CHAPITRE VI
Mœurs et coutumes des habitants des îles d'iland. — Leur industrie et leur commerce. — llandais célèbres.
Bien que les habitants actuels des îles d'ÂIand soient d'origine suédoise, il est à croire que dans les temps primitifs, elles furent occupées par des Finnois et des Lapons. Comment expliquer autrement ces dénominations locales qui s'y rencontrent en si grand nombre telles, par exemple que Lappo,Laïbole, LapvMs, Lnppvesi, Jomala, Finbij , Finstrôm, Finno, Finko, Finholm, etc. ? A coup sûr, de pareils noms remontent à d'autres peuples qu'aux Scandinaves ; et si ces derniers sont restés maîtres exclusifs du terrain, ce n'est sans doute qu'à la suite de ces guerres de race dont les sagas d'Islande et les runas finnoises racontent la mystérieuse bistoire.
Les Suédois qui ont envahi les îles d'ÂIand y sont venus pour la plupart du Roslagen; quelquesuns leur donnent pour point de départ l'Upland ou l'Helsingland. Quoi qu'il en soit, à l'exception des îles de Fôglô et de Kokar et de quelques autres, où l'on parle un dialecte assez corrompu , la langue en
usage chez les Âlandais est le suédois pur'. On ne rencontre guère qu'à ^cÂ^rô une sorte d'idiotisme, qui, du reste, n'atteint que la forme orthographique : ainsi les habitants de cette localité retranchent l'A de presque tous les mots qui l'admettent habituellement, tandis qu'ils ajoutent cette lettre à un grand nombre de ceux qui commencent par une voyelle. Par exemple, ils écrivent harlig pour arlig (honnête) et cirlig pour harlig ou herrlig (superbe).
On a voulu comparer les Âlandais, pour les mœurs et le caractère , aux habitants de l'Upland. Cette comparaison prise à la rigueur ne leur sourirait, sans doute, que médiocrement , car de tous les habitants de la Suède , ceux de l'Upland sont ceux dont les écrivains du pays nous font la peinture la moins avantageuse, k les entendre, les Uplandais sont d'une frivohté rare, grands buveurs et paresseux insignes. Tel n'est, certes, pas le peuple d'iland.
Pour appiécier ce peuple avec vérité , il faut se rappeler les diverses phases de sa destinée. Quel peuple fut jamais plus éprouvé que lui , soit par la nature , soit par les hommes ! Il vit sous un climat fantasque qui ne se plaît, ce semble, que dans l'excès : tantôt torride, tantôt glacé, presque jamais
\. Cependant, au fur et à mesure que l'on s'approche de la Finlande, la langue vulgaire s'éraaille de mots finnois; à Wartsala le finnois domine déjà exclusivemet.
tempéré. Le sol qui l'entoure n'a de lui-même aucune aptitude; il ne cède qu'à la violence. Voyez la mer ! champ de tempête ou champ de glaces , elle le roidit ou le ballotte, rarement elle le berce. Quant à son existence politique, en est-il de plus troublée, de plus féconde en calamités ? Il apparaît à peine au monde qu'il devient entre deux puissances rivales une proie éternellement convoitée. Pris par l'une, repris par l'autre , dévasté , protégé tour à tour, il ne sait jamais quel est son maître définitif, ni sur quel avenir il peut compter. Encore aujourd'hui, où en est-il? N'avail-il pas droit, après un demisiècle d'occupation, de se croire à tout jamais inféodé à la Russie? Eh bien, l'Angleterre et la France débarquent audacieusement sur ses plages; elles y détruisent jusqu'aux vestiges les plus enracinés de la puissance russe et y arborent le drapeau de l'indépendance !...
Tant de vicissitudes ont influé gravement sur le caractère et le génie des habitants d'Âland. Remarquons, d'ailleurs, qu'ils ne sont pas les autocbthones du pays; en y arrivant, ils y ont trouvé des Finnois, des Lapons, dont ils ont fatalement subi le contact, avant de les chasser ou de les absorber. Tout ceci doit être pris eu considération.
Ainsi donc les habitants d'Âland se distinguent par des qualités et des défauts excessivement accidentés; on chercherait en vain dans leur vie mo-
raie cette harmonie, cette logique qui font l'apanage des peuples cahnes , des peuples qui ont toujours joui paisiblement et librement d'eux-mêmes.
On attribue aux habitants d'Âland un giand courage ; il leur en faut, en effet, pour lutter contre l'inclémence de leur climat, contre l'âpreté de leur sol , contre les glaces ou les tempêtes des détroits qui les environnent. Mais , exercé dans un tel milieu, le courage n'est-il pas plutôt de la résignation et de la patience ? Je ne sache pas que l'on cite de la part des llandais beaucoup de traits de vaillance spontanée; ils fléchissent au contraire en pareil cas; ce qui ne les empêche pas, le danger étant passé , de faire grand bruit de leur bravoure. Tout petit peuple est fanfaron ; à plus forte raison s'il est courbé sous un joug inflexible. Ne pouvant déployer utilement sa force, il dissimule son dépit en faisant le beau.
Les habitants d'Âland sont, du reste, polis, offlcieux, pleins de prévenances ; mais ils s'effarouchent aisément, et l'étranger qui s'aviserait de leur parler en maître serait fort mal venu. Ils ressemblent en cela à certains serfs russes qui baisent humblement les pieds à leurs seigneurs, tandis qu'ils relèvent fièi'ement la tète en face de l'homme qui n'a aucun droit sur eux. Phénomène psychologique qui accuse d'un côté un sentiment indélébile de la dignité humaine et de l'autre une conviction
pratique du droit de la force et de la vanité d'une résistance qui ne saurait aiioutir.
Que dirai-je du désintéressement que certains auteurs prêtent aux liabitants d'iland? J'avoue que, pour ma part , j'y crois faiblement. Us savent trop ce que l'argent coûte à gagne^^ pour renoncer facilement à un gain légitime. Si vous entrez dans une chaumière, n'usez de l'hospitalité que l'on vous y offre qu'autant que vous vous sentirez en état de la bien rétribuer. Ici l'oubli vous serait infailliblement reproché ; on saura bien aussi , dans le cas où vous auriez donné trop peu, dilater votre générosité; mais on ne vous dira jamais que vous avez donné trop. Par exemple, une fois introduit dans une famille, il dépend de vous d'y être traité comme un de ses membres. Sombre, taciturne au premier abord , mandais ne larde pas à passer du sourire tnmde à la gaieté la plus cxpansive. Il devient alors d'une prodigieuse loquacité, interrogeant à tort et à travers, répondant au hasard, semant les saillies et les fins propos. Dans tout cercle âlandais bien conditionné il y a toujours un loustic'. Le même
1 . Acerbi raconte qu'entre les îles de Wargataet de Kumlinge , H eut pour guide un paysan d'environ cinquante-cinq ans, qui lui causa le plus vif étonnement par l'aisance et l'agrément de sa conversation, ainsi que par le bon sens de ses observations.
« Bien difTerent. dit-il, de ses compatriotes , toujours silencieux et incapables de donner le moindre renseignement auï voyageurs , ce paysan nous faisait , avec une politesse bien rare
LES ILES D'ALAND. gg
sujet peut servir de thème aux conversations dans toute l'étendue des îles pendant une saison cn-
pour un homme de son éiat et de ces climats , nombre de questions sur notre pays, sa situation, notre climat , ses productions naturelles, et une foule d'autres matières intéressantes. Le plaisir que nous éprouvions à l'entendre égalait la surprise que nous causait son intelligence.... Nous lui demandâmes de combien de milles il croyait que l'Italie fût éloignée d'iland; il avoua qu'il ne pouvait nous le dire, mais qu'il pensait qu'il y avait beaucoup plus loin qu'en Danemark. Quand nous lui répondîmes qu'il y avait trois cents milles de Suède au delà du Danemark , il nous regarda avec la plus grande surprise , et après un moment de silence, il répliqua qu'il ne concevait pas quels motifs nous portaient à venir dans son pays et à dépenser tant de rixdalers pour lesposles. Sa conversation s'appliquait particulièrement au clergé qu'il se plaisait à tourner en ridicule, avec cette veine de gaieté , symbole ordinaire d'un bon esprit. Il était grand partisan de Gustave III, avec lequel, nous disait-il, il avait conversé, et il est indubitable qu'il l'aura amusé. Ne quittant jamais de vue son sujet favori, c'est-à-dire la satire contre le clergé (il s'agit ici (lu clergé des îles d'Âland, par conséquent du clergé luthérien ) , il y revenait constamment lorsqu'il terminait quelque digression que nous avions la complaisance d'écouter. « Gustave III , nous « disait-il, était un grand homme , un grand roi; et cependant « il ne prétendait pas à la moitié du respect et de la vénération « qu'exige de nous notre clergé. Ce clergé prêche l'humilité , n mais lui-même est possédé d'un esprit d'orgueil porté au delà de « tout ce qu'on peut croire. Nos prêtres de paroisses y jouissent m de bons revenus , vivent dans l'état le plus tranquille ; et pour « que rien ne les trouble , ils prennent à gages de pauvres prêtrès qui les suppléent les dimanches; quant à eux , ils ne font « rien autre chose que de rester paisiblement sur leur siège , et « recevoir les hommages des paysans qui passent près d'eux. « Cette paresse de leur part ne doit point être asssurément im- « putée au défaut de capacité ou de connaissance , car s'il s'élève •1 quelque dilTérend sur le payement des diverses impositions qu'ils
tière ; c'est un molif sur lequel on brode des variations à l'infini. Lors de mon dernier voyage, en 1852, je n'entendis parler, depuis EckerO jusqu'à Bràndô, que de l'explosion d'une poudrière qui avait eu lieu récemment à Stockholm, et qui avait ébranlé, disait-on, une partie delà Baltique et du golfe de Bottnie. Je laisse à juger le nombre et la singularité des conjectures auxquelles se livraient les Âlandais pour expliquer cet événement.
La gaieté qui se manifeste chez l'habitant d'Âland ne va jamais si loin qu'elle dissipe complètement en lui la défiance qui faifle fond de son caractère. C'est l'homme qui a souffert, qui a été opprimé, trompé; il est donc toujours sur le qui-vive. Qui lui répond que votre sourire ne masque pas une trahison? Ce n'est qu'à la longue que vous pourrez arriver jusqu'à son cœur et qu'il se montrera définitivement à vous sans arrière-pensée.
- mettent sur le produit de nos heures , on les trouve aussitôt les « hommes les plus instruits et les plus sensés du monde. Non-
- seulement Ils sont bons calculateurs, mais ils savent encore « sur le bout des doigts toutes les lois, ordonnances et statuts du -< royaume. » Je répète ici mot pour mot le discours de ce paysaa pour donner nne idée de sa manière de penser sur une matière qui niteresse aussi bien que tout autre le peuple de ces contrées. Mais ce qui nous rendait l'intelligence de cet homme plus étonnante , c est qu'il n'avait reçu aucune éducation ni lu aucun ouvrage, en sorte que ce qu'il disait était le résultat de ses propres observations. » *
■Il
Du reste cette défiance se reproduit journellement dans ses rapports avec ses voisins, ses amis, ses frères. Il n'est pas de peuple plus tracassier que le peuple d Aland ; au moindre prétexte il chicane • le procès est son élément. Il est convenu à Âbô qu'il n'existe dans tout le gouvernement aucun krono-rogde ni aucun lagman plus occupé que le Irom-fogde et que le lagman du district d'Âland
Les Alandais étaient jadis fort supertitieux " ce qui tenait sans doute aux fréquents rapports qu'ils avaient entretenus à leur arrivée dans le pays et longtemps encore après avec les Finnois et 'les Lapons, de tous les peuples du monde les plus enclins à la magie et aux sciences cabalistiques. On les voit aussi, même vers la fin du xvu' siècle , se mêler de sorcellerie, et si l'on en croit certains documents recueillis dans les archives du consistoire d'Âbo, ils trouvaient a cela des encouragements dans leur propre clergé.
Du reste, tel était à cette époque le grand entraînement des pays du nord, et en particulier de la Suède, cette mère patrie des Alandais. Remarquons qu'il ne s'agit point ici de cette sorcellerie que pratiquaient les anciens Scandinaves, et qui faisait partie de leur culte mythologique; il s'agit de la sorcellerie telle qu'elle était pratiquée pendant le moyen âge à l'occident et au midi de l'Europe chez
les peuples cliréliens. Je donnerai à ce sujet quelques curieux détails.
Les premières manifestations de sorcellerie, en Suède, éclatèrent chez les Dalécarliens ; c'était le 29 mai 1668. On raconta au gouverneur de Fablun qu'une jeune fille âgée de huit ans avait été ensorcelée par une servante, et transportée par elle, en compagnie d'autres enfants, au sommet de Blâkulk (colline bleue), demeure de Satan. Le gouverneur en référa à l'évêque. La servante fut interrogée et convaincue. Bientôt, d'autres enlèvements furent signalés. On arrêta les coupables , on les mit aux fers; mais ils n'en continuèrent pas moins leurs courses nocturnes. Une enfant de douze ans, Gertrude Sven, déclara se trouver au service du diable depuis cinq ans; elle dit qu'au lieu d'aller à l'église, elle lui faisait visite, et qu'il abusait de son corps aussi bien que de son âme. Le bras séculier, requis contre la malheureuse, lui fit son procès et la brûla.
Une aussi impitoyable rigueur provoqua au plus haut point la curiosité populaire. La sorcellerie devint une mode, un entraînement, une frénésie. Plus les magistrats multipliaient les répressions et les violences, plus la foi du vulgaire se fortifiait. On ne pouvait s'imaginer que des gens éclairés attachassent tant d'importance à un néant. Les potences et les bûchers se dressaient partout, les églises reten-
LES ILES D'ALAND. , g^,
tissafent des coups de versos administrés à dos e„-
ants. Un seul jour ae 15 avril 1071) vit à Fahlun la mor de quarante-sept victnnes; soixante et onz succombèrent en deux mois d-,n« l'î Mnis U .nrP.u • °™s I Angermanland.
Maisk so.celone n'en portait pas moins haut la tête Satan n en recevait pas moins des milliers de visiteurs.
Parfois le ridicule se joignait amèrement à la cruauté. Un gouverneur de province, étonné de étrange vélocité que les sorcières déployaient dans eurs courses aériennes, s'avisa d'en conclure que leur pesanteur spécifique était inférieure à celle des autres femmes. La balance devint dès la.
son principal instrument judiciaire. Il posait les Févenues et suivant qu'elles étaient lourdes ou légères, il les condamnait ou les absolvait. Un four une femme nommée Agncta Jôn lui fut présentée • li prétendit, en la voyant, qu'elle devait peser 12 ou 16 lispnnds (240 ou 320 livres]; vérification faite elle nen pesait que 4 (80 livres). C'était doncune sorcière ; il la fit pendre, puis brûler
Ce qui contribua, plus que tout le reste, à accréditer la sorcellerie, c'est que des magistrats laïques et des pasteurs subalternes, la conviction de sa puis sance monta bientôt jusqu'aux régions du haut clergé. Par un acte solennel du 13 mars 1736 le consistoire de Stockholm reconnut comme véridiquc tout ce qu'on racontait de B/â/cvl/a et des pactes
conclus avec le prince infernal. Le pasteur de Nora, Jacques Abraham Eurenius, homme considéré pour ses lumières , confessa avoir été transporté luimême sur la colline fatale , en société de rats immondes. Enfin, la commission établie à Upsalpour juger les sorcières alla jusqu'à déclarer, dans son rapport au roi, que si elle n'avait pas été chez le diable, elle avait, du moins, reçu sa visite.
Il est vrai que tous ces aveux ne ralentissaient en rien la sévérité des persécutions. Mais les sorcières s'en prévalaient pour se poser en martyres et renchérir sur les extravagances dont elles avaient déjà tourmenté la foi populaire. Elles semaient partout leurs maléfices, évoquaient la foudre et les tempêtes , ensorcelaient les vaches , bernaient les bergers et les troupeaux. A les entendre, elles se livraient avec Satan à des débauches sans nom, et de leurs hideux embrassements naissaient des cochons, des serpents, des rats, des crapauds, des monstres de toute forme. Je décrirai leur fantastique voyage à Blâkulla, tel que le peuple d'Âland se le raconte encore aujourd'hui, en tremblant, aux veillées d'hiver :
Blâkulla était une colline située dans les environs de Kalmar, et dont le peuple avait fait, je ne sais pourquoi, la résidence du diable. Plus tard, la sorcellerie se développant, chaque ville, chaque village eut son Blâkulla, en sorte que ce mot cessa peu à
peu de désigner une localité particulière pour prendre la signification générale d'enfer, Helvète.
Les sorcières ne se rendaient jamais à Blâkulla sans un nombreux cortège d'enfants, qu'elles enlevaient par des moyens magiques. Elles pénétraient dans les maisons à l'aide d'une aiguille qui, étant plantée dans les murs, y produisait soudain un si grand trou que l'on pouvait y passer à cheval et même en voiture. Puis le trou se refermait. Éclairées par un baume lumineux, qu'elles portaient dans une corne de bouc, les sorcières allaient droit au lit des enfants, et les réveillaient sans que personne s'en aperçût. Elles les invitaient alors à les accompagner à Blâkulla. Comment eussent-ils pu refuser ou appeler du secours ? Elles les enlevaient, donc, et les déposaient sur les toits, en attendant que le nombre des enfants demandés par le diable fiit complet. Ceci était de rigueur; autrement les sorcières s'exposaient à d'affreux traitements. La monture dont elles se servaient pour leur voyage infernal était soit un manche à balai, soit une poule, soit une vache, soit un renne, soit même un homme. Les Islandais prétendent qu'elles allaient à califourchon sur des tibias de cheval, et que tous les autres ossements qui se trouvaient dans les champs se pulvérisaient à leur approche. Comme toutes les sorcières d'un pays devaient entrer ensemble k Blâkulla, elles se donnaient rendez-vous
à la cime ries clochers. N'y restassent-elles qu'un seul instant , elles en profitaient pour casser un morceau d'une cloche, et l'emportant avec elles à travers les nuages, elles le lançaient de là dans l'espace en prononçant cette formule hlaspliémaloire : « Que Dieu ne laisse jamais approcher mon àme plus près de lui que ce morceau de métal n'approchera de la cloche à laquelle il a été enlevé ! >>
En aiTlvant à Blâkulla, les enfants étaient introduits dans ime salle éclatante de lumières. Satan les recevait assis sur son trône , ou couché sous une tahle à laquelle il était enchaîné, Chaque sorcière le saluait et le complimentait ; puis, se prosternant à genoux, lui présentait ses pupilles. Satan demandait aux enfants s'ils voulaient entrer à son service. Tous répondaient : Oni ! car le prince de Dlàkulla rayonnait d'une telle majesté qu'il leur était impossible de n'en pas être fascinés. Alors il leur promettait joie et bombance pendant leur vie , cl félicité sans fin après leur mort. Une poignée de main scellait leur pacte; après quoi, Satan ayant marqué ses nouveaux clients en les mordant au front ou au petit doigt, inscrivait leur nom, en lettres de sang, dans un grand livre, et leur donnait à chacun, comme arrhes de ses bienfaits futurs, une pièce d'argent si énorme qu'elle eût pu servir de bouclier à un soldat franc.
En ce momenl les sorcières s'évertuaient à brasser la bière, à distiller l'eau-de-vie, à apprêter les boudins et autres plats du banquet infernal. Les convives se rangeaient autour d'une vaste table ronde; on mangeait, on jjuvait, on fumait, on chantait, on se livrait au jeu et à la danse; et quelle danse ! Tout cela entremêlé de mille folies et d'agréables tours de force, que Satan exécutait luimême a\ec sa queue. Le sabbat terminé, l'intendant de Blâkulla donnait le signal du départ, et indiquait le jour et le lieu de la prochaine réunion. Ces réunions, en effet, n'étaient point invariablement fixées à Blâkulla. Elles se tenaient tantôt dans un endroit, tantôt dans un autre, suivant les circonstances et le caprice de Satan; par exemple, sur les rochers de l'île de Jumjfm, dans le détroit de Kalmar, sous les poteaux de Skanstull, près de Stockholm, à la cime d'un haut clocher ou même à la pointe d une aiguille.
Les enfants voués à Satan étaient de sa part Fob- , jet d'un soin particulier. Ils recevaient à Blukidla les leçons d'un maître qui leur apprenait à parodier le Pater et le Credo, à blasphémer le ciel et la terre, à maudire la mémoire et le cœur , les prêtres , les semences, et tous les oiseaux, excepté la pie, dont les sorcières prenaient quelquefois la forme. Les enfants renouvelaient le pacte qu'ils avaient conclu avec Satan, à toutes les grandes fêtes de l'année.
^Oi LES ILES D'ALAND.
Rarement on voyait les sorciers à l'église ; une botte de paille ou un cochon y tenait leur place, ce qui n'était remarqué, du reste, que par les familiers de Blâkulla. Ce qui préoccupait surtout ces derniers, c'était la délivrance de leur prince; ils avaient sans cesse les yeux attachés sur la chaîne de fer qui le retenait captif, prêts à briser par un dernier effort ceux des anneaux que le temps aurait déjà rongés. Mais au moment où ils croyaient toucher à leur but, le grand archange, descendant du ciel, remettait à neuf les fers de l'ennemi de Dieu.
Tels sont les récits que les habitants d'Âland font de Blâkulla. Si la tradition s'en est si vivement conservée dans leur mémoire, il ne faut pas s'en étonner. Les derniers protocoles du consistoire d'Abo , où on voit les Âlandais mêlés à des faits de sorcellerie, ne datent que de 1673; la Suède elle-même n'a cessé de croire aux sorciers, du moins de les persécuter positivement , qu'en 1794. Aujourd'hui les Âlandais sont les moins superstitieux de tous les peuples du Nord ; la vie réelle et positive les a élrehils trop vivement pour leur laisser le temps de rêver aux esprits et de se bercer dans les chimères.
Quels sont les sentiments des habitants d'Âland à l'égard de la Russie? Cette question est délicate ; elle renferme, d'ailleurs, uu côté poHtique, que le
caractère et les limites de ce livre ne me permettent pas de traiter. Ce que je dirai seulement, c'est que, Suédois d'origine, les Âlandais le sont aussi de cœur ; ils aiment la Suède , cette vieille mère qui les a réchauffés pendant si longtemps dans son sein, et qui leur a donné leur langue, leurs institutions, leur religion, c'est-à-dire tous les éléments de leur vie sociale. Quant à la Russie, ils n'ont pas oublié , sans doute , les calamités effroyables dont elle accabla leurs pères, en 1714; mais depuis la paix de Frédrikshamn, la haine sombre qu'éveillaient ces odieux souvenirs, s'est peu à peu amortie. On ne saurait dire, en effet, que les Âlandais aient particulièrement souffert de la dernière conquête moscovite ; ils ne sont point de ces peuples que l'on persécute, car ils n'offrent aucun élément de résistance. Si le gouvernement russe tient la Finlande sous un joug de fer , c'est qu'il craint en elle le développement d'une nationalité qui lui porte ombrage, et qu'il jalouse sa haute culture intellectuelle. Or. sous ce double rapport , les îles d'Âland sont parfaitement inoffensives. Livrés exclusivement aux soins matériels de la vie, leurs habitants ne se préoccupent ni de nationaUté' ni de politique, et quand ils savent hre et écrire, ils se croient', la
1. L'habitant d'Âland toutefois, est très-fier de son pays. Quand vous lui demandez s'il est Suédois ou Finnois, il répond d'un ton ferme et en relevant la tête qu'il est Âlandais
plupart, arrivés aux colonnes d'Hercule de l'intelligence.
Ainsi donc depuis 1809, les Âlandais n'ont aucun motif personnel de nourrir leur vieille haine contre les Russes : ce n'est pas à dire pour cela que leur domination leur soit sympathique; ils éprouvei-aient au contraire la plus grande joie à en être délivrés et à rentrer do nouveau dans le giron de la Suède. Chez ces peuples du Nord la loi du sentiment est la loi suprême ; vous les verrez toujours prêts pour y répondre, à sacrifier leur tranquillité la plus assurée et leurs avantages matériels les plus évidents.
Les Alandais ne sont pas riches ; mais la plupart jouissent d'une certaine aisance et vivent bien. Leurs maisons sont communément bâties en bois de sapin ; les chambres qu'ils habitent, assez vastes mais faiblement éclairées ; leurs lits , presque tous placés sur une soupente qui règne tout le long de la pièce à une hauteur de sept à neuf pieds, cl que l'on divise au moyen de cloisons en planches, suivant le personnel de la famille, en un certain nombre de compartiments. On monte à celte soupenle avec une échelle. Pendant Thiver, les vieillards couchent sur une plate-forme en briques, pratiquée au-dessus du grand poêle ou fourneau qui occupe le centre de la pièce principale de la maison. Celle plate-forme, toujours chaude, offre un atlrait irrc-
sisliblc à ceux auxquels elle est affectée ; il est des vieillards qui ne la quittent presque pas de toute la saison ; après y avoir dormi , étendus pendant la nuit, ils s'y accroupissent ou s'y assolent les janiLes pendantes durant le jour; ils y mangent, ils y fument , et reçoivent du liaut de ce singulier trône les gens du pays et les étrangers qui viennent les visiter.
Les habitations de quelque importance se composent toujours, indépendamment du corps de logis principal, de trois ou quatre autres petits bâtiments servant de hangars, de magasins et de bain. On appelle tout cet ensemble gârd.
Le bain surtout est indispensable ; on en compte nn^AY gârd, ou tout nu moins par petit village ou hameau. Les habitants s'y rendent chaque samedi ou veille de fête : c'est le prélude à tout repos, à toute réjouissance ; c'est aussi le remède souverain. Les femmes d'Âland, de même que celles de Finlande, se font souvent transporter dans le bain pour y accoucher. Il s'agit ici du bain de vapeur, ce que nous appelons bain russe.
Les habitants d'Âland sont très-religieux; ils vont à l'église tous les dimanches, à pied, en charrette ou en bateau , pendant l'été ; en traîneau pendant l'hiver. Ils lisent la Bible dans l'intérieur des familles. Leur religion étant la même que celle des Suédois et des Finlandais , ils célèbrent comme
eux avec éclat les grandes fêtes de Noël et de Pâques. Libres de toute excentricité d'idées, ils n'ont donné, chez eux, aucun accès au piétisme ni à cette doctrine dite des lecteurs {Ulseriel), qui fait tant de prosélytes en Suède.
L'habillement des Âlandais n'a rien de particulier, si ce n'est cette lourde casquette de peau de loup dont j'ai parlé plus haut; ils se mettent à leur goût, et ne diffèrent guère, sous ce rapport, de nos paysans aisés. Pendant l'été ils portent de la bure ou du coton , pendant l'hiver du gros drap gris et des fourrures de peau de mouton.
Les fiançailles et les mariages se célèbrent, aux îles d'Âland , à peu près comme dans l'Upland. On s'y réjouit bruyamment , on y échange des cadeaux de toute sorte , on y mange , on y boit , on y danse. Une noce d'ilandais dure plusieurs jours et coûte fort cher; c'est pour eux affaire d'amour-proiire que de choisir pour la célébrer le milieu de l'été : ils veulent prouver par là qu'ils n'ont pas besoin d'attendre les produits de la moisson pour en faire les frais. Une danse assez curieuse a heu dans certains villages, le soir du mariage, entre les gens de la noce : on l'appelle danse de la fiancée , bruddans. Efie commence par une ronde, au milieu de laquelle se tient la mariée, en habit nupfial et les yeux bandés. La ronde tourne , tourne ; la mariée étend les bras, cherchant à saisir une des dan-
seuses ; dès qu'elle en a touché une , elle lui met sa couronne sur la tête, ce qui veut dire qu'elle sera la première à se marier après elle. La jeune fille couronnée prend alors la place de la mariée et joue le même jeu. Quand trois jeunes filles ont été couronnées, une grande bataille s'engage. Les femmes y prennent part; elles cherchent à enlever la jeune mariée, les jeunes filles s'y opposent. Les hommes , de leur côté , s'efforcent de s'emparer de l'époux , que les garçons défendent. Enfin , la victoire reste aux hommes et aux femmes , et la danse reprend de plus belle.
Les cérémonies funèbres , chez les Âlandais , tiennent à la fois des usages de la Suède et de ceux de la Finlande.
Quand un llandais vient à mourir, on commence par envelopper son corps d'un suaire blanc ; puis , vingt-quatre heures s'étant écoulées , on le dépose dans une chambre froide , où il reste jusqu'au moment de l'inhumation, qui n'a lieu que longtemps après. Cette mesure, qui prévient les enterrements prématurés, donne lieu quelquefois, par suite de l'abandon où on laisse les morts ou les prétendus morts, à des accidents funestes. Ainsi, tandis que j'étais en Finlande, en 1842, une jeune femme , après un accouchement douloureux, étant restée de longues heures sans donner aucun signe de vie , on la crut morte , et on la transporta
dans la chamhre froide : le lendemain, elle était accouchée d'un second enfant, mais cette fois elle avait réellement cessé de vivre. A la môme époque, une jeune fille tomba en léthargie ; à l'immobilité de son corps, à l'absence de sa respiration, on jugea qu'elle avait succombé. Mais au lieu de la transporter dans la chambre froide, on la déposa, je ne sais par quel heureux hasard, dans une chambre de bain qui conservait encore un peu de chaleur, Au bout de quelques heures, la jeune fille était revenue complètement à elle, et avait recouvré toutes ses forces. Cependant elle n'osa pas rentrer dans sa famille avant le jour, de peur qu'on ne la prît pour un fantôme et qu'on ne cherchât à lui foire du mal.
Le jour de l'inhumation étant arrivé, on dépose le coj-ps dans un cercueil de bois peint en noir, ou, lorsqu'il s'agit de gens riches ou aisés, façonné avec art et recouvert, çà et là, de plaques et de lames argentées. Si le mort est un enfant, le cercued est peint en blanc et orné de fleurs et de dentelles. Ensuite le cortège, composé des parents et amis du défunt, se dirige vers l'église, où le prêtre dit les prières selon le rit luthérien. Enfin, de l'église on se rend au cimetière, et, sur le bord de la fosse, le défunt reçoit la dernière bénédichon du prêtre et le dernier adieu de ceux qui l'accompagnent. Après le convoi, les invités re-
tournent à la maison mortuaire, oii on leur sert un repas. L'usage veut, du moins en Finlande, que chacun en emporte avec soi nn craquelin ou une brioche. Il est à remarquer que depuis la maison mortuaire jusqu'à l'église, et même jusqu'au cimetière, la route est jonchée de petites branches de sapin. Des croix et des tombes s'élèvent sur presque toutes les sépultures; elles portent des épitaphes qui, la plupart, expriiuent une pensée profonde et sainte.
En Suède, où les mêmes coutumes existent, on lit cette sentence au fronton de la porte du cimetière de Gothembourg : Tank pâ dôden , « Pense à la mort! » Sur la route du canal de Gothie, non loin de la vieille église de Wreta-Kloster , j'ai trouvé une épitaphe vraiment admirable. Elle est inscrite sur la tombe du lieutenant Broms, mort en 1829 :
Knng se clitt ode ,
Trdll se din hvila ,
Du skona skhda dessa hen ,
Du larde dessa tomma hufvudskâlar,
Du rike detta stoftet , ,
Du usle denna verld.
Roi, vois' ta destinée.
Esclave, vois ton repos, Beauté , vois ces os ; Savant, vois ce crâne vide; Riche, vois cette poussière; Pauvre, vois ce monde !
J'ai dit plus haut que les Âlandais vivent bien. Ceci naturellement est relatif. Nos paysans de France, ceux d'Angleterre, surtout, ne s'accommoderaient peut-être pas volontiers de leur ordinaire. Les Âlandais se nourrissent de pain de seigle, de poissons frais ou salés, de beurre, de fromage et de viande. Cette dernière, assez rare d'ailleurs, est maigre et peu avenante. Le pain est mince comme de la galette ; on ne le cuit que deux ou trois fois par an; il est fait en forme de couromie, ce qui permet d'en enfiler les miches à de longues gaules suspendues au plafond de la chambre de famille. La dureté qu'il contracte, en se conservant, est telle que lorsqu'on veut s'en servir, on est obligé de le couper à coups de hache. Ce pain, toutefois, est excellent, et en plus d'une occasion je m'en suis régalé avec un vrai plaisir. Les Âlandais boivent une sorte de petite bière, dite boisson faible [svagdricka), que chaque gârd fabrique lui-même en grande quantité, et de l'eau-de-vie de grains. Cette eau-de-vie, qu'un palais étranger trouverait au premier abord singuhèrement nauséabonde, est fort estimée des habitants du pays ; dans leui-s excursions d'hiver, ils ne manquent jamais, lorsqu'ils sont en nombre , d'en emporter avec eux une barrique. Que de fois, pendant mon voyage de 1852, n'ai-je pas eu recours à celle de nos gens! Et certes, au milieu des neiges et des détroits glacés où nous
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errions, un verre du meilleur cognac tfeût pas été plus vivement apprécié. Une autre boisson, à laquelle les llandais ne répugnent pas dans l'occasion, qu'ils recherchent même, c'est l'eau salée de la mer. J'ai vu souvent nos rotkarlar se coucher aplat ventre sur la glace, et y pratiquer un trou pour en humer quelques gorgées. Gela, disaient-ils, leur faisait du hien. Je crois, en effet, que la vigueur de tempérament dont jouissent les habitants d'iland, lient en grande partie à la quantité de sel qu'ils consomment. U en est de môme en Finlande et dans toutes les provinces baltiques. Les Esthoniens, par exemple, qui certes sont des hommes aussi solides que les Âlandais, dépérissent dès que le sel leur est supprimé.
A l'exception des paroisses de Kumlinge, de Foglo et de quelques autres localités isolées de moindre importance , où le pays dépouillé n'offre que des sapins rabougris et de chétives broussailles, les îles d'Âland sont richement boisées ; le bois môme forme un article important de leurs exportations. Outre les arbres communs à tous les pays du Nord , tels que le pin, le sapin, l'aune et le bouleau, on y trouve encore le chône, l'érable, le frêne, le tilleul, l'alizier, le noyer et l'if. Ces arbres, il est vrai, à l'exception du noyer, qui, par une sorte de compensation, abonde dans la paroisse de Kumlinge, privée, comme on sait, de toutes les autres espèces,
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ces arbres n'y croissent pas en gi-ande quantité; mais leur qualité est excellente et supérieure peutêtre à celle que leurs similaires présentent dans les régions plus favorisées.
Quant aux céréales et autres végétaux , on en compte environ douze cents espèces , auxquelles le sol des îles d'iland est plus ou moins propice. Ainsi on y cultive avec succès, et sur une grande échelle, le seigle et la pomme de terre; le seigle y rend jusqu'au septième grain. Mais le froment, l'orge, l'avoine, les légumes, ne s'y rencontrent qu'en proportion mininie, et suivant les besoins particuliers des ménages. Depuis les dernières années, l'agriculture a fait de remarquables progrès dans les îles d'Âland ; des champs fertiles et de vertes prairies s'étendent là où naguère on ne voyait que marais bourbeux et sauvages forêts. Cependant, il est encore certains points des îles, par exemple dans les parages de Kôkar, où le sol a résisté jusqu'à présent à tous les efforts, et il n'est pas probable que l'on réussisse jamais à le féconder. Ceci explique pourquoi, prises dans leur ensemble, les îles d'Âland sont peu fortunées : ne faut-il pas que les endroits plus favorisés s'y sacrifient en faveur de ceux qui le sont moins? De là un équilibre qui donne au pays le nécessaire, mais qui lui retranche le superflu.
Le système agricole des Âlandais tient à la fois de
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celui des Suédois et de celui des Finlandais. Ils font usag-e, en certains endroits, du défrichement parle feu {svedja) et sèment dans la cendre. Le fumier, du reste, ne leur manque pas. Ils moissonnent le grain avec la faucille, et le laissent sécher dans de vastes étuves avant de le battre. En général ils font de bonnes récoltes, des récoltes moyennes, du moins; mais il arrive aussi parfois que des insectes malfaisants, ou une geléeprématurée, détruisent leurs moissons dansleur germe. Les îles d'iland n'ontpoint d'arbre s fruitiers. Les prairies de ces îles sont complètement abandonnées à la nature, ce qui ne les empêche pas de prospérer assez. Elles ne servent que pour les fourrages d'hiver. Pendant l'été, les ilandais font paître leurs bestiaux dans les bois. On est surpris, quand on côtoie les îlots inhabités de l'archipel d'Âland, d'y voir surgir tout à coup, çà et là. de petits troupeaux bêlant, gambadant s'effarouchant et prenant la fuite à votre approche, absolument comme des animaux sauvages.' C'est, en effet, dans ces îlots que les habitants du pays transportent leurs chèvres, leurs brebis et leurs moutons, et qu'ils les laissent tant que dure la belle saison. De la sorte, ils s'épargnent le soin de les garder, et comme ils savent d'ailleurs qu'ils ne pourront s'échapper d'eux-mêmes, et que personne ne les enlèvera, ils sont sûrs de les reprendre quand ils voudront.
Cependant, ce singulier mode d'élever le l)étail ne saurait aboutir à des résultats bien splendidcs. Les brebis et les vaches d'iland sont de petite taille et de cliélive apparence ; il en est de même de ses chèvres et, jusqu'à un certain point, de ses chevaux, qui, toutefois, sont d'une vigueur peu commune. Ceci explique pourquoi la viande que mangent les Âlandais est si maigre et si sèche. En revanche , ils fabriquent un fromage d'un goût exquis. Celui de Fôglo surtout, est fort renommé et s'exporte en grande quantité.
En même temps que les produits naturels que je viens de passer en revue, les Âlandais ont encore, pour servir à leur ahmentation et à leur commerce , le butin de leur chasse et de leur pèche. Ils chassent le phoque ou veau marin et certaines espèces d'oiseaux de mer; ils pèchent le saumon, la perche et une foule d'autres poissons, parmi lesquels le strômming tient la première place. Ce petit poisson a quelque ressemblance avec nos sardines, mais il est plus fin, plus délicat; on le mange frais ou salé. Un roi de Suède défendit un jour, dit-on, par un édit, d'en ôter les arêtes : c'était, à ses yeux, faire insulte à la nature ; il est vrai que les arêtes du strômming en renferment la partie la plus succulente , et elles sont d'une si excessive ténuité !
Le produit de la pêche du strômming, autrefois
si abondant, commence depuis quelque temps à diminuer. Il n'en forme pas moins le principal objet d'exportation des îles d'iland. Cette exportation, qui entretenait naguère, encore, entre ces îles et Stockholm des rapports continus également avantageux aux deux parties, a dû, par suite des mesures récentes de la douane suédoise contre les produits finlandais, prendre une autre direction. Les ilandais portent maintenant leur strômming et autres denrées vers les côtes orientales du golfe de Finlande, à Âbo, à Helsingfors; ils vont même jusqu'à Revel et à Saint-Pétersbourg; mais ces divers marchés, moins avides des produits âlandais que les marchés suédois , sont loin de leur compenser le débouché qu'ils ont perdu.
La supériorité du bois des îles d'Âland sur celui du continent finlandais, leur a valu le privilège d'alimenter presque exclusivement les chantiers d'ibo des poutres, planches, mâts, etc. nécessaires à leur consommation. On voit aussi plusieurs armateurs d'Ibo, séduits par le bon marché que la main-d'œuvre offre sur les lieux, envoyer des ouvriers à Âland même, pour y construire des navires; les Ilandais, de leur côté, ont commencé à fabriquer de petits bâtiments dont ils se proposent de faire commerce. Ce point est un des plus intéressants à observer; il révèle un nouveau champ d'industrie que d'autres peuples peut-être que les
Finlandais et les llandais pourraient également exploiter.
Tel est donc l'état économique des îles d'iland. A tout prendre, il est satisfaisant; s'il n'engendre pas le luxe, il supprime, du moins en partie, la misère et se rapproche du bien-être. Rappelons, d'ailleurs, que cette triple phase de la vie matérielle de l'humanité n'a rien d'absolu; elle n'est appréciable que d'après un degré de civilisation donné et l'effervescence relative des besoins. L'Âlandais , peuple simple et voisin de la nature , accoutumé à un destin sévère et à des luttes incessantes, n'aspire point aux jouissances factices, aux félicités de convention ; le nécessaire lui suffit. Tel est son but, même lorsqu'il monire le plus d'âpreté au gain, ou qu'il s'oubhe, parfois, à des manœuvres qui feraient douter de sa probité et de sa vertu. Mais, pour l'Âlandais, le nécessaire n'est-il pas le bien-être? Voyez-le s'avancer, droit, agile, riche de santé et de force; n'est-il pas heureux? J'avais parmi mes guides, lors de mon voyage de 1852, des hommes magnifiques:
Eh! bien, comment vivaient ces hommes durant les huit ou dix jours que je les gardai avec moi ? Du pam de seigle dur comme du bois , du beurre salé et de l'eau-de-vie de grain; point d'autres provisions. Ils portaient leur pain dans des sacs de peau de renne, leur beurre dans de petites boîles en sa-
pin, qu'ils glissaient comme des tabatières dans la poche de leur gilet. Ils mangeaient sur le pouce, assis sur le bord d'un traîneau ou sur un glaçon ; et ils étaient d'une gaieté inaltérable, et ils supportaient avec une intrépidité qui ne se démentait jamais, les corvées les plus ingrates, les plus accablantes fatigues!...
Les îles d'Âland ne produisent pas seulement des hommes robustes; elles ont donné encore des noms estimés à l'Église, à la science et à l'armée. Ragvald II, qui occupait le siège épiscopal d'Âho, en 1308 ou 1309, était Âlandais. C'étah un prélat d'un caractère tout à fait approprié à son temps ; il bâtit le château fort de Kiiuslô] dont il fit sa résidence , et déclara la guerre aux Tavastiens, qui refusaient de lui payer la dime '. Il eut à lutter contre les Russes, qui saccagèrent sa ville épiscopale et son château. 11 mourut, dit Rhyzehus, après avoir réparé, autant qu'il lui était possible, les maux que la guerre avait causés à son diocèse.
Peter llânning, qui vivait à la tin du xin« et au commencement du xiv siècle , était également originaire des îles d'iland. C'était un des plus riches bourgeois de son temps et un des
1. La chronique à laquelle j'emprunte ces renseignements parle d'une dîme de peaux : skinnstionden. On sait, en effet, que la plupart des tributs auxquels étaient soumis les anciens Finnois, s'acquittaient en peaux d'écureuils.
magistral» municipaux de Stockholm les plus considérés. Les ecclésiastiques, comme les gens du monde , lui confiaient leur argent en dépôt. Ayant eu à se mêler d'affaires politiques , à l'occasion des troubles que l'es partisans du roi Albreclit excitaient dans le pays , il fut un instant emprisonné à Stockholm. Peter Âlanning, suivant la coutume des gens riches de son époque , cherchait à gagner le ciel en comblant les églises de magnifiques présents, n fonda en 1386 une prébende auprès de la cathédrale d'Âbo , sacrifiant à celte œuvre pie tous les biens qu'il possédait dans les îles d'iland. Il fit une fondation du même genre auprès de la cathédrale d'Upsal , la dédiant à Dieu, à la vierge Marie, et aux saints martyrs le roi Olof et l'évêque Henri. Ce généreux et devôt Âlandais vivait encore en 1403.
Georgius Alanus, Christiern Alander et Henrî Hassel , tels sont encore les noms des trois Âlandais que la chronique locale répète avec honneur. Ils illustrèrent l'université d'Âbo ; le premier par ses leçons de physique et de botanique , les deux autres par leurs leçons d'éloquence. Henri Hassel, surtout, captivait tous les suffrages; on estime qu'il présida , à lui seul , cent trente-cinq thèses académiques.
Henri Hassel eut pour compatriote et pour camarade, le brave Wilhelm Carpclan qui naquit
à Grelsby, dans la paroisse de Finstrôm , le 7 avril 1700. Dès l'âge de seize ans, Carpelan entra dans l'armée en qualité de sous-offlcier ; il assista, en 1718, au siège de Fredrikshall ; fut nommé colonel du régiment d'Ostrobottnie , en 1747 , et prit , dix ans plus tard , une part active à la guerre de Poméranie. Forcé de capituler à Demmin , le 1" janvier 1758 , il se trouva néanmoins dans la même année aux batailles de Passévak, de Gollnitz et de Rosenau. En 1759, placé à la tète d'une expédition navale, sur le Frischhaff, il s'empara de treize navires et fit cinq cents prisonniers. En 1761, sous les ordres du feldniarécbal Fersen, il prit d'assaut la ville de Wallin, et repoussa l'attaque des Prussiens au camp de Barthan , après quoi il joua un rôle des plus actifs dans le Mecklembourg , pendant toute la campagne d'hiver. La fortune se montra peu favorable aux armes suédoises durant le cours de cette campagne; mais là où elle sembla leur sourire, ce fut en grande partie le résultat des efforts de Carpelan. Sa devise était : « Parler peu et faire beaucoup ; " devise à laquelle il se montra toujours fidèle. Carpelan se retira du service en 1770. Le roi de Suède ajouta alors à son grade de général le titre de baron. Il mourut le 3 juiUet 1788 et fut enterré à Wilncls, dans le gouvernement d'ibo.