CHAPITRE V
Monuments anciens. — Forteresses de Kastelholm et de Bomarsund. — Phares.
Les pays du Nord offrent en général un vaste champ aux explorations archéologiques. On a trouvé et on trouve encore en Islande , en Suède , en Norvège, en Danemark, en Firdande, en Laponie même des vestiges curieux du temps passé : pierres runiques, tertres funéraires , armes, instruments aratoires ou domestiques, etc. Matériaux splendides et dont l'authenticité irrécusable a permis de reconstruire dans presque toute son identité la vie primitive de ces fiers septentrionaux dont le nom et les exploits retentissaient jadis si haut à travers le monde.
Sous ce rapport, les îles d'Âland n'ont à produire qu'un contingent minime. Ce n'est guère qu'à SiguilsMr, petite île située entre Grisslehamn et Eckerô, que l'on trouve un monument qui semble dater du temps des Vikingar. Il consiste en un bâtiment carré de vingt-quatre pieds de long sur vingt de large et six de haut. Il est en grès et paraît
avoir été couvert en iilanches ; il est entouré d'un mur circulaire , sous lequel est percé un conduil pour l'écoulement des eaux. Quelle était la destination de ce monument ? La tradition raconte qu'une reine chassée de son trône par ses ennemis le fît construire pour lui servir d'habitation. On a voulu y voir également un ancien lieu de prières, ou encore une résidence de pirates païens qui y enterraient leurs morts, ce que semblerait conlirmer la découverte qui a été faite dans son enceinte d'une grande quantité d'ossements humains. Les paysans de Signilskar se préoccupent fort peu de toutes ces conjectui-es ; mais ils vénèrent leur antique monument et l'appellent pieusement la chapelle.
Les édifices chrétiens, restes imposants du règne de la catholicité dans le Nord, sont assez nombreux aux îles d'iland. On y voit entre autres, dans la paroisse de Lemland, les ruines d'une vieille église appelée chapelle de Saint-Olof, où l'on a trouvé, il y a quelques années, des monnaies contemporaines de la reine Marguerite et d'Erik XIIL Un décret de Gustave Wasa (1526), donne à penser qu'il existait à Âland plusieurs monastères tant d'hommes que de femmes. Celui de Kôkar était remarquable entre tous; les murs qui en formaient le corps principal étaient encore en état de parfaite conservation en 1768 ; aujourd'hui il n'en reste
plus que quelques débris insignifiants ; les matériaux provenant de leur démolition ont servi à construire réglise actuelle du lieu. L'ancien monastère de Kumlinge a eu le même sort. « C'est ainsi dit un auteur finnois, que l'on a détruit dans notre chère patrie plus d'un précieux souvenir- on eût dû, ce semble, au contraire, les conserver avec d'autant plus de soin que le nombre n'en est pas considérable. «
La plus grande église et l'une des plus anciennes des îles d'Aland, est celle de Sund. Elle est consacrée à Saint-Jean-Baptiste et a cent vingt pieds de longueur sur cinquante de largeur. Quatre colonnes en pierre de grès en soutiennent la voûte Le clocher, construit par la reine Catherine Stenbock, devint, en 1678, le 26 juillet, la proie d'un incendie si violent qu'il en fit fondre la cloche. On montre près du cimetière de Sund une pierre dite Pierre de la reine, Drottningstenen , parce que Catherine s'en servait pour monter à cheval lorsqu'elle se rendait à l'église. Le tableau qui est derrière l'autel est fort ancien ; c'est une vaste sculpture représentant Jésus et Marie entourés des douze apôtres. J..'orgue date de 1672.
Je rangerai encore parmi les monuments des lies d'iland, bien qu'il ne s'agisse ici que d'une création purement naturelle, la grotte gigantesque de Kallskar. Cette grotte formée comme tant d'au-
très du même genre par le frottement continu des vagues de la mer sur les rochers, a douze pieds de profondeur et vingt-six de cii'conférence. Elle représente un vase parfaitement moulé avec le pied et l'anse ; elle est si bien polie qu'il suffirait d'un léger brunissage pour lui donner un éclat superbe. Acerbi prétend que la grotte de Kàllskàr servit aux habitants du pays de lieu de refuge pendant l'invasion des Russes en 1714.
Les îles d'Âland n'ont jamais eu que deux forlel'esses proprement dites : Kastelholm et Skarpans ou Bomarsund.
Kastelholm est fort ancien ; on en fait remonter la fondation à Birger Jarl, en 1250. Il s'élève sur les bords d'un golfe , à environ quatre kilomètres de l'église de Sund. C'était le plus beau domaine féodal des îles ; il fut occupé d'abord par les vassaux du roi de Suède , puis par ses baillis ; enfin ' transformé en alleu que la couronne loua à des fermiers.
Bâti sur un promontoire, Kastelholm était, sans doute, jadis, complètement entouré d'eau ; maintenant la mer le baigne seulement au midi et à l'ouest. Il se composait de deux vastes enceintes dont la façade intérieure avait cent six pieds de long sur soixante-deux de large ; trois de ses côtés étaient occupés par des corps d'habitation ; le quatrième qui foisait face à la mer consistait en un
LES ILES D'ALAKD. g^
mur épais, percé de meurtrières. La cour inté rieure avait trente pieds de long sur viugt-qualre de large. Auisi, Kastelholm était dans son temns une place considérable. *^
L'histoire de Kastelholm est riche en événe ments : on y compte, entre autres, des sié-e^ pleins d'intérêt. En 1419 il appartenait à Ben., Pogvisch ouPogevltsch ou Pouvisk (ce nom s'écrit de diverses manières), lequel portait sur son bouclier un loup lancé à la course. Cet homme vaillant le garda jusqu'à sa mort et le laissa en héritage à sa femme Uda ou Ida, de la famille de Konigsmark, et à son fils Otto. . Celui-ci dit la chronique rimée, s'estimait aussi bon que trois Cependant, à peine eut-il vu l'armée finnoise en ' voyée par Erik Puke (1434), s'avancer, sous les ordres de Johan Folkeson, près des murs de Kastelholm, qu'il se mit à trembler et à conjurer l'ennemi, au nom de Dieu, de lui laisser la vie s'engageant à livrer spontanément le château .' On se rendit à sa prière : Erik Puke s'empara de Kastelholm et l'occupa jusqu'en 1437, époque à laquelle il le céda au célèbre Hans Krôpelin pour mille pièces d'or.
Hans Krôpelin étant mort en 1440, Cari Knutson qui était alors administrateur du royaume enfr-» eu possession du château. Six ans plus tard', Knut Fosse en fut nommé commandant. Knut 'posse
était l'ennemi et le fléau des Russes ; il en avait fait un tel carnage dans les plaines de Wiborg que, longtemps après , on les entendait encore répéter dans leurs litanies cette prière curieuse : « Du carnage de Wiborg et de Knut Passe, délivre :^-noiis, 6 doux Seigneur Dieu! »
En 1507, le mardi d'après la Saint-Jacques, Kastelholm fut brûlé par les Danois, qui étaient en guerre avec Svanle Sture. Ils y revinrent en 1510, s'emparèrent de nouveau du cliàteau et le gardèrent jusqu'en 1521. Gustave Wasa y envoya alors Hémming von Brockenhus avec une armée pour les en chasser. Le commandant danois qui occupait KaS' telholm était le brave Lyder Frisraan ; il proposa à Hemming de terminer leur querelle par un combat singulier. Hemming était brave aussi ; il accepta , mais, se défiant de la loyauté de son ennemi, il fit ranger son armée en ordre de bataille , lui ordonna de veiller sur lui, et, au cas oîi il viendrait à succomber, désigna un nouveau chef pour la commander. Arrivés sur le terrain : « Je me bats, s'écria Lyder , pour toutes les dames et les jeunes filles du Danemark ! — Et moi , répliqua Hemming, je me bats pour mon seigneur et maître, Gustave Erikson. » Ainsi qu'il l'avait prévu , Hemming fut perfidement renversé de cheval et emporté au château. Lyder se précipita ensuite sur son armée ; mais , comme elle se tenait prête , il fut re*
poussé avec perte ; peu de temps après, Knstellwlin tomba, enfin, au pouvoir des Suédois.
Un instant, au mois de juillet 1571, Kastelhohn servit de prison : Erik XIV y fut enfermé au sortir du cliàteau d'Âbo , avant d'être transporté à Gripsholm.
Au commencement de 1599, lors de la guerre qui avait éclaté entre Sigismond et le duc Charles, les partisans du premier s'emparèrent de Kastelholm et y installèrent Salomon Ille en qualité de commandant. Vers l'automne de la même année , le duc Charles le fit attaquer par Joachim Scheel. Ille dut se rendre à discrétion et fut étranglé avec six autres prisonniers. On raconte qu'il fut surpris par l'ennemi au moment où il était à table avec ses compagnons d'armes dans une des salles du château, et qu'une balle pénétra alors dans cette salle. « Celte même balle , ajoute la chronique , se conservait encore soixante ans après l'événement au village de Lappbôle. >•
Les incendies et les assauts ennemis ont détruit peu à peu le château de Kastelhohn. Durant les années 1644, 1745 et 1771 , tout ce qui s'y trouvait de constructions en bois a été successivement la proie des flammes. On cessa du reste d'y attacher le moindre intérêt dès que les princes de Suède et les gouverneurs d'Âland eurent renoncé à y résider. Maintenant Kastelhohn n'est plus qu'une ruine qui
«roule et qui bientôt ne sera plus qu'un amas de poussière, si l'on ne prend des mesures pour arrêter sa chute. Les murs sont recouverts de broussailles et de plantes hybrides; les choucas et les pies font leurs nids dans ces mêmes Ueux où tant de fiers guerriers ont jadis mangé et combattu. Au sud-est du château s'élèvent encore les débris d'une tour; les bâtiments de l'ouest ont été arrangés en magasins pour le service commun des habitants d'Âland ; tout le reste est vide. J'ai passé devant Kastelholm : c'est un spectacle attristant. Vu le soir au clair de lune , on dirait d'un de ces monuments légendaires qui servaient d'habitation aux esprits fatals et où s'accomplissaient les mystères du sabbat '.
Venons maintenant à Bomarsund. On se préoc-
^1. Wilham Coxe, célèbre voyageur anglais, qui traversâtes îles d'Âland au commencement de 1779, fait de Kastelholm \a Aescription suivante :
« .... Au milieu d'une plaine entre Skarpans et Haraldshy, on voit sur un rocher de granit rouge isolé les ruines d'un ancien château appelé Kastelholm, dont il est question dans l'histoire. Nous nous arrêtâmes par cette raison pour le considérer. La vue quoique bornée en est agréable; elle offre deux petits lacs, dont les bords s'élèvent doucement et sont couronnés d'un bois. Le château est bâti en partie d'un beau granit rouge , en partie de briques. C'est sur ce rocher solitaire qu'Éric XIV, fils et successeur de Gustave Wasa, fut enfermé en 157) par son frère Jean IH. On y voit encore dans le donjon un appartement qu'on nomme la chambre d'Erik ; pour y entrer nous fûmes obligés de nous traîner sur les mains et sur les genoux, sous une arcade à
cupe beaucoup de cette forteresse ; on a raison. A l'heure où j'écris ces lignes, elle est au pouvoir de nos armes. La dernière fois que je l'ai visitée, en 1852, elle n'était pas encore achevée; mais, ce qui élait fait suffisait pour donner une idée exacte de ce qu'elle deviendrait un jour.
La forteresse de Bomarmnd ainsi appelée du détroil de Bomarsund^ dont elle couvre les bords, est encore désignée dans le pays sous le nom Je forteresse de Skarpans, nom du village ou bureau de poste près duquel elle est située et où demeurent son commandant ainsi que la plupart des officiers de sa garnison. Quand on se dirige de Skarpans vers la mer, sur la ligne de Wârdo, on rencontre d'abord en face de soi, un vaste bâtiment casemate et armé de quatre-vingts à cent canons ; c'est le corps principal de la forteresse ; il domine
moitié enterrée dans un monceau de ruines. Nous pénélrâmes ainsi dans une grande salle voûtée, d'où nous passâmes dans une petite chambre, et étant montés au moyen d'une échelle en fort mauvais état, et qui avait déjà servi probablement au roi prisonnier, nous arrivâmes enfin par une trappe dans la chambre de ce prince. Elle a environ vingt pieds de longueur sur onze de largeur, elle est basse et voûtée. Une seule ouverture qui n'a que deux pouces de largeur tout au plus, permet au jour d'y pénétrer. »
1. Le détroit de Bomarsund, prolongé par celui de Warçiata , sépare la paroisse de Suiid et le continent d'iland, Faita.Aland de l'île de Ward'o. En examinant la carte, on voit que le gouvernement russe ne pouvait choisir dans tout l'archipel de meilleure situation pour une place militaire.
Je détroit, et pointe d'ensemljle dans la direction de Lmnparland où s'onvre la jjasse par laquelle débouchent d'ordinaire les navires venant de la Baltique. Laissant ce bâtiment à droite, on trouve à gauche, mais sur un plan un peu plus élevé, et à une distance de quatre ou cinq cents mètres, une énorme tour crénelée et garnie de trente-deux canons : celte tour défend la place par terre et par mer. D'autres travaux s'élèvent encore, tours ou batteries, systématiquement distribués aux endroits les plus vulnérables, mais d'une importance secondaire; on a même fortifié la petite île de Presto, située dans les parages de Wârdô, où l'on n'avait établi d'abord qu'une église du rit grec et un hôpital affecté aux soldats de la garnison de Bomarsund.
Quel est l'effectif de cette garnison ? Il serait difcile, aujourd'hui, de l'indiquer d'une manière précise. Il a subi de grands accroissements depuis un an. Ce qu'on peut dire avec certitude, c'est que les forts et les casernes de Bomarsund ne semblent pas appropriés à une garnison normale do plus de deux mille hommes , à laquelle il faut ajouter, en outre, deux ou trois mille forçats ; car Bomarsund n'est pas seulement une place militaire, c'est encore comme toutes les autres forteresses de l'empire russe un lieu de correction.
Les forts de Bomarsund sont construits en gra-
nit; le travail en est admirable; il se prolongeait depuis plus de vingt ans, quand les derniers événements ont éelalé. Le gouvernement russe n'y a épargné ni soins ni argent : il est vrai qu'il s'est bien gardé d'en grever son budget; il a invité la Finlande à en faire les frais ; et la Finlande, bien entendu, s'est empressée de répondre à un si haut témoignage de confiance K
J'ai dit plus haut que les îles d'iland étaient pourvues de phares nombreux. Ces phares y sont nécessaires vu l'escarpement extraordinaire de leurs côtes, et la multitude d'écueils qui hérissent leurs eaux. On peut compter parmi les principaux et les plus utiles ceux de Lâgskàr, de Ledsund, Nyhamn, Signilskar, Hôgsten, Utô, etc. Les phares d'iland sont généralement construits en bois, avec une base de granit. Une ou plusieurs petites maisons s'élèvent tout auprès pour le logement des hommes chargés de les entretenir et de les garder.
1. Par suite de cette construction, la Finlande s'est gravement obérée, et ce qui est plus cruel pour elle, elle a dû en recevant du gouvernement russe les prêts et les avances qu'il lui imposait, le reconnaître pour créancier. Tout ceci, on le comprend, s'est traité dans l'ombre et à l'insu des contribual^les nationaux.'