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CHAPITRE VII

Chasses royales dans les îles d'Âland. — L'élan. Le loup. — Curieux détails.

- Le phoque.—

Les îles d'Âland étaient jadis un lieu de chasse exclusiyement réservé aux rois de Suède. C'était un beau et joyeux spectacle quand ils y arrivaient avec leur cour; tout le pays était en émoi; les cors résonnaient, les veneurs lançaient leurs meutes; et l'élan , traqué, harcelé, coupé de toute retraite, se précipitait éperdu à travers les bois et le longdès détroits, brisant dans sa course les bouleaux nains et les pins naissants.

L'élan ! C'était à lui seul en effet qu'on en voulait. Gibier vraiment royal, il atteignait dans les îles d'Âland à des proportions colossales ; on le préférait au cerf et au chevreuil. Aussi, que de précautions pour écarter de lui toute atteinte fatale! Nul autre que le roi n'avait le droit de le chasser. Un des gouverneurs d'Âland, nommé Wulfsdorf, s'éfant arrogé ce droit, on plaça auprès de lui pour le surveiller mi certain Daniel Baur, avec le litre de maître ou capitaine de chasse, jagmastare. Ceci se passait en

1613. En 1620, par un décret du 20 août, Gustave- Adolphe fulmina la peine de mort contre quiconque aurait tué un élan dans les îles d'iland. Et si, par une faveur particulière, ajoutait le décret, le coupable obtenait grâce de la vie, ses biens devaient être confisqués au profit de l'État et lui, exilé en Ingrie, pour y vivre misérablement jusqu'à la fin de ses jours. Dans le cas où la bête frauduleusement abattue n'aurait point été retrouvée, le meurtrier était passible d'une amende de quarante marks. Ce décret de Gustave -Adolphe fut renouvelé , mais avec quelques modifications , le 24 mars 1647, par sa fille la reine Christine. Lebraconnier des îles d'iland , tout en continuant d'encourir la peine de mort, se vit alors, en cas de commutation, exilé, non plus eu Ingrie, cette sauvage province du royaume , mais à l'étranger , et seulement pour un temps limité.

L'histoire ne dit pas si, parmi les arrêts de mort prononcés en vertu des deux décrets que je viens de citer, il y en eut d'exécutés; en revanche, les exemples de bannissement sont nombreux. Les tueurs d'élans étaient ordinairement déportés dans cette partie de l'Amérique que l'on appelle Nouvelle- Suède. En 1617 , un homme libre de Saltvik et un batelier de Jomala , convaincus d'avoir enfreint les décrets, furent dirigés, par ordre de la reine, sur cette colonie; ils y furent suivis, en 1653,

par un bourgeois d'Ôregrund, qui avait commis le même crime. En vain les condamnés réclamèrentils contre tant de rigueur; le seul adoucissement qu'on leur accorda fut d'emmener avec eux leurs femmes et leurs enfants , s'ils voulaient y consentir. Cependant, de temps en temps, les juges se déparlaient de leur fidélité habituelle à la lettre de la loi : on vit des tueurs d'élans se racheter de la peine qui les menaçaient moyennant une amende de six bœufs ; d'autres passèrent par le supplice des verges , ou subirent un emprisonnement temporaire dans une forteresse.

En 1714, avant l'envahissement des îles d'Âland par les Russes, tous les élans que l'on put y découvrir furent abattus et sales. Ainsi l'avait ordonné le roi de Suède. Ceux qui échappèrent tombèrent sous les balles des Russes. Ces grands massacres, exécutés successivement par les amis et les ennemis , détruisirent la race de l'élan dans toute l'étendue des îles d'Âland. On n'en vit plus que par moment quelques-uns errer çà et là dans les bois solitaires et sur les rochers isolés , jusqu'à ce qu'enfin, en 1778, le dernier fut mis à mort dans la terre de Flaka, près de Lemland. il va sans dii'e que longtemps avant cette exécution suprême, les décrets de Gustave-Adolphe et de Christine étaient déjà^tombés en ouMi.

Aujourd'hui l'élan se retrouve encore en Suède ,

j4 en Finlande et même en Russie', mais il est loin ~ de présenter cette grande taille, ces magnifiques proportions qui distinguaient celui d'Âland. Toute- . i^ fois , ce n'en est pas moins un bel et noble animal, et les Nemrods du pays le chassent toujours avec ardeur, tandis que les poètes le chantent avec enthousiasme ^ Malheureusement, il est à craindre que la race de l'élan ne se perde bientôt dans tout le Nord : car, il n'est plus aujourd'hui de décret royal ou impéiial qui le protège ; un écrivain finlandais qui est loin, cependant, de regretter les mesures exorbitantes des temps passés, se plaint amèrement de voir le plus beau gibier du monde à la merci du premier garçon de ferme qui saura pointer un fusil ou brandir une hache.

Si les habitants d'Âland n'ont plus aujourd'hui pour accidenter leur vie , les péripéties solennelles de la chasse de l'élan , en revanche la chasse du phoque leur procure les émotions les plus saisissantes. Et, ici, ce n'est point un monarque qui s'arroge le droit exclusif de poursuivre la proie, ce droit appartient au peuple des îles tout entiei'. Les phoques abondent dans la Baltique et dans

). Voy. Souvenirs de chasse par Louis Viardot, p. 135 et suiv. Hachette et G''.

2. Runeberg, le premier poëte de laFinlande, a intitulé la plus belle de ses œuvres , son œuvre nationale par excellence ; les chasseurs d'élan, Elgskyttarne.

le golfe de Bottnie ; on les y rencontre en troupes nombreuses, quelquefois même par centaines.

Pendant le jour, ils restent assez volontiers dans l'eau; mais dès que la nuit approche, ils se répandent sur les pierres ou les rochers qui se dressent çà et là autour d'eux et y dorment immobiles jusqu'au lendemain matin. Quand vient l'hiver et que ■la glace a couvert entièrement les golfes et les détroits , on voit les phoques élever leur tête au-dessus de la surface solide, par des trous qu'ils y ont pratiqués', puis s'en élancer pour s'étendre au soleil et respirer l'air. C'est vers cette époque ( du 2 au 24 février) que les femelles mettent bas; elles déposent leurs petits sur la glace nue , et tels qu'ils sortent de leur sein : elles les allaitent pendant huit ou dix jours, mais ce n'est guère qu'au bout d'un mois que les nouveau-nés sont capables de se procurer eux-mêmes leur nourriture et de se passer des soins de leur mère.

On prend quelquefois de jeunes phoques pour les apprivoiser. Ceci est facile. Le phoque, malgré ses membres épais et ses mouvements lourds , est très-intelhgent. Il est, en outre, susceptible d'un attachement profond et d'une fidélité à toute épreuve.

1 . Les phoques ne se servent pour percer les trous qu'ils font dans la glace, ni de leurs dents, ni de leurs pattes; ils n'emploient à cela que leur haleine qu'ils dirigent longtemps vers le même endroit.

'suit son maître à la nage quand il est en bateau ; il monte lui-même dans ce bateau et le garde quand son maître s'éloigne ; il prend du poisson pour lui et pour son maître ; il aime à jouer avec son maître, à lui faire des caresses et à en recevoir, etc. Von Bœrs, dans son savant ouvrage sur la baleine, file un trait curieux d'un phoque apprivoisé.

Ce phoque avait été pris tout jeune par un paysan, qui le logea dans sa cuisine. Peu à peu il s'apprivoisa tout à fait ; il témoignait une grande affection aux habitants de la maison, jouait avec les enfants et obéissait à la voix de son maître aussi promptenient et aussi fidèlement qu'un chien. Chaque jour, il allait se baigner dans la mei- et en rapportait régidièrement avec lui un saumon ou tout autre poisson. Pendant l'été , il se chauffait volon-

» tiers au soleil, et pendant l'hiver, il ne s'étendait pas avec moins de plaisir devant le feu. Quatre ans s'étaient ainsi écoulés, lorsqu'une maladie qui défiait tous les remèdes s"abattit tout à coup sur les troupeaux du maître du phoque. 11 se rendit auprès d'une vieille femme du pays, qui passait pour sorcière, afin de la consulter. Elle lui répondit que tout le mal avait pour cause l'introduction et le séjour dans sa maison de la bête impure. Le paysan s'empressa aussitôt de transporter le phoque au loin en mer, persuadé qu'il y resterait ; mais le lendemain l'intelligent animal se retrouvait dans la cui-

sine, à sa place accoutumée. Le paysan le donna alors à un pêcheur, qui le jeta de nouveau à la mer, à une dislance de plusieurs milles. Un jour et rme nuit se passèrent sans que le phoque reparût; on s'en croyait délivré, quand tout à coup, vers le soir du second jour, une servante entendit gratter à la porte. Elle alla ouvrir : c'était le phoque, qui se précipita dans l'intérieur, en hurlant de joie. On chercha encore à le perdre, et en effet une semaine s'écoula sans qu'il fit mine de revenir. Enfin une nuit, pendant un effroyable orage, on entendit mêlés aux rafales du vent des mugissements plaintifs qui semblaient s'éteindre .peu à peu. On n'y fit aucune attention ; mais le malin étant venu, on trouva le pauvre phoque en travers de la porte de la maison ; il s'était trainé jusque-là et y était mort de faim. Ce n'est que fort rarement que les habitants d'Âland se donnent le plaisir d'apprivoiser des phoques; ils tirent de ces animaux un parti plus sérieux, plus lucratif. Un seul individu de grosseur

I . Les habitants du Groenland se livrent , encore plus que ceux d'Aland, à la pèche du phoque. Le phoque est pour eux ce que le renne est pour le Lapon , ce que tous les animaux domestiques pris ensemble sont pour les peuples civilisés. Les Groëalandais estiment le bonheur ou le malheur de la vie d'après l'abondance ou la disette des phoques. On raconte que lorsque les premiers missionnaires chrétiens leur faisaient la description des félicités du ciel : « n faut donc qu'il y ait là-haut, s'écriaient-ils, une bien grande quantité de phoques ! »

ordinaire peut leur rapporter dp dix à quinze roubles (de 40 h 60 francs). C'est donc une excellente affaire pour les Âlandais qu'une chasse au phoque bien réussie.

Cette chasse a lieu ordinairement pendant l'hiver. Au mois de février ou de mars , de nombreuses flottilles composées de barques pontées , à la quille garnie de fer, montées chacune par huit hommes et approvisionnées de vivres pour deux ou trois mois, s'élancent sur la mer, au miheu des neiges et des glaces qui la couvrent de toutes parts. Quand on arrive en vue d'une montagne de glace , on fait halte et les chasseurs descendant de leurs bateaux vont l'explorer. Presque toujours elle cache dans ses anfractuosités un nombre considérable de phoques. Dès que les chasseurs les ont découverts , ils se précipitent sur eux et les abattent à coups de massue ou de bâton, ce qui doit être fait prestement, car, au moindre bruit, les phoques épouvantés se réfugient dans les trous qui leur ont servi de passage et disparaissent sous l'eau. Il ne reste alors que les petits qui, ne pouvant d'eux-mêmes gagner leur humide retraite, sont infailliblement capturés ; mais le profit de cette capture est minime. Quand les trous sont trop multiphés , le chasseur doit se glisser sur le ventre jusqu'à ce qu'il soit à portée de sa proie. Souvent la chance veut qu'il arrive au milieu d'une

troupo de phoques qui se battent. Dans ce cas le bruit est tel que le chasseur, couvert d'ailleurs d'une peau de phoque et habile à imiter le cri de cet animal , les surprend et en tue un grand nombre avant qu'ils aient eu le temps de songer à fuir. Quelquefois aussi le froid est si vif qu'à peine le phoque est-il sorti du trou qu'il a réussi à percer, que ce trou est immédiatement refermé parla gelée. Plus de refuge alors pour la malheureuse bête ; elle tombe sous la main fatale du chasseur qui l'extermine à plaisir. On voit bien, il est vrai, des phoques qui essayent de se défendre ; ils mordent avec leurs dents redoutables les bâtons de leurs agresseurs; ils vont môme jusqu'à les atta-quer ; mais leurs efforts sont vains; peu aptes, de leur nature, à se mouvoir sur une surface solide, ils finissent infailliblement par succomber.

La chasse du phoque n'offre donc aucun danger pour l'homme du côté de l'animal qu'il poursuit ; mais que de fois ne risque-t-il pas de perdre la vie an milieu de ces plaines de glace sans fin où il s'engage! Il sufiit pour cela que le froid se détende pendant quelques jours ou qu'un furieux ouragan S'élève, double sinistre qui se produit, comme on sait, assez souvent dans les parages des îles d'Âland. Alors, l'immense surface se sillonne de crevasses profondes ; elle se brise en éclats et n'offre plus bientôt, au lieu d'une nappe unie, qu'un

champ bouleversé où d'énormes glaçons roulent au gré de la tempête, se mêlant, se heurtant les UHS aux autres : horrible débâcle ! Que devient alors l'infortuné chasseur avec sa frêle embarcation ? Hélas! la plupart du temps il périt; ou s'd se sauve, ce n'est que par un miracle providentiel qui le laisse dans l'étonnement pendant tout le reste de sa vie. Un événement de ce genre qui eut lieu dans les eaux de Gottland, en février IS'M, et où plusieurs centaines de personnes faillirent être englouties dans les flots, a pris place parmi les éphémérides lugubres de l'histoire de Suède.

Une autre chasse qui occupe les Âlandais pendant l'hiver, mais qui leur offre moins de profit que celle du phoque, est la chasse du loup. Les loups pullulent dans les îles d'Âland et y commettent d'horribles dégâts. On les y voit apparaître, surtout pendant les hivers rigoureux et prolongés. Alors ils dépouillent leur poltronnerie habituelle et font preuve d'audace Ils pénètrent en troupes jusque dans les villages et y livrent bataille. Les Âlandais en tuent un grand nombre et font commerce de leurs peaux.

Quant aux ours, si jamais ils ont fréquenté les parages des îles d'Âland , ils les ont complètement désertés aujourd'hui. On n'en rencontre plus guère que dans les parties qui touchent presque immédiatement au littoral finlandais ; et encore ne sont-

ils là que comme des animaux perdus. Ceci n'empêche pas les Alandais de s'intéresser vivement à la chasse de l'ours , et il n'est pas rare de voir des paysans de Wartsala, par exemple , pousser leurs traîneaux jusqu'aux frontières de Finlande pour en tenter l'aventure.

Du reste , ces paysans qui , bien qu' Alandais , ne parlent d'autre langue que le finnois pur , gardent fidèlement dans leur mémoire les curieuses traditions de Suomi • ; ils les répètent avec amour dans leurs longues veillées de famille; une runa, c'est pour eux tout un trésor !

On peut donc entendre de leur bouche cette étrange rima du Kalevala\ consacrée à célébrer ce que l'on appelait autrefois dans le pays la fête ou le festin de l'ours, Kouwon-Pââliset, peinture fidèle d'une antique coutume que les chasseurs nationaux se plaisent encore à reproduire de temps en temps aujourd'hui. On y voit la grande idée que les anciens Finnois attachaient à la personnahté de l'ours: à leurs yeux , l'ours était un héros , presque un dieu. La runa qu'ils chantent en son honneur est une sorte d'apothéose. Je la citerai en terminant ce chapitre. C'est à la fois un morceau de singulière poésie, un chapitre d'histoire et un tableau de genre.

l.Nom poétique de la Finlande.

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