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II. — LE MORCELLEMENT DES TERRES

Depuis la fin de l'époque primaire, l'Europe du Nord-Ouest n'a plus connu de surrectionde montagnes; elle n'a ressenti que les contre-coups des mouvements orogéniques qui soulevèrent les Alpes. Ses plus hauts reliefs portent les signes de leur grande antiquité; ils ont perdu leur hauteur sous l'action des forces de dénudation; ils ont perdu aussi leur continuité. Parmi les fragments de ces vieilles chaînes, les uns se sont à jamais abîmés sous les flots; les autres, après avoir été submergés, ont reparu au jour, surmontés d'épaisses couches de sédiments plus jeunes; d'autres enfin, plus stables, plus réfractaires à l'affaissement, semblent avoir conservé, durant de longs siècles, la situation de massifs émergés. Ce type de relief oppose l'Europe occidentale à l'Europe orientale et à l'Europe méditerranéenne. En Russie, le sol n'ayant plus été plissé depuis les débuts de l'ère paléozoïque, les couches primaires, qui, dans l'Ouest, se dressèrent enchaînes à l'époque hercynienne, sont demeurées horizontales : elles gardent dans la topo-

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graphie l'allure d'une vaste plate-forme. Dans la région méditerranéenne, la formation des chaînes alpestres est de fraîche date : elles s'étalent en arcs puissants et s'élèvent en masses gigantesques. Ici nous n'avons ni cette stabilité séculaire, ni cette jeunesse de formes; mais nous observons un type de structure original, dû essentiellement à des dislocations verticales; il en résulte un morcellement des terres en blocs soulevés et en blocs affaissés, une sorte de compartimentage en massifs et en bassins, une alternance de hautes terres et de basses terres.

Hautes terres et basses terres. — Cette structure de morcellement se révèle déjà, dans l'ensemble du relief, par trois grandes zones fondamentales : dans l'Ouest, en bordure de l'Atlantique, une zone de massifs élevés, Scandinavie, Ecosse, Irlande, Galles, Devon et Cornouaille, Armorique; dans l'Est, en arrière de ce groupe de massifs, une zone de dépressions occupée par la Plaine anglaise,

Pentland Hills

Moorfoot Hills

FiG. 3. — • Coupe Xord-Ouest-Sud-Est à travers l'efTondrement des Lowlands (partie orientale),

d'après Geikie.

1, Roches cristallines des Highlands et des Southern Uplands; 2, Vieux grès rouge (avec intercalation de roches éruptives) ; 3, Calcaire carbonifère (avec intercalation de roches éruptives) et grès meulier; 4, Silurien; 5, Rouiller. — La dépression des Lowlands n'est pas une plaine, mais, à cause de ses intercalations de roches dures, une région accidentée.

Échelle des longueurs, 1 : 800 000. — Échelle des hauteurs, 1 : 90 000.

la plaine des Pays-Bas et de la Belgique, le Bassin de Paris, la mer du Nord; plus à l'Est encore, en arrière de ces bassins, un autre groupe de massifs. Massif Central de France, Vosges, Massif Ardennais.

La zone des dépressions et des bassins apparaît dans cette structure comme un élément fort ancien; elle possède un réseau hydrographique d'une puissance et d'une indépendance telles qu'on doit supposer, pour comprendre sa formation, de longues périodes d'adaptation et d'évolution; alors que le versant atlantique depuis la Norvège jusqu'à l' Armorique reçoit peu de rivières importantes, on voit de puissantes artères fluviales déboucher dans les eaux plates qui s'étalent sur les parties les plus basses des bassins : Elbe, Weser, Rhin, Meuse, Escaut, Seine, Tamise.

La masse des hautes terres océaniques ne présente aucune continuité. De grands sillons marins la rompent, transversaux par rapport à la direction des anciennes chaînes, déterminant un nouveau dessin des terres, sans rapport avec les anciennes lignes maîtresses de la structure. A travers la chaîne calédonienne se sont ouverts le débouché septentrional de la mer du Nord entre la Norvège et l'Écosse, ainsi que le North channel, qui sépare l'Écosse de l'Irlande; à travers les axes de la chaîne armoricaine se creusent le canal Saint-Georges, le canal de Bristol et la Manche. Sur tout ce front atlantique, les côtes tranchent les plis.

et la mer traverse les chaînes : c'est la réplique de la structure qui, de l'autre côté de l'Océan, caractérise les côtes de la Nouvelle-Écosse et de Terre-Neuve. Ces bras de mer transversaux apparaissent comme des traits fort anciens de la géographie. Dès l'époque jurassique, on trouve l'indication d'un sillon marin qui, longeant l'Ouest de la Grande-Bretagne, passait sur l'Ulster et couvrait la région de Chester; postérieurement, la craie s'y déposait. On a des preuves de l'antiquité de la Manche, au moins de sa partie occidentale : on la considère comme occupant une dépression, une cuvette de fracture qui existait déjà à l'époque secondaire.

Chaque massif, considéré isolément, représente un bloc limité de tous côtés par des fractures. L'Écosse se compose de plusieurs compartiments de ce genre : le Glen More, qui partage en deux la masse des Highlands, affecte un tracé rectiligne très significatif; la Basse-Écosse (Lowlands) occupe un effondrement entre deux lignes de failles (fig. 3); les Southern Uplands, à leur tour, ne sont qu'un autre bloc entre deux régions affaissées. Les failles-limites ont provoqué des affaissements « où la dénivellation, dit Suess, peut atteindre d'un seul coup une amplitude égale à la profondeur de l'océan Atlantique ». Et cependant, la faille correspondante ressort si peu aujourd'hui dans le relief, qu'un filet d'eau comme la Nith (rivière qui se jette au Sud de l'Écosse dans le Solway firth) trace ses méandres sur son emplacement. L'Irlande est constituée par deux groupes de massifs, l'un au Nord, l'autre au Sud, séparés par une plaine centrale. Le Pays de Galles se dresse au miheu de terres basses, de plaines, de bras de mer et d'estuaires. C'est ce type de structure déterminé par des fractures et des dénivellations de blocs qu'on retrouve depuis le Massif Central français, l'Armorique, les Vosges et l'Ardenne, jusqu'à l'Islande, au Spitzberg et à la Terre François- Joseph. Les mouvements du sol qui ont créé ces dénivellations n'ont même jamais cessé, et, par la répartition des tremblements de terre, on peut juger que tous ces paquets ne possèdent pas encore la stabilité. Presque tous les tremblements de terre de Grande-Bretagne sont en rapport avec des failles; ils montrent que ces failles continuent à jouer. En Ecosse, région de grande fréquence de séismes, on les observe surtout le long du Glen More, cette cassure gigantesque des Highlands.

Le bassin de la mer du Nord. — La mer du Nord occupe la partie septentrionale d'une grande aire de dépression qui a pour limites à l'Ouest les massifs britanniques et le Massif Armoricain, au Sud le Massif Central de France, à l'Est les massifs moséens et rhénans; sa limite septentrionale se perd sous les eaux. L'existence de ce grand bassin d'affaissement remonte fort loin dans le passé. Dès les débuts de l'époque secondaire, on perçoit l'ébauche de ce qui sera notre mer du Nord. Pendant la même période et les premiers temps du Tertiaire, les géologues signalent, sur son emplacement, une aire d'ennoyage comprise à l'intérieur de massifs élevés; à ce grand bassin, trait presque permanent de la géographie de ces régions, Haug donne le nom de cuvette germanique. Vers le milieu du Tertiaire commencent des événements décisifs pour la détermination de ses contours et de son individualité : on voit s'y installer un régime d'affaissement continu et d'alluvionnement intense, qui n'a plus cessé jusqu'à l'aurore de l'époque actuelle. A partir de l'Oligocène et du Miocène, peut-être sous l'influence lointaine des mouvements alpins, le fond de la cuvette s'enfonce

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progressivement; aussitôt les fleuves, et surtout le Rhin et la Meuse, travaillent sans répit à combler la dépression : les rivages méridionaux de la mer du Nord deviennent ce qu'ils seront désormais, une région de grands deltas; une lutte opiniâtre s'engage entre l'affaissement et le comblement, et elle se poursuit jusqu'à nos jours avec des alternatives de victoire pour la terre et pour l'eau; mais, somme toute, une sorte d'équilibre se maintient entre les deux éléments; et, ce qui le prouve, c'est que la faune des dépôts du Tertiaire récent, rencontrée par les sondages jusqu'à de très grandes profondeurs, conserve toujours un caractère littoral ou d'eau peu profonde; il semble bien que, malgré le total de l'enfoncement, la profondeur de la mer à cette époque n'ait jamais dépassé, sur l'emplacement des Pays-Bas, 60 à 70 mètres.

Au cours de ce long duel entre la terre et la mer, il est un moment, vers la fin du Pliocène, où le partage d'influence s'établit tout autrement qu'aujourd'hui. Tandis que la terre ferme l'emporte dans le Sud-Ouest, la mer domine dans le Xord-Est. Dans le Sud-Ouest, une vaste plaine unit en une même surface basse la région actuelle des bouches du Rhin, le fond de la mer du Nord, la partie orientale de l'Essex, du Suffolk et du Norfolk, ainsi qu'en témoignent les couches pliocènes (crag) observées dans ces trois comtés anglais; les rivages de la mer du Nord oscillent sur leur territoire; le caractère fluvio-marin de certaines couches (Norwich crag) permet de les attribuer au Rhin, dont les bras d'eau lente s'avançaient alors jusque sur le territoire britannique. D'autres dépôts de même nature fluvio-marine indiquent dans le Norfolk, sur cette lisière orientale de l'Angleterre, la persistance de ce régime de delta : les couches des environs de Cromer, appelées Forest-bed, comprenant des lits de sable, de gravier, d'argile et de lignite, des troncs d'arbres, des restes de mammifères et de mollusques, évoquent encore, par leur mode de gisement et la nature de certains galets, l'existence du bras du Rhin qui dessinait ses méandres sur ces terres basses. Vers le même moment, en opposition avec les pays bas de l'Est-Anglie et de la mer du Nord méridionale, s'étendait sur la Zélande et la Hollande une cuvette marine où s'accumulaient d'énormes masses de matériaux apportés par d'autres bras de la Meuse et du Rhin : épaisses assises de sable et de graviers, désignées en Belgique sous les noms de Casterlien, de Scaldisien et de Pœderlien, en Hollande par le nom d'Amstélien. Tous ces dépôts, presque aussitôt formés, s'enfonçaient à mesure que le fond de la cuvette s'affaissait; leur puissance totale atteint au-dessous d'Amsterdam plusieurs centaines de mètres; à Utrecht, elle est de près de 300 mètres.

Un moment, vers la fin du Pliocène et le début du Pléistocène, la terre semble victorieuse; une période de repos commence, où elle règne sur la mer du Nord et sur les Pays-Bas; les migrations animales s'accomplissent librement entre le continent et la Grande-Bretagne. Mais l'équiUbre se détruit de nouveau. L'affaissement reprend, irrésistible, inexorable, menaçant pour les terres nouvelles. Les invasions marines recommencent, poussant leurs rivages vers le Sud ou les ramenant vers le Nord, selon les pulsations locales du sous-sol; à l'époque du recul des glaces, on voit la mer installée dans la région d'Amersfort, au Sud du Zuiderzée (mer de l'Eemj.Mais ce n'est pas encore la dernière des transgressions marines sur les bas pays de Belgique et de Hollande; car l'histoire humaine, qui naît alors, nous relate de nombreuses incursions locales, et celle du iv^ siècle après J.-C, qui submergea la Plaine Maritime de Flandre et laissa derrière elle,

en se retirant vers le ix^ siècle, les deux golfes de l'Yser et du Zwijn, et celle du xii^ siècle, qui créa le Zuiderzée. Aussi les Hollandais peuvent avec raison se demander si cet affaissement grandiose, sensible à chaque phase de l'évolution de leur terre, n'est pas une loi inéluctable de sa structure. On ne voit pas pourquoi les failles du soubassement profond, dont les mouvements ont réglé l'affaissement du sol aux époques passées, ne continueraient pas à jouer dans l'avenir.

La dislocation de l'Atlantide. — A quel moment le continent atlantique s'est-il morcelé? Quand l'archipel britannique a-t-il perdu contact avec les Fœr-Œer et l'Islande? Quand s'est-il détaché du continent européen?

Cette dissociation n'eut pas les allures d'un cataclysme; elle s'accomplit sur de longs siècles; elle commença par la rupture des communications entre l'Europe et l'Amérique; elle se termina par l'ouverture du Pas de Calais à une époque encore toute proche de nous.

On peut affirmer que le continent atlantique existait encore au milieu de l'époque tertiaire. Les plantes fossiles de cette époque, qu'on trouve sous les basaltes de l'Irlande, des Hébrides, des Fœr-Œer, de l'Islande et du Groenland, appellent, par la similitude de leurs caractères, l'idée d'une même continuité territoriale. Il est même possible de déterminer certaines des limites de ce continent, grâce aux dépôts littoraux des mers qui l'entouraient; on les trouve dans le Spitzberg et dans le Groenland (par 75° de latitude) et, d'autre part, dans les Açores méridionales. On peut placer les fractures, qui en ont commencé le morcellement, vers la fin des éruptions basaltiques dont nous observons les coulées depuis l'Irlande jusqu'au Groenland. C'est à cette époque que des effondrements creusèrent les gouffres océaniques qui maintenant séparent les fragments de l'Atlantide et que l'Atlantique septentrional a pris son relief actuel (fig. 4).

Le trait le plus remarquable de cette topographie sous-marine consiste dans l'existence de deux grandes fosses presque symétriques : l'une, le long du continent américain, la plus profonde (7 086 m. au Sud-Est des Bermudes); l'autre, le long du continent européo-africain, moins régulière, plus étroite et moins profonde (5 089 m. dans le golfe de Gascogne; 6 006 m. au Nord- Est des îles Açores). Entre les deux fosses s'allonge du Nord au Sud, depuis l'Islande jusqu'à l'équateur, un grand plateau central, ébauche peut-être d'une chaîne en voie de soulèvement, parallèle aux Cordillères américaines et reproduisant les contours sinueux des rivages de l'Atlantique (fig. 4).

Mais longtemps encore persista un pont continental qui unissait l'Europe et l'Amérique, et la faune fournit de remarquables arguments en faveur de cette jonction. La moule perlière d'eau douce {Margaritana margaritifer) vit aux Etats-Unis, en Irlande, dans l'Ouest de la Grande-Bretagne, en Scandinavie. Rien de plus significatif que la répartition d'un colimaçon (Hélix hortensis) : on ne le rencontre que dans la Scandinavie, les Iles Britanniques, les Shetland, les Fser-Œer, l'Islande, le Groenland méridional, le Labrador, Terre-Neuve, l'île du Prince-Édouard et le Maine; cette aire d'extension ne peut être attribuée à l'influence récente de l'homme, puisqu'on a trouvé des coquilles de cet Hélix dans des dépôts quaternaires. Le grand Pingouin (Alca impennis) vivait encore il y a plus d'un siècle en Ecosse et en Irlande : or, on en a découvert des ossements dans la Scandinavie, l'Islande, le Groenland et à Funk Island, au large de Terre-

CONFIGURATION, STRUCTURE ET RELIEF

Neuve. Ce pont continental, des chenaux et des détroits l'interrompent aujourd'hui, faisant communiquer l'Atlantique avec les mers polaires : détroit de Davis entre le Labrador et le Groenland, détroit de Danemark, large de 210 kilomètres, entre le Groenland et l'Islande, détroit plus large encore (750 km.) entre l'Islande et l'Écosse, mais divisé en plusieurs chenaux par les îles Faer-Œer et les Shetland. Un puissant seuil sous-marin porte toujours ces terres isolées. Si la mer s'abaissait de 600 mètres, l'Amérique s'unirait à l'Europe par le Groenland

FiG. 4. — Carte de l'Atlantique Nord.

Profondeurs : 1, De 0 à 200 mètres; 2, De 200 à 2 000 mètres; 3, De 2 000 à 4 000 mètres; 4, Plus de 4 000 mètres.

Échelle, 1 : 36 000 000.

et l'Islande; la largeur des isthmes ainsi émergés ne dépasserait pas 120 kilomètres, entre le Groenland et l'Islande, 150 kilomètres entre l'Islande et les Fser-Œer, 20 kilomètres entre les Feer-Œer et l'Écosse. C'est par une véritable muraille sous-marine, la crête Wyville-Thomson, que dans ce dernier passage s'accomplit la séparation du bassin atlantique et du bassin de la mer polaire.

Sur le fond de cet Atlantique étroit qui s'engage entre des terres rapprochées, ce sont des dépôts terrigènes que rencontrent les sondes; les événements récents de l'histoire continentale y ont laissé leurs traces. En juillet 1911, au Sud-Ouest de l'Irlande, par 1797 mètres de profondeur, les dragages du Michael Sars ont

OfcOCKAMItL UMVLBSELLE.

llf'S liritanniqucs.

ramené des roches écossaises et irlandaises; plus de la moitié des échantillons portaient des stries glaciaires : matériaux de moraine profonde, charriés par les icebergs qui se détachaient des glaciers britanniques. Plus à l'Ouest, entre l'Irlande et Terre-Neuve, sur le trajet des câbles transatlantiques, le long du 50^ degré de latitude, même sur le plateau sous-marin, les profondeurs descendent souvent à 3 000 et 4 000 mètres. On ne trouve plus là que des dépôts de mer profonde, des boues à globigérines qui tapissent la surface de ce plateau du Télégraphe et lentement ensevelissent les câbles.

Bien des indices permettent d'affirmer que cette topographie du fond de l'Atlantique date d'une époque assez récente et que la dislocation de l'Atlantide ne remonte pas à un passé lointain. Pour Nansen, la rupture du seuil entre le Groenland et l'Écosse serait même postérieure à l'époque glaciaire.

Ce qu'on doit surtout à ces grands effondrements, c'est d'avoir nettement fixé la limite entre le domaine océanique et le domaine terrestre. Cette limite ne se trouve pas, comme beaucoup l'imaginent, au contact de l'eau et de la terre, mais au-dessous du niveau des mers, au contact des faibles et des grandes profondeurs. En réalité, la mer du Nord et la Manche, mers très peu profondes, doivent être considérées comme une dépendance du continent. Un soulèvement de 50 mètres les supprimerait en partie et souderait largement l'Angleterre à la France, aux Pays-Bas et au Danemark. Un soulèvement de 200 mètres réu-' nirait complètement l'archipel britannique au continent et l'Irlande à la Grande- Bretagne.

Le socle continental. La formation du Pas de Calais. — Tout l'archipel britannique repose sur une large plate-forme, le socle continental (continental shelf), qu'on doit concevoir comme une plaine submergée; elle se relie, étroitement et sans accident notable, aux terres émergées qui la bordent; c'est donc vers l'Ouest qu'il faut chercher la vraie limite du continent. Jusqu'aux profondeurs de 200 mètres, le fond des mers s'incline doucement vers l'Ouest; mais, au delà de 200 mètres, il s'enfonce rapidement pour atteindre les profondeurs de 1 000, 2 000 et 3 000 mètres; au large de l'Islande, la déclivité, assez graduelle jusque vers 1 000 mètres, gagne en 20 kilomètres les fonds de 3 200 mètres; c'est presque une pente de 10 mètres pour 100 mètres. Cet escarpement traverse l'entrée de la mer du Nord au delà des Shetland, se poursuit au large des Hébrides, de l'Irlande et de l'Armorique, et gagne le fond du golfe de Gascogne (fig. 4). Ainsi, le socle qui porte l'archipel britannique appartient au continent, y compris la mince pellicule d'eau marine qui le recouvre.

Pour peu qu'on l'observe, cette plate-forme sous-marine apparaît avec les caractères d'une surface continentale récemment submergée. On la voit sillonnée par des vallées, telles que celles que creusent les eaux courantes. Les cartes marines en marquent une, au Nord-Ouest du Cotentin, sous le nom de Hurd Deep : c'est un sillon long de plus de 100 kilomètres, large de près de 7 kilomètres, enfoncé d'une dizaine de mètres au-dessous du niveau général de la plate-forme. Une autre vallée sous-marine se dessine, entre l'Irlande et la Grande-Bretagne, sur le fond du canal du Nord, de la mer d'Irlande et du canal Saint-Georges: elle évoque l'image d'un grand Shannon, de même orientation et de même forme que la rivière irlandaise. On est donc amené à imaginer que ces vallées, maintenant submergées, se sont creusées à ciel ouvert et que, antérieurement à l'affaissement

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qui les noya, le territoire britannique se trouvait à un niveau plus élevé et rattaché au continent européen. Il reste à déterminer la date de l'événement qui l'en a détaché.

Nous possédons certains points de repère qui permettent de dater approximativement la formation du Pas de Calais. A la fin du Pliocène et au début du Pléistocène, la communication entre le continent et l'Angleterre est attestée, parce qu'on a retrouvé dans les dépôts pliocènes de l'Angleterre orientale (Foresihed) les ossements de tout un groupe de mammifères qui vivaient alors dans la vallée de la Somme : éléphants, rhinocéros et hippopotames. Ces animaux n'ont pu cheminer d'un pays à l'autre que par terre. A une époque postérieure du Pléistocène, durant la période glaciaire et même après le retrait des glaces, nous savons que l'isthme existait toujours, car on trouve en Angleterre et en Irlande des restes de mammouths; on a même découvert près de Plymouth et de Bury-St.-Edmunds (Sufîolk) des vestiges de l'homme paléolithique : pour le passage de ces animaux et de ces hommes, il faut bien admettre la continuité de la terre ferme. Cette jonction continentale était largement établie, et elle englobait toute la partie méridionale de la mer du Nord; on a retiré, et l'on retire toujours, de la surface du Dogger bank, les ossements d'animaux terrestres, tels que mammouths, rennes et ours ; ces trouvailles montrent que ces plateaux sousmarins étaient alors de grandes plaines où circulaient les troupeaux de bêtes dont les pêcheurs recueillent aujourd'hui les vertèbres et les dents. Des ossements de renne ont été ramassés à Jersey et dans les alluvions de la Tamise : ce qui recule la date de la séparation de l'Angleterre après l'âge du renne. De proche en proche on arrive à placer l'ouverture du Pas de Calais tout à la fin de la période paléolithique, et peut-être au début du néolithique. La faune actuelle de Grande-Bretagne est la même que celle du continent; elle n'a pu pénétrer dans l'île qu'avant la formation du détroit. Toutefois la disparition de l'isthme paraît s'être effectuée avant que la migration de cette faune eût été complète; on a l'impression que la communication s'interrompit très vite et que l'échange de la faune dut s'arrêter avant d'être terminé. On doit remarquer la grande pauvreté de la faune britannique comparée à celle du continent; on ne compte en Grande-Bretagne que quarante espèces de mammifères, contre quatre-vingt-dix en Allemagne et soixante en Scandinavie; treize espèces de reptiles et d'amphibies, contre vingt-deux en Belgique. L'ouverture du Pas de Calais paraît donc s'être faite avant que tous les animaux du continent eussent eu le temps de passer en Grande-Bretagne. Et de même l'étonnante pauvreté de la faune irlandaise par rapport à la faune britannique tend à prouver que l'insularisation de l'Irlande avait devancé celle de la Grande-Bretagne.

L'isolement de la Grande-Bretagne appartient à l'histoire toute récente de la Terre; les hommes l'ont vu s'accomplir. Il est le dernier en date des grands événements qui morcelèrent le continent atlantique et donnèrent à l'Europe du Nord-Ouest ses contours géographiques.

Ces terres britanniques émergées au-dessus du socle continental se décomposent en plusieurs miUiers d'îles. Deux d'entre elles occupent la presque totalité de la superficie de l'archipel : la Grande-Bretagne et l'Irlande. Plusieurs îles ou groupes d'îles se tiennent dans le voisinage, toutes dans les eaux de l'Atlantique et de la Manche, aucune dans la mer du Nord. Les unes ne sont séparées <le la grande terre que par d'étroits chenaux : Wight, Anglesey, Arran, Islay,

Jura, Mull, Skye. Les autres se trouvent à l'écart, au delà de véritables bras de mer : Man, les Hébrides, les Orcades et les Shetland. Au large des Hébrides, à plus de 60 kilomètres en plein Océan, s'isole le petit archipel de Saint-Kilda. Des plus septentrionales aux plus méridionales de ces terres, on mesure plus de 1 250 kilomètres.

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