des bois, comme Epsom et Tonbridge Wells; villes du littoral, innombrables, reliées à Londres par des trains rapides, Leigh, Southend, Margate, Ramsgate, Hastings, Eastbourne et Brighton : toute cette côte n'est que le séjour estival d'une partie de la population de Londres.

A considérer la variété et l'étendue des rapports géographiques qui se sont noués entre Londres et son milieu régional, on peut dire que Londres n'est pas une ville, mais une région urbaine; elle ne comprend pas seulement les sept millions et demi d'habitants qui vivent sous la surveillance de la police métropolitaine; elle étend son action sur toute l'Angleterre du Sud-Est. Les moyens de transports modernes maintiennent l'unité dans ce colosse géographique dont la puissance de rayonnement est telle qu'il faut aller jusqu'à Norwich, Birmingham et Bristol pour rencontrer des villes ayant leur vie propre. Mais la source essentielle de cette énergie ne jaillit pas du sol lui-même; elle procède des relations générales dont la ville se nourrit depuis des siècles. Londres fait face au continent; Londres commande à l'Empire britannique. Contrairement à tant de villes de l'Angleterre noire, qui sont pour ainsi dire sorties de la terre nationale, Londres émane d'outre-mer; elle est l'œuvre du commerce universel. Ainsi s'explique la formation de ce vaste foyer urbain, si disproportionné aux dimensions de son pays.

Géographie universelle. — Iles Britannifiucs.

ÉTUDES RÉGIONALES

BIBLIOGRAPHIE

G. W. Bacon, Bacons Large Scale Atlas of London and Suburis, Londres, 1913. — T. "W. Barber, The Port of London, Londres, 1907. — F. de Bernhardt, Londres et la vie à Londres, Paris, 1906. — W. Besant, London, Londres, 4 vol., 1910-1911. — Ch. Booth, Lije and Labour of the People of London, Londres, 1902-1903. — G. F. Bosworth, cinq volumes de la Collection Cambridge Country Geographies (West London; East London; Essex; Kent; Surrcy), Cambridge, 1909 et suiv. — J. G. Broodbank, History of the Port of London, Londres, 1921. — H. Dewey and C. E. B. Bromehead, The Geology of South London (Mem. Geol. Survey England, 1921). — L. Gomme, The Story of London Maps {Geo'jr. Journal, XXX, XXI, Londres, 1908). — W. J. Loftie, A History of London, Londres, 1884. — D. Pasquet, Londres et les ouvriers deLondres, Paris, 1913. — D. Pasquet, La décadence du port de Londres (Revue de Paris, sept. 1907). — D. Pasquet, Le développement de Londres (Annales de Géographie, VII, 1898, et VIII, 1899). — Report ofH. M. Commissionners.... of the Administration of the Port of London, Londres, 1902 (presented to... Parliament). — Report.... on the Port of London Bill, Londres, 1908. — K. Wiedenfeld, Die nordwesteuropaïschen Welthafen, Berlin, 1903. — H. B. Woodward, The Geology of the London District (Mem. Geol. Survey England, 1909).

Page 1