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CHAPITRE IV

Histoire des îles d'iland. - Époque d'indépendance.- Guerres et invasions. - Conquête des îles par la Russie.

Si l'on en croit le savant Messenius, les îles d'Âland formaient, dans les temps païens, un État gouverné par ses propres rois. Peut-être veut-il p^rleides Vikingar (rois des golfes), qui y faisaient leur résidence. Sur ce point les documents historiques, de même que les traditions positives, font absolument défaut; le champ est ouvert aux conjectures.

Ce que l'on sait avec certitude, c'est que dès le XIV» siècle , les îles d'Âland faisaient partie du diocèse d'Âbo et relevaient de la cour judiciaire de Finlande. Jusqu'en 1634 , époque à laquelle elles furent également annexées au gouvernement d'Abo, elles eurent une administration séparée, dirigée par des baillis, des capitaines ou centeniers et des préfets. J'ai dit plus haut quehe est , sous ce rapport, leur situation actuelle.

Les îles d'iland étaient considérées jadis par les rois de Suède comme un apanage féodal dont ils

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conféraient l'investiture à leur gré. C'est ainsi que nous les voyons passer successivement aux mains de divers princes. Le duc Waldemar les occupa en 1315, Bo Jonson en 1388, Cari Knut en 1440, Erik Johanson Wase en 1499, le duc Jean en 1556. La reine douairière Catherine Stenbock les reçut à titre de douaire, en 1569, et y résida souvent. Un instant elles lui échappèrent pour tomber en partage au duc Jean le Jeune (1590), mais les ayant recouvrées, elle les céda à Charles IX en échange du domaine i-oyal de Drotlningholm. En 1680, les îles d'Âland sont encore données en douaire à la reine Ulrique-Éléonore, qui meurt avant d'en avoir pris possession.

Un des plus anciens gouverneurs d'Âland , dont l'histoire ait conservé le nom , est Jacques. Il est désigné sous le titre d'exacteur du pays. Jacobus exactor Jlandiœ , sans doute à cause des rigueurs et des injustices de son administration. Radloff compte parmi ses successeurs, de 1322 à 1634, un grand nombre de chevaliers et de grands personnages, sur lesquels, d'ailleurs, il ne donne aucun détail intéressant. Les gouverneurs d'Âland résidaient habituellement au château de Kasielhohn.

L'histoire des îles d'Âland est fort accidentée. Placées entre deux nations longtemps ennemies, la Suède et la Russie , elles ont subi le contre-coup de presque toutes leurs luttes. Les discordes inté-

Heures de la Suède elle-même ont réagi sur elles. Ainsi en 1597, lors de la guerre que Sigismond, roi de Pologne et de Suède , déclara au duc Charlef , son oncle , pour soutenir les droits de sa couronne contre lui ou plutôt contre les Suédois, qui voulaient le duc pour monarque, une armée finlandaise ayant traversé les îles d'iland, y fut assaillie par l'amiral Joachim Scheel, dévoué au duc Charles, qui la mit en déroute et lui fit trois cents prisonniers. Ces prisonniers forent Impitoyablement noyés dans les détroits des îles ou fusillés sur leurs rochers. Dans la même guerre , la flotte du duc Charles se trouvant à l'ancre , près de Flisà , île de l'archipel âlandais , les partisans de Sigismond s'avancèrent pour l'attaquer ; ils furent repoussés et laissèrent aux mains de l'ennemi trois de leurs officiers dont deux furent envoyés à Stockholm ; le troisième, le capitaine Wilhem de Vyk, mourut percé de trente-trois coups d'arquebuse.

En 1671 , le 31 aorit, les îles d'iland prirent un air de fête : le roi Charles XI , avec la reine et ses filles, et une partie de la cour, y arriva pour y chasser l'élan. Pendant sept jours, ce ne furent à Kastelholm que festins et réjouissances ; d'un autre côté, les lacs et les détroits intérieurs étaient sillonnés de barques splendides , tandis que les bois retentissaient du cor des veneurs et du galop des chevaux de la suite royale. Plusieurs élans furent

tués dont un de la main du roi. « Le 8 septembre , dit la chronique, les illustres hôtes reprirent la roule de Stockholm. » m

Vingt-six ans s'écoulèrent : un horrible fléau vint assombrir ces joyeux souvenirs. La famine qui désolait la Suède et la Finlande sévit aussi dans les îles d'ÂIand ; elle y sévit, sans doute, avec moins d'mtensilé que dans les autres parties de la métropole, mais enfin parmi les 60 370 personnes que perdit, alors, à lui seul,, le diocèse d'Âbo , les îles d'Alandne comptèrent que trQp de leurs habitants. L'année l7io ouvrit une longue carrière de combats entre la Suède et la Russie. La Finlande fut cruellement ravagée par les Moscovites ; une misère sans noin s'étendit sur tout le pays ; plus de blé dans les champs, plus de pain dans lès chaumières. On vit des mères désespérées se repaître avec leurs enfants de chevaux morts et de cadavres t humains déjà pourris. Les habitants d'ÂIand, saisis d'efiroi, enfouirent dans la terre les trésors de leurs églises et se préparèrent eux-mêmes, sinon à résister à l'ennemi, du moins à se soustraire à ses atteintes. Ils en furent quittes, toutefois, pour la peur.Jfais, en 1714, au mois de juillet, les Russes reparurent, et, cette fois, ils se dirigèrent, avec quatre-vingt-cinq galères, droit vers les îles d'Â- Iand où ils se livrèrent aux plus odieuses atrocités. Les villages furent brûlés, dévastés, les habitants

égorgés ou emmenés en esclavage ; ceux-là seuls échappèrenl à la barbarie des envahisseurs, et c'était heureusement le plus grand nombre , qui avaient déjà cherché un refuge en Suède. Celle fuite servit pendant longtemps aux Âlandais, comme l'hégyre de Mahomet aux Turcs , de point de départ pour compter les années.

De 1714 à 1717, le sort des îles d'iland ne s'améliora pas ; la flotte russe en avait fait une stalion d'où elle s'élançait continuellement pour ravager les côtes de Suède.

En 1718, les hostilités s'amortirent, et des négociations commencèrent entre les parties hehio-érantes à Lôfô, petit village situé dans le ressort de la chapelle de Wârdô. Le tzar Pierre, qui était maitre du lieu, y fit construire un grand palais en bois pour recevoir les plénipotentiaires. Les envoyés suédois occupèrent l'aile du midi , les envoyés russes l'aile du nord ; les salles communes étaient splendides. Aujourd'hui il ne reste aucune trace de ces constructions, pas plus que des négociations qu'elles servirent à abriter. Il parait, du reste , que le traité de paix qui y fut décidé faisait aux Suédois des conditions très-préférables à celles qu'ils obtinrent plus tard à Nystad ; mais la mort soudaine de leur roi et l'arrestation de son ministre Gôrtz les empêchèrent d'en profiter. Le congrès de Lôfô fut dissous le l" octobre 1719.

La paix ayant été signée enfin le 30 août 1721, entre la Suède et la Russie , les habitants d'Âland commencèrent, au printemps suivant, à rentrer peu à peu dans leur pays. Malheureux pays ! privé pendant huit ans de toute culture, il n'offrait plus qu'un aspect sauvage et désolé. On raconte qu'à la première assemblée qui eut heu dans l'égUse de Saltvik, une poule de bois qui y avait fiiit son nid en sortit bruyamment tout à coup avec sa couvée.

Vingt ans de paix succédèrent à ces désastres ; ils avaient suffi à peine à les réparer quand , au mois de septembre 1742, le paviUon russe se montra de nouveau tout à coup en vue des îles d'Âland; bientôt elles furent envahies et durent rester au pouvoir de l'ennemi jusqu'au moment où la Suède put envoyer des troupes pour l'en chasser. Ceci n'eut lieu qu'au printemps de l'année suivante. Mais quelques semaines seulement après, au retour de la bataille de Korpo, les Russes revinrent jeter l'ancre à Finnb, dans le ressort de Sottunga, et gardèrent encore Âland jusqu'à la paix.

La guerre de 1788 n'affecta les îles d'Âland que très-accessoirement. 11 n'en fut pas ainsi de celle de 1808; elles devinrent, alors, un des théâtres principaux de l'action militaire et maritime , et l'on sait qu'à la signature de la paix, le 17 septeni])re 1809 , elles cessèrent d'appartenir à la Suède pour

être incorporées aux États do l'autocrate, comme partie intégrante de la Fiidande.

Cette dernière guerre où les îles d'Aland se virent ainsi arrachées à leur métropole séculaire , offre, en ce qui les concerne, un trop grand intérêt pour que nous n'y fixions pas quelques instants notre attention.

Les Russes avaient envahi la Finlande ; ils s'avançaient en vainqueurs à travers le pays, et il était évident pour quiconque connaissait les forces respectives et l'esprit public, des deux puissances belligérantes qu'il dépendait d'eux absolument de transformer , quand il leur plairait , leur conquête pi-ovlsoire en conquête définitive. Mais l'empereur Alexandre voulait plus, il voulait aller à Stockholm ; c'était son idée fixe de signer la paix dans le palais inêoie de Gustave-Adolphe et de Charles XII.

Trois corps de troupes furent dirigés dans ce but vers la Suède. L'un, sous le commandement de Schuvaioff, devait y entrer par Torneâ; l'autre, sous le commandement de Barclay de ToUy, par le Quarken, c'est-à-dire par la partie la plus étroite et la plus encombrée d'îles et d'îlots du golfe de Bottnie, entre Wasa ou Nrj Carlehy et IJmeâ; le troisième, enfin, à la tète duquel se trouvait le général en chef Knorring , par les îles d'iland. Les trois corps étaient destinés à agir simultanément ; le grand coup fixé au mois de mars (1809). Je ferai

remarquer en passant que les Russes choisissent presque toujours la saison d'hiver pour leurs principales opérations de guerre du côté du nord; il est certain que jusqu'à présent ils ont excellé à en faire tourner à leur profit les plus désastreuses rigueurs.

Je n'ai à m'occuper ici ni de Barclav de Tolly, ni de Schuvaloff; il s'agit des îles d'Âland.

Dès l'automne de 1808, le roi Gustave-Adolphe s'y était rendu pour se trouver plus à portée du f théâtre des hostilités. Il, avait étahh son quartier général à Grelsby , d'où il dirigeait à sa manière les mouvements de ses troupes. C'est par ses ordres qu'eurent heu tant de marches funestes- c'est du presbytère de Lemland, le 12 octobre, qu'il fulmma contre les régiments de sa garde cet arrêt de dégradation qui souleva dans tout le royaume un mécontentement si profond, et fut une des causes de l'insurrection mihtaire qui plus tard le précipita „ du troue. Ce malheureux prince ne voyait partout ' que des conspirateurs, et il cherchait de toutes les manières à se soustraire à leurs coups. Vers la fin d octobre il retourna à Stockholm, après avoir nommé, le 1] du môme mois, le général Dôbcln, au commandement supérieur des îles d'Âland. Son dernier rescrit, daté de Harja, le 6 mars 1809, renfermait entre autres prescriptions celle de défendre ces lies. On croit qu'en cela il songeait moins à

ordonner une mesure stratégique qu'à remplir une promesse qu'il avait faite personnellement aux llandais. %

L'hiver se déclara avec une rigueur inouïe ; depuis plus de cent ans le Delet et la mer d'iland surtout n'avaient été si puissamment enchaînés par les glaces. Les Russes se hâtèrent de mettre à profit une circonstance aussi favorable. Des détachements de Cosaques se répandirent d'abord à l'est des îles, débusquant et inquiétant les postes suédois. Ceux-ci, de leur côté, pour enlever à l'ennemi tout moyen de campement, détruisirent ou brûlèrent toutes les maisons , foutes les cabanes sur un espace de cent quarante kilomètres carrés. Les églises seules furent épargnées.

Mais c'est au mois de mars , comme il a été dit plus haut, que l'action générale devait s'engager.

Knorring s'avança sur lland avec vingt mille hommes et quatre-vingt-dix canons. Une foule innombrable de traîneaux chargés de vivres et de munitions venaient après lui : force redoutable à laquelle Dôbeln n'avait à opposer qu'une petite armée évaluée nominalement à dix mille hommes , mais qui n'en comptait tout au plus, en réahté , que trois mille huit cents propres à porter les armes. Les maladies lui en avaient enlevé deux mille; les troupes locales iJlandska landstonnen) qui devaient monter à deux mille cinq cents

hommes, ne réunissaient que le tiers de ce chiffre; deux bataillons, en outre, attendus de Stockholm comme renfort, n'armèrent pas.

Malgré une telle disproportion de forces, Dô-. beln ne perdit pas courage. Mais il comprit qu'au lieu de faire face à l'eftnemi, toute sa tactique devait tendre à l'éviter , surtout à l'empêcher de le cerner. C'était le moyen de le fatiguer , de l'épuiser, comme aussi de gagner du temps et par là de permettre à l'armée qu'il commandait de se compléter et de recevoir les troupes auxihaires qui lui avaient été promises. Knorring ne songeait en, effet, qu'à saisir cette armée, partout où il la verrait poindre, qu'à l'investir et à l'étouffer : pour cela il avait dilaté outre mesure le front de ses masses. Des rencontres partielles eurent lieu; les Suédois se battirent bravement et remportèrent souvent de glorieux avantages. Mais loin de se laisser éblouir par ces succès isolés et f de se porter en avant, ils n'en continuèrent pas moins leur mouvement de retraite. S'ils rencontraient sur leur route quelque chaumière abandonnée, quelque barque ou chaloupe gisant au miheu des glaces, ils les brûlaient afm que les Russes ne pussent s'en emparer. Spectacle lugubre que ces assauts meurtriers, que ces incendies désespérés au milieu de rochers déserts, de bois dépouillés, de baies transformées en arènes solides et

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retentissantes, théâtre de glace et de neige où la nature avait déjà suspendu son crêpe de deuil

Pendant ces diverses escarmouches , préludes sanglants d'une action générale qui semblait devoir s'engager tôt ou tard sur la mer d'Aland elle-même un courrier arriva tout à coup de Stockholm apportant à Dobein la nouvelle de la révolution qui avait mis lin au règne de Gustave-Adolphe. Ce courrier remit, en même temps, au général une dépêche particulière du duc de Sudermanie, où il lui était enjoint de se replier vers la Suède dans le cas où II aurait affaire à des forces supérieures Abandonner les îles d'Âland , c'était là un triste parti; Dobein y répugnait de tout son héroïsme Il s'y résigna pourtant, mais il pensa qu'en toui état de cause il valait mieux que ce fût à la suite de négociations qu'à la suite d'une défaite II en voya donc un pariementaire au général en chef de l'armée russe pour lui faire part des événe ments et lui demander une entrevue. Pendant ce temps-là, le gros de son armée ne cessa pas de se retirer, deux petits bataillons seulement ftiisant halte pour cacher sa marche à l'ennemi. D'autre part, l'armée russe ne restait pas oisive : le 13 mars c'est-à-dire le jour même où Gustave-Adolphe avait été détrôné , le prince Bagration était arrivé avec trente bataillons d'infanterie , quatre escadrons de cavalerie, six cents Cosaques et vingt pièces de

campagne , dans les parages de Kumlinye. Avant peu, Aland devait être occupé sur tous les points.

Cependant l'entrevue demandée par Dôbeln lui fut accordée ; elle eut lieu au village de Klemetsby; le général Knorring s'y présenta accompagné du prince Bagration et de l'habile diplomate Von Suchtelen ; Dôbeln avec quelques-uns de ses officiers.

La conférence s'ouvrit d'une manière orageuse; les Russes voulaient que Dôbeln se rendit; mais il déclara fièrement qu'il aimerait mieux se faire tuer jusqu'à son dernier homme. On parvint, enfin, à s'entendre ; on convint que les Suédois évacueraient , dans un délai de trois jours , les îles d'Âland, avec la faculté pour leurs malades d'y rester sans être faits prisonniers, jusqu'à parfaite guérison, sous la garde de leurs chefs et de leurs médecins nationaux.

Au moment où cette convention allait être signée par les généraux des deux partis , le ministre de la guerre de Russie, comte Araktschejeff , arriva de Saint-Pétersbourg. Il la déchira brutalement, déclarant que l'empereur Alexandre ne se contentait plus de la conquête des îles d'Âland, mais qu'il voulait traiter de la paix à Stockholm même, et exigeait en attendant que la petite armée suédofmnoise commandée par Dôbeln déposât les armes. A cette déclaration outrageante, Dôbeln sentit le

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feu de la colère lui mon ter au visage; il reprocha amèrement à ses ennemis leur lâcheté et leur perfidie, et les provoqua en duel. Dès lors, il quitta la place, y laissant toutefois comme négociateur, pour ne pas brusquer la rupture et s'exposer à une attaque soudaine, le lieutenant-colonel Lagerbring.

L'armée valide de Dôbeln ne montait pas à plus de trois mille hommes ; il avait réussi à la faire reculer peu à peu jusqu'à Eckcrô , la dernière des îles d'Âland. Il s'agissait maintenant de la conduire au delà de la mer qui la séparait encore de la Suède. Le 17 mars, cette armée se mit en mouvement, la cavalerie en tète pour frayer la route; l'infanterie disposée en bataillons carrés avec l'artillerie aux angles, et au centre les traîneaux, chargés des vivres et des munitions. C'était, dit un écrivain suédois, sur un océan de glace sans fin, parmi les tempêtes de neige et les horreurs de l'hiver du Nord, une image de l'année française marchant sous le soleil des Pyramides, au miheu des tour- Lillons de sable et des déserts brûlants du Midi.

Le dernier bataillon, commandé par le major Engelbrecht , avait ordre du général en chef d'aller lentement afin de cachei- à l'ennemi le mouvement du corps principal. Il devait en outre éviter tout engagement avec l'ensemble des forces russes, et plutôt que de se sacrifier inutilement, se rendre.

au besoin, après quelques coups de feu, pour l'honneur des armes. Engelbrecht exécuta ponctuellement ces instructions ; il se battit avec audace, repoussa plusieurs fois les détachements acharnés à sa poursuite ; il parvint même à nouer quelques négociations; enfin, après avoir retenu l'ennemi aussi longtemps que possible, il se constitua prisonnier avec trois cent soixante -huit hommes.

Cependant Dôbeln avait gagné heureusement la côte suédoise; il s'étabht à Grisslehamn, n'ayant à regretter, durant la roule si dangereuse qu'il avait parcourue, qu'un seul bataillon. Les Russes, auxquels son héroïque bravoure et sa noblesse de caractère avaient si hautement imposé, renoncèrent à le poursuivre ; quelques Cosaques , môme , qui s'étaient aventurés jusqu'en vue de Grisslehamn, se retirèrent devant lui sans combattre. Ainsi Stockholm fut sauvé ; mais la Finlande et les îles d'Âland étaient perdues.

Quand on considère la manière dont celte campagne de 1808-1809 fut conduite par le roi de Suède, Gustave-Adolphe, on ne peut s'empêcher • d'y reconnaître un des signes les plus manifestes de l'esprit de vertige qui s'était emparé de ce monarque. Tout y est marqué au coin de l'imprévoyance et de la folie; on y laissa passer sans en profiter les occasions les plus favorables, ne son-

géant à agir que lorsqu'il n'était plus temps. Cependant, les avis ne manquaient ni au roi ni à ses minisires; chaque jour, les généraux, les officiers qui étaient en campagne leur adressaient des dépêches oîi ils exposaient ouvertement la situation et disaient ce qu'il fallait faire; mais, ces dépèches restaient sans effet. Voici une letti-e écrite, en français, au secrétaire du cabinet Wetterstedt , en septembre 1808 , par le comte Magnus Bjôrnstjerna, alors capitaine d'état-major à l'armée de Finlande; elle servira de pièce justificative à ce que je viens de dire , en même temps qu'elle nous donnera une idée exacte du caractère exceptionnel de la guerre dont j'ai raconté im des plus cruels épisodes.

« Après avoir fait le trajet d'iland, à Kaskô, dans l'espace de trente-six heures, j'arrive ici trèsà propos, pour prendre part aux malheurs qui menacent le i-estc de notre armée. Trois jours de combat à Salmis et Ruona l'ont tellement affaiblie, qu'il ne nous reste plus que 2000 hommes sous les armes; le nombre d'officiers péris sur le champ d'honneur, celui de soldats enlevés par la dyssenterie et la désertion, qui gagne peu à peu, enfin tout contribue h l'aspect effrayant d'une dissolution totale et plus que prochaine. Les moyens de l'éviter sont presque chimériques. Tâchons de les examiner.

« Le roi ayant donné des ordres nécessaires pou

faire passer 14 000 hommes en Finlande, croit s'assurer par là les moyens de soutenir une campagne d'hiver. Admettons que ces troupes arrivent à temps, qu'elles échappent aux dangers d'une mer orageuse, au mois de septembre , et que leur nombre soit suffisant pour soutenir la lutte qui leur est offerte, comment fera-t-on, je vous prie, pour faire passer les provisions nécessaires pour l'éternité d'un hiver de six mois? Nous voyons que, quoique la récolte soit faite en Suède et quoique la navigation du golfe soit encore ouverte, le petit nombre de troupes que nous avons ici n'a pas même ce qu'il lui faut pour un mois de nourriture. La Suède, qui jadis tira des blés et de la Finlande et de l'étranger, comment peut-on rai- . sonnablement espérer que, privée de ces avantages, elle puisse maintenant, en sus des armées d'Ouest et de Scanie, nourrir une armée de 25 000 hommes dans un pays ultramarin ? Si même cela était possible, où donc trouverait-on un point pour placer un magasin pareil? Sans forteresse, dans un pays où les frimas de l'hiver font disparaître toute position mihtaire, ne serait-on pas sans cesse exposé à voir une colonne ennemie s'en frayer le chejmn, et l'armée réduite aux horreurs de la famine et à l'ignominie d'une capitulation? Nous nous trouvons dans le cas d'une armée qui vient de faire une descente en pays ennemi.

Les Russes sont maîtres du pays, de ses ressources et de SCS forteresses, qu'ils ont derrière eux. Leur Dgne d'opération part des points de Sveaborg- , de Tavastehus et de Nyslott (dépôts de leurs vivres et de leurs munitions); la nôtre fait le tour du golfe Bottnique. Et ces Suédois qui vont débarquer, où trouveront-ils en fait de chevaux, de fourrage, d'attirail, etc., etc., ce qui est nécessaire pour mouvoir une armée, une armée encore, qui n'agit ni en Allemagne, ni en Italie, mais en Finlande , ce pays détruit, qui ne fournit plus rien, où en avançant tout doit être traîné après soi, et quel serait le molif d'une descente, sinon de quitter les côtes pour faire des progrès dans l'intérieur du pays ? Voilà comme militaire le tableau que je puis "en faire; celui que des changements pohtiques peuvent produire vous est trop connu, mon cher ami, poiu' que je me permette de hasarder mes idées là-dessus; je crains cependant qu'il ne soit guère plus riant que l'autre. Comme les Russes ne céderont probablement pas la Finlande conquise, pour l'avantage d'avoir Puffendorf de leur côté, ni les Anglais l'alliance avantageuse de la Russie à l'onéreuse de la Suède, il est à présumer que, sauf quelque accident imprévu, la Finlande soit irrévocablement perdue. Il s'agit donc de la perdre sans armée ou bien avec l'armée : voilà à peu près à quoi se réduit le parti qui reste à prendre à Sa Majesté. »

Un moment solennel el qui peut-êlre n'a point d'analogue dans l'histoire des années, fut celui où Dôbeln ayant réuni autour de lui les troupes suédoises et finlandaises, qui avaient combattu sous ses ordres, leur annonça la conclusion de la paix entre la Suéde et la Russie (8 octobre 1809). Le discours qu'il tint à cette occasion doit être cité tout entier:

" Soldats, j'ai réuni l'armée pour lui faire part du traité de paix qui a été préliminairement conclu le 17 septembre enti-e la Suède et la Russie. Ce traité met fin à tous les malheurs d'une guerre désastreuse ; la nouvelle doit vous en être agréable. La Suède ne pouvait continuer une guerre entreprise par suite d'une erreur pohtiquc, et qui en deux ans , a épuisé toutes ses forces. Mais la Finlande lui est ravie; ses frontières sont fixées au fleuve du Torneâ. Finlandais, par cette paix, la couronne de Suède perd le tiers de son territoire ; elle perd la noble nation finlandaise, son appui le plus vaillant. Ce n'est point assez : l'armée suédoise perd le noyau (Karnan), la portion la plus importante de sa force inililaire. La mère patrie est brisée ; elle pleure de deuil et de regret sur ces sacrifices irréparables. Mais la sagesse du Tout-Puissant a réglé notre destin : il faut l'accepter avec courage, avec soumission.

" Soldats, camarades, frères, vous qui dans les

derniers combats, avez bravé avec tant de fidélité et de vaillance vos nombreux ennemis, vous qui les avez défaits en bataille rangée à Siikajoki, Revolax, Pulkkila, Lappo, Kauhajoki, Alavo, Lappfjard, Etseri, Nummijârvi, Juutas, Idensalmi et en tant d'autres endroits ; vous qui de votre propre main aviez repris la moitié de la Finlande; et qui, obligés par des forces supérieures à en repasser les frontières, avez combattu intrépidement pour la défense de la mère patrie; vous tous ici présents, vous êtes les restes précieux de la noble nation finlandaise et de ses braves soldats. C'est à vous que je viens, le cœur plein d'émotion, exprimer les renierciments du roi, des États du royaume, du peuple suédois, de l'armée suédoise, de mes compagnons d'armes, de moi qui vous parle, c'est-àdire les remerciements de tous.

« Oui, la gracieuse satisfaction du roi, la tendre affection des États du roj^aume, l'admiration du peuple suédois, le respect plein d'anaitié de l'armée suédoise, la reconnaissance de mes compagnons d'armes, mon dévouement personnel, voilà l'hommage qui vous est consacré et que je suis chargé de vous transmettre.

" Finlandais, mes frères, vos exploits sont grands, mais, la reconnaissance que je vous témoigne de la part de tous ne l'est pas moins. Pour un tel message il faudrait toute la puissance d'un orateur

éloquent , mais je suis un soldat. Soldat ! que ce titre me rend fier puisque je l'ai reçu de vous, pour TOUS et avec vous. Écoutez donc les simples sentiments de mon cœur! Et vous, troupes suédoises, qui assistez à ce moment triste et solennel, soyez les témoins vivants de la reconnaissance sans bornes de la mère patrie! Suédois, soyez fiers d'avoir vu ces restes de l'armée de Finlande! souvenez-vous d'eux, vénérez-les. Voyez leurs corps épuisés , leurs visages pâles ; ils portent les preuves de leur fidélité et des efforts courageux, mais inutiles, hélas! qu'ils ont faits pendant ces dernières années.

« Finlandais , quand vous rentrerez dans votre pays, portez aussi les remercîments du peuple suédois à votre nation ! Sachez que si vous nous quittez avec des habits déchirés, des membres mutilés, vous emportez en vous la preuve éclatante d'un vrai cœur de guerrier. Jamais vous ne serez les ennemis de la Suède, votre mère; j'en suis certam; vous l'aimerez toujours; et si vos nouveaux maîtres vous empêchent de lui manifester vos vœux et vos désirs, vous la bénirez, du moins , avec -la langue mystérieuse de la pensée et du cœur. Rappelez cela à vos enfants; quant à nous, nous vous bénirons, nous vous vénérerons de génération eu génération !

« J'ai une prière à vous adresser. Quand vous approcherez des heux où nous avons battu nos enne-

mis, et que vous y verrez les collines de terre qui recouvrent les corps de nos camarades, donnez à leur poussière un soupir de bénédiction. Ils sont morts en héros , et leur cendi'e est gardée par les génies de la gloire. Vous connaissez les caprices du cœur humain ; il se porte avec impatience vers un but qu'il se promet de ne jamais abandonner, et à peine quelques semaines se sont-elles écoulées que l'inconstance lui fait faire un autre clioix. Le temps change tout; avec lui tout s'oublie; mais, je vous le jure, et vous le jurez avec moi, la fraternité des armes, cette fraternité scellée dans les combats, dans les dangers, le sang et la mort, ne se brise jamais. Ainsi donc nous sommes , vous et nous, mutuellement siirs de notre amour- la fraternité des armes s'étend au delà des bornes de la vie ; et la reconnaissance que je vous ai exprimée, que je vous exprime encore tient à elle pai' un Uen indestructible. Finlandais, mes frères, puissent mes paroles être scellées par les larmes de sang de mes yeux ; que ces larmes coulent en toirent et que chaque goutte vous confirme mon regret et mon amitié ! »

Le contraste était frappant, dit Montgomery, entre la tenue des auditeurs auxquels Dôbeln adressa ce discours. D'un côté les troupes suédoises admirablement équipées, les grenadiers de la garde dans leur brillant uniforme; de l'autre les débris de

l'armée finlandaise avec des vêtements sales, déchirés, des corps amaigris, des figures pâles, souillées de poudre, des membres mutilés. Quant à Dôbeln, il portait le vieux surtout gris taché de sang, que ses soldats connaissaient si bien; sa tête découverte laissait voir le bandeau noir qui voilait la blessure dont un sabre ennemi avait sillonné son front; sa voix, quoique tremblante d'émotion, dominait le bruit de l'orage qui ce jour-là se déchaînait avec horreur. Les Suédois étaient touchés jusqu'aux larmes ; mais les Finlandais sanglotaient ; car pour eux, la voix de Dôbeln, c'était l'adieu suprême de la patrie perdue : encore quelques jours, et ils devaient quitter la terre de Suède pour retourner, à travers les îles d'Âland, dans cette Finlande où déjà la Russie avait imprimé son sceau et arboré ses couleurs.

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