LA VIE AGRICOLE
L'ÉVOLUTION AGRICOLE. — Lougtcmps Ics grauds produits de l'agriculture britannique avaient été les grains et la laine. Actuellement, devant la concurrence des produits étrangers, ils ont perdu leur place traditionnelle dans l'économie rurale. C'est surtout à partir de 1875 que les pays d'outre-mer, produisant à faibles frais et disposant de transports maritimes à bon marché, ébranlent les bases de la vieille agriculture. En trente ans, de 1875 à 1905, la baisse du prix des céréales, atteignant près de 40 p. 100, obligeait les fermiers à délaisser les cultures qui ne rapportaient plus et à transformer les labours en pâtures; de 1871 à 1922, les surfaces labourées en Grande-Bretagne ont baissé de 7 450 000 à 5 900 000 hectares, et encore sur ces labours les plantes destinées à la nourriture du bétail revendiquent-elles beaucoup plus de place que les vieilles plantes à pain. Peu d'exemples sont plus significatifs que celui du blé, la céréale riche. Vers 1840, la récolte de blé britannique donnait encore du pain à 90 p. 100 de la population; aujourd'hui elle suffirait à peine à nourrir 20 p. 100 des habitants. La culture en grand du blé tend à se localiser, surtout dans les comtés orientaux, fertiles, secs et ensoleillés; elle n'occupe plus en tout, dans le Royaume-Uni, que 840 000 hectares, à peu près le septième de l'étendue qu'elle couvre en France (fig. 72). Si la Grande-Bretagne n'est plus une terre à blé, elle n'a pas cessé d'être un pays de moutons, et c'est, en comparaison des autres contrées de l'Europe occidentale, l'une de ses originalités; par l'étendue de ses landes et de ses pâtures, par la douceur du climat qui durant de longs mois permet le séjour des bêtes en plein air, par l'abondance de ses récoltes vertes, le pays demeure un domaine favorisé pour le mouton; à elle seule l'Écosse possède presque le quart du troupeau britannique. Tandis que les troupeaux français et allemand fondaient et s'émiettaient, la Grande-Bretagne conservait le sien en bon point, comptant 33 millions de têtes en 1871 et encore 24 millions en 1922.
Sous la pression du marché universel, l'évolution de la production agricole s'est faite continuellement dans le sens du développement des pâtures et des prairies, de la mise en herbe des labours; au lieu de grains et de laine, on produit de la viande et du lait. Sous le soleil modéré et l'atmosphère humide du climat insulaire, il était facile d'étendre le domaine de l'herbe; bien plus, par leurs étés frais, beaucoup de régions britanniques se trouvent sur la limite de la culture des céréales, ce qui est un danger permanent pour la maturité des grains; aussi, de
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1867 à 1910, les pâtures ont gagné plus de 2 millions d'hectares. Actuellement plus de la moitié des terres cultivées du Royaume-Uni sont en herbe. La popula-
CEREALES
PRAIRIES PERMANENTES /bf
FiG. 72. — Répartition des céréales et des prairies permanentes (p. 100 de la superficie des comtés).
Céréales : 1 , De C à 5 ; 2, Dt 6 à 15; 3, De 16 à 25; 4, De 26 à 40; 5, Plus de 40. Prairies permanentes : 1, De 0 à 10; 2. De 11 à 25; 3, De 26 à 40; 4, De 41 à 55; 5, Plus de 55. — Maximum : 66 p. 100
dans le comté de Somerset.
tion des établesen bêtes à cornes (fig. 73) s'élevait de 9 200 000 bêtes en 1870, à près de 12 millions en 1922. Certains districts ont évolué plus vite et plus fort que d'autres; l'Irlande, le royaume de la verdure, où deux acres sur trois de terres
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cultivées sont en herbe, possède à elle seule presque autant de bêtes à cornes que l'Angleterre; en Angleterre, on oppose les comtés de l'Ouest sous le nom de grazing counties aux comtés de l'Est ou corn counties. Sur une large bande de territoire qui s'étend depuis le Devon et le Somerset jusqu'au Northumberland, les pâtures permanentes couvrent les deux tiers de la terre cultivée; là s'étendent les paysages typiquement britanniques avec leurs horizons de verdure et leurs champs d'herbes enclos de haies, se succédant sans fm sur des régions entières. C'est seulement par l'élevage que les fermiers britanniques ont pu conserver le marché national; ils lui fournissent encore les trois cinquièmes de sa viande, le tiers de son beurre et la presque totalité de son lait. Des produits qu'on négligeait autrefois enrichissent aujourd'hui le fermier, parce qu'ils se vendent largement sur les marchés urbains; œufs et volailles dépassent en valeur la récolte de blé; il existe dans le Kent et le Sussex des exploitations agricoles, des pouUry farms, entièrement spécialisées dans l'élève des volailles. Ailleurs, légumes et fruits ont supplanté les grains; en quarante ans, de 1870 à 1901, l'étendue des vergers britanniques a doublé : pommiers, pruniers et cerisiers, groseilliers et framboisiers apparaissent en bocages touffus, non seulement dans les parages ensoleillés de l'Angleterre du Sud-Est, mais encore dans certains districts de petite culture très spécialisés : les Midlands autour d'Evesham et de Worcester, l'Est autour de Wisbech, l'Irlande près de Cork, et même l'Écosse sur les bonnes terres de Carse le long des firths. Partout l'agriculture britannique règle son travail beaucoup moins sur les facultés du sol que sur les conditions du marché ; plutôt que des denrées de première nécessité, elle produit des denrées susceptibles de bien se vendre et exigeant des transports rapides.
Les méthodes de culture ont évolué en même temps que les produits changeaient. Pour nourrir les multitudes humaines qui s'amassaient dans les villes, il fallut par la suppression des jachères rendre la terre capable de produire sans arrêt de plus grandes quantités d'aliments. A partir de 1730, deux plantes fourragères, la rave et le trèfle, prennent une place prépondérante dans les assolements et apportent avec elles de tels avantages qu'on peut parler d'une véritable révolution agricole : abondance de nourriture pour les animaux, production de grandes masses de fumier, travaux de sarclage qui nettoient les champs et ameublissent la terre. La rave ou turnep, si peu répandue en France, apparaît toujours comme le pivot de l'économie rurale en Grande-Bretagne; plante sarclée, on la cultive partout pour l'alimentation hivernale des bêtes à cornes et des moutons; elle couvre souvent des champs énormes d'un seul tenant; par l'étendue qu'elle occupe en même temps que le trèfle et les autres plantes fourragères et qui égale le domaine du blé, de l'orge et de l'avoine réunis, elle révèle le rôle universel du bétail dans l'exploitation rurale.
Les fermiers britanniques n'ont pas seulement su discipliner leurs champs, mais ils ont encore su adapter leurs animaux aux besoins nouveaux delà culture. Afin de produire davantage en moins de temps, afin de rendre les animaux plus précoces et de les mieux destiner à leur fonction, boucherie ou laiterie, ils ont créé des races bien spécialisées. Vers 1770-1785, les frères Colling réussissent, dans leurs exploitations de la vallée de la Tees, à modeler la race Shorthorn, apte à la fois à la viande et au lait, qui s'est répandue plus tard sur tous les Midlands; vers 1760, B. Tompkins crée la race de Hereford, bonne pour la boucherie; puis le duc de Bedford sélectionne la race Devon, excellente pour le lait. La même méthode
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donne naissance à des races de moutons : les Dishley, grosses bêtes lourdes et charnues, les Lincoln aux épaisses toisons, les Downs, les Cheviot. Ce sont ces mêmes races de bétail anglais qui, s'étant répandues dans les pays neufs et continuant à fournir au monde entier des reproducteurs, ont atteint une répartition universelle.
Tout a été calculé dans l'agriculture britannique pour la meilleure adaptation de la terre et des animaux aux besoins du marché et pour le meilleur rendement de chaque unité productrice. Nulle part les champs de blé, d'orge et d'avoine ne donnent de plus hauts rendements; tandis que, en France, l'hectare ne fournit en moyenne que 18 hectolitres de blé, 20 d'orge et 24 d'avoine, il donne respectivement dans le Royaume-Uni 28, 30 et 35 hectolitres. Comparé à la France, le Royaume-Uni possède pour les bêtes à cornes une densité plus forte d'un tiers, pour les moutons une densité plus forte du double. Sans douté il a délaissé la vie des champs; mais il a fait du travail de la terre l'une des plus raisonnées et, par unité de surface, l'une des plus rémunératrices de ses sources de revenu.
La DÉPENDANCE VIS-A-VIS DE l'étranger. — L'abaudou des campagnes, conséquence du développement de l'industrie, a détruit l'équilibre entre la puissance de production des vivres et la puissance de consommation de la population totale. Aussi la Grande-Bretagne dépend des pays étrangers pour sa nourriture. Situation paradoxale connue jadis par Athènes, Rome et Venise, fréquente aujourd'hui chez les nations industrielles; le commerce doit suppléer au déficit de la terre. Une partie du pain que l'Angleterre doit manger le lendemain se trouve encore la veille à la merci des flots. Durant le xviii^ siècle et le début du xix^, elle résolut le problème de son alimentation par le développement de la culture intensive de son sol; mais bientôt ses propres ressources ne suffirent plus. La récolte de blé britannique, suffisante encore pour 24 millions d'habitants en 1841- 1854, n'en peut guère nourrir aujourd'hui que 4 millions. En 1920, il entrait dans le Royaume-Uni par tête d'habitant 118 kilogrammes de blé, 12 de farine, 23 de viande, 5 de beurre et de fromage, 23 de sucre. Pour approvisionner le paj's, il faut importer 80 p. 100 du blé qu'il consomme, 46 p. 100 de la viande, 57 p. 100 du beurre, 67 p. 100 du fromage, 41 p. 100 des produits de basse-cour. Commercer, échanger contre des vivres les articles manufacturés, c'est donc pour la Grande-Bretagne une nécessité vitale. Aussi les fournisseurs de vivres se répartissent dans le monde entier : États-Unis, Canada, Inde, Argentine, Australie pour le blé; États-Unis, Argentine, Canada, Australie, Nouvelle-Zélande, Danemark pour la. viande; Danemark, Nouvelle-Zélande, Australie, Russie, Argentine pour le beurre. Pour les fruits, tous les climats sont mis à contribution : Espagne, Italie, Canaries, Jamaïque, Floride pour les oranges; États-Unis, Canada, Australie, France, Pays-Bas pour les pommes; Jamaïque et Canaries pour les bananes; France, Belgique, Pays-Bas, Californie pour les prunes; France, Californie pour les poires ; France pour les cerises. Le sucre vient du continent européen et surtout, depuis la guerre, de Cuba, de Java, des Antilles. C'est de tous les points du monde que le Royaume-Uni attend sa nourriture; il ne peut pas manger sans commercer; son existence matérielle dépend des transports maritimes. Ce sont les conditions économiques de la population qui imposent au commerce britannique ses caractères fondamentaux : importance des denrées
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alimentaires et des matières premières à l'importation; importance des articles manufacturés à l'exportation.
CARACTÈRES DU COMMERCE BRITANNIQUE (p. 100 de la valeur à l'importation et à l'exportation).
DENRÉES ALIMENTAIRES. MATIÈRES PREMIÈRES. ARTICLES MANUFACTURÉS. TOTAL.
Importation. 47 30 23 100
Exportation. 5 15 80 100
La société RURALE. — Au cours d'une évolution de trois siècles, dominée par l'épanouissement d'une civilisation commerciale et industrielle, il s'est établi, dans la société rurale, une division en trois classes : le propriétaire qui fournit la terre (landlord, landoivner) ; le fermier qui fournit les capitaux d'exploitation et dirige la culture (f armer, tenant-f armer); l'ouvrier qui donne la maind'œuvre Çabourer); c'est la division du travail appliquée au travail de la terre. Les conditions de la propriété foncière en Grande-Bretagne ont pour origine l'évolution économique qui a porté depuis longtemps les fortunes industrielles et commerciales vers l'acquisition de la terre. Cette grande propriété, sans cesse recherchée par les capitaux urbains, a presque entièrement absorbé la petite. En aucun pays d'Europe la propriété foncière ne se trouve entre si peu de mains; 2 250 personnes possèdent la moitié des terres cultivées de l'Angleterre et du Pays de Galles; les quatre cinquièmes de l' Ecosse appartiennent à 600 landlords. Certains domaines dépassent en étendue la moyenne d'un département français. Dans le comté de Derby, le duc de Devonshire possède près de 80 000 hectares. En Écosse, les terres du comté de Sutherland s'étendent d'une mer à l'autre. Ces propriétaires britanniques ont joué un rôle souvent prépondérant dans l'évolution agricole; beaucoup de grandes améliorations du xviii^ siècle furent l'œuvre de grands seigneurs par qui la culture s'éleva à la dignité d'une profession libérale. De nos jours, les propriétaires demeurent encore proches de leurs terres et de leurs fermiers et donnent souvent eux-mêmes l'exemple de l'entreprise agricole. Entre 1870 et 1900, ils ont gravement souffert des crises agricoles; s'ils n'en ont pas davantage pâti, c'est qu'ils ont pu soutenir leur fortune par les revenus de leurs autres capitaux placés dans le monde entier et par la plus-value des terrains dans les villes. Par contre, il semble bien que les difficultés économiques issues de la Grande Guerre aient ruiné de nombreux propriétaires et qu'ils aient dû vendre leurs terres à leurs fermiers (pl. LUI).
Si le propriétaire apporte le capital foncier, le fermier fournit le capital agricole; il y a, dans l'exploitation rurale, une véritable division du travail entre propriétaire et fermier. Tandis qu'en France le même homme est très souvent à la fois le propriétaire et le cultivateur, le système britannique sépare généralement les deux fonctions. En Grande-Bretagne, sur 100 exploitations 85, sur 100 hectares de terres cultivées 88 sont entre les mains des fermiers. Ces exploitations comportent de grandes étendues : la grandeur des fermes constitue un trait distinctif de l'économie britannique. Les fermes de plus de 40 hectares occupent 70 p. 100 de la surface cultivée en Angleterre; et celles de plus de 120 hectares, 28 p. 100. Le type éminemment français d'une petite culture pourvue à la fois de sa propriété et de sa main-d'œuvre est peu répandu en Grande-Bre-
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tagne, comme aussi notre type de cultivateur, conservant les mœurs et l'esprit d'un paysan, portant d'humbles vêtements, peu soucieux du confortable et plein de défiance pour le progrès. Le fermier britannique est un homme d'affaires qui gère ses capitaux, conduit une entreprise industrielle, vise à améliorer sa production méthodiquement, contrôle le marché, visite les concours et les expositions; son regard dépasse l'horizon local; son existence n'a rien de mesquin; il se donne les satisfactions d'une vie large et l'agrément d'un home confortable; il habite une maison claire, parée de verdure et de fleurs, meublée avec recherche, d'où l'on n'aperçoit ni le fumier, ni les bêtes; il ne vit pas toute l'année courbé sur la glèbe; il pratique les sports, la chasse. La fermière sait parler et recevoir en femme du monde; elle n'est pas l'associée des servantes; elle ne lave pas le linge et ne trait pas les vaches. Le fermier britannique appartient au monde rural par ses intérêts agricoles, mais il ne veut pas s'y confiner; il est le produit d'une civilisation commerciale qui, en donnant toute sa valeur à la terre cultivée, a élevé la valeur de l'homme en l'éloignant du terre-à-terre journalier. Il n'y a de fermiers plus rudes et plus rustiques que dans certains cantons du Devon, de la Cornouaille et de l'Ecosse.
C'est peut-être sur le monde des ouvriers agricoles que l'évolution économique du milieu britannique a marqué l'empreinte la plus forte : depuis le triomphe de la grande industrie, les campagnes se sont peu à peu vidées de leur maind'œuvre; en Grande-Bretagne, le nombre des ouvriers ruraux est tombé, depuis 1850 jusqu'en 1910, de 1 500 000 à 600 000; partout les fermiers se plaignent de la rareté de la main-d'œuvre; sans les machines, on ne saurait plus cultiver; parfois on doit renoncer à la laiterie, faute de personnel pour traire les vaches. En certains comtés, force est aux fermiers de faire appel à la main-d'œuvre du dehors. On voit toujours des équipes de pauvres paysans irlandais, partis du Connaught, débarquer en Grande-Bretagne en février ou mars et y rester jusque vers octobre ou novembre pour exécuter les travaux des champs dans les pays de grande culture : Est-Anglie, Midlands, Northumberland, Écosse orientale. Parfois les cultivateurs doivent recruter leur main-d'œuvre parmi le trop-plein des villes; chaque année, des bandes de miséreux quittent les slums de Londres pour venir faucher les foins dans les comtés pastoraux du border gallois et se rendre ensuite dans le Kent pour la cueillette du houblon. Cette rareté des ouvriers agricoles explique que ceux qui restent aux champs jouissent d'une situation aisée, bien supérieure à celle de leurs frères du continent : on ne voit pas, dans les fermes anglaises, d'ouvriers coucher toute l'année dans un coin de l'écurie; ils habitent, près de la ferme, de jolis cottages, pourvus d"un potager et parés d'un parterre de fleurs; ils se nourrissent comme les ouvriers des villes; leur salaire, suffisant pour la famille, laisse la femme à son ménage; on ne voit presque plus, en Angleterre, de femmes qui travaillent aux champs.
Beaucoup d'économistes britanniques regrettent cette constitution de la société rurale; ils voudraient rendre la vie à la classe des petits propriétairescultivateurs, jadis très nombreuse, maintenant confinée à quelques districts du Devon, du Cumberland, du Westmorland et du Lincolnshire. Ils se souviennent que, selon, la maxime d'Arthur Young, la magie de la propriété change le sable en or; ils veulent créer des petits propriétaires en grand nombre. Une série de lois, promulguées de 1887 à 1908, s'efforcent de rendre la propriété de la terre accessible aux humbles cultivateurs, en constituant de petits domaines (small
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