CHAPITRE VllI
Climat et température des îles d'iland. - Longévité de leurs habitants. — Particularités locales.
Le climat des îles d'Âland est en général d'une remarquable salubrité. Depuis la famine et la peste qui les éprouvèrent si cruellement, quoiqu'à un moindre degré que les autres pays du Nord, en 1697, on n'y rencontre aucune maladie épidémique. Dans toute la période séculaire de 1748 à 1848, elles n'offrent que neuf années où les décès l'emportent sur les naissances ; encore sur ces neuf années la guerre, et par conséquent la mortalité exceptionnelle qu'elle entraîne après elle, en prennent au moins trois. Les épizooties sont également fort rares dans les îles d'Âland. Quant aux maladies qui affligent le plus ordinairement leurs habitants, la fièvre est celle qui fait le plus de victimes.
Ce qui prouve, du reste, jusqu'à quel point ces îles sont salubres , c'est l'âge avancé auquel parviennent la plupart des Âlandais'. Plus du sixième
I. Dans les îles d'Âland. comme dans la Finlande, les régions
dépassent cinquante ans ; les centenaires y sont à peine une exception. Et remarquons que, loin d'inspirer la répulsion ou la pilié par une apparence de décrépitude et de ruine , les vieillards d'Âland sont pleins de force et de vigueur , dispos , prompts au travail ; la jeunesse honore leurs cheveux blancs , car elle y voit le symbole d'une vie dignement remplie, d'un noble et vertueux caractère.
« Un vieillard, dit un poète finlandais, me paraît semblable à un roi; à la fin de sa vie, au terme, de sa longue course, il est aussi riche de victoires, aussi digne d'envie.
« Les tempêtes du temps ne grondent plus sur sa tète ; chacun de ses voisins salue avec joie sa puissance ; et la volonté superbe et les passions farouches ont fui loin de son tranquille royaume.
« Son peuple , c'est la troupe harmonieuse de ses désirs doucement reposés, de ses souvenirs encore vivants de jours coulés dans la paix.
« Son sceptre, le bâton qui soutient ses pas; son château fort, la tombe qui l'attend; son éclat
montagneuses et couvertes de bois sont les plus favorables à la santé. Il n'y meurt guère qu'un individu sur cinquante; dans les campagnes, en général, un sur trente-cinq ou quarante. D'après un recensement fait en Finlande en 1840, il s'y trouvait deux cent neuf personnes, dont cinquante-quatre hommes e1 cent cinquante-cinq femmes qui avaient dépassé leur quatre-vingtdixième année : c'était un sur sept mille environ.
royal , la sérénité de son front ; sa couronne , les tresses ondoyantes de sa blanche chevelure. »
Rien de plus variable que la température des îles d'Âland. On y passe en quelques jours, souvent en quelques heures, par les extrêmes les plus opposés. Vous partez d'une station de poste, avec trois ou quatre degrés de froid , vous arrivez à la station suivante avec dix , quinze et même vingt degrés. La chaleur se comporte de même : de zéro , elle monte en un clin d'œil à une hauteur incroyable. Les llandais, accoutumés à ces vicissitudes, emportent toujours avec eux dans leurs excursions des vêtements supplémentaires ; c'est une épreuve pour leur courage et non un danger pour leur tempérament. J'ajouterai que , sous ce rapport , les étrangers rivalisent merveilleusement, la première année de leur séjour, du moins, avec les naturels du pays. Par exemple, ils supportent beaucoup mieux qu'eux la rigueur du froid. Lors du premier hiver que je passai en Finlande, en 1843-1844, le thermomètre marqua pendant six semaines 40» centigrades audessous de zéro ; les loups venaient dévorer les chiens dans les vihes ; on n'osait aller en soirée qu'armé d'une carabine , ou tout au moins d'un couteau de chasse. Eh bien ! une aussi effroyable température, une température que les Finlandais eux-mêmes regardaient comme une calamité exceptionnelle pour leur pays ne put me déterminer à
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LES ILES D'ALANO. j jg
me couvrir de fourrures. II est vrai que les hivers suivants, qui certes étaient loin d'avoir la même violence, ce n'était point trop pour m'envelopper I moi et garnir mon traîneau, que de la dépouille de trois ours.
.. Le froid n'est réellement sensible à l'homme
f sous ces latitudes polaires , que durant les voyages de longue durée. Tant qu'il ne sort pas de chez lui Il en souffre peu. Pour ne parler que du simple paysan , sa maison ou sa chaumière est généralement confortable : qu'il y brûle du bois ou des broussailles, qu'il y allume un brasier dans un poêle de briques ou sur une dalle de granit au miheu de la chambre commune , il y fait chaud. Les fenêtres qui, chez nous, livrent inévitablement passage à t'air glacé du dehors, n'ont pas cet inconvénient chez lui; elles sont doubles, hermétiquement fermées ou plutôt collées; puis, entre les deux châssis s'étend une couche de sable fin, plantée de cinq ou SIX cornets de papier remplis de sel destinés à boire l'humidité. Est-il rien de plus ingénieux? Il ne s'agit ici que du paysan aisé : à lland, comme ailleurs, le pauvre souffre.
Chaque hiver, régulièrement, les lacs et les petits détroits qui baignent les îles d'Âland sont pris par les glaces; on les traverse à pied, à cheval ou en traîneau. Il suffit pour cela que la glace ait quatre pouces d'épaisseur. Toutefois, en pareil cas, il faut
lie LES ILES D'ALAND.
user de prudence et ne s'engager qu'un à un sur la croûte légère. Beaucoup d'Âlandais périssent pour avoir négligé ces précautions. On ne peut se risquer définitivement en groupes et avec de lourds chargements que lorsque la glace est descendue au moins à douze pouces.
Si les lacs et les petits détroits des îles d'Âland gèlent régulièrement chaque hiver, il n'en est pas ainsi des grandes passes qui coulent entre elles et la Fmlande, encore moins de la mer qui les sépare de la Suède.
Le Delet, le Skiftet et le Xa/jprejsi gèlent bien , il est vrai, dans leurs parties les plus étroites; mais ils l'estent libres, du moins la plupart du temps, partout où ils présentent une large étendue. On a vu, dans les descriptions de mon voyage, les difficultés que j'ai éprouvées à les traverser.
Quant à la mer à'Jland , il faut un hiver tout à fait exceptionnel pour l'enchaîner et la durcir au point de la transformer en route sohde et sûre. Un tel phénomène était jadis presque inouï; les habitants d'Âland l'ayant vu se produire en 1546 crièrent au miracle. Depuis cette époque, il est assez fréquent , et il tend , ce semble , à le devenir toujours davantage. Les années 1709, 1799 et 1809 sont citées, jusqu'à présent, comme celles où la mer A'Jland a été le plus solidement et le plus complètement prise par les glaces. Acerbi, qui la traversa
Les îles d'Aland pendant Uuvei.
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à la seconde de ces trois époques, le 15 mars 1799, en fait une description que je ci'ois devoir reproduire : « Je m'attendais, dit-il, à parcourir une plaine sans autre limite, pour ainsi dire, que l'horizon, dont l'uniforme et monotone aspect ne m'inspirerait qu'une fastidieuse mélancolie, et dont la surface plane ne me présenterait aucun danger. Mais , combien mon élonnement, mon admiration mêlée d'inquiétude, d'effroi même, augmentaient à mesure que nous nous éloignions davantage de notre point de départ! Cette mer glacée, d'abord unie, devenait insensiblement inégale , raboteuse , ondulée; le simulacre des flots sillonnait sa superficie; il semblait que la main de l'hiver, en touchant tout à coup le dos de la vague écumante , l'eût engourdie par sa puissance et que , surprenant dans leur redoutable désordre ces monts humides que soulèvent les tempêtes , il leur eût commandé leur épouvantable immobilité. Tantôt d'énormes masses de glace amoncelées les unes sur les autres s'élevaient en rochers dont les fronts décharnés semblaient suspendus dans les airs; tantôt, pyramides aiguës, elles prolongeaient vers les cieux leurs aiguilles menaçantes. Phénomène inouï, indicible confusion, dont l'inconcevable chaos n'olïrait, aussi loin que l'œil pouvait s'étendre, que des colosses d'un cristal transparent, brisés, dispersés, épars, tantôl couverts d'une neige d'albâlre, tantôt resplendis-
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sants des feux de là lumière , tantôt azurés par le verdâtre outre-mer des stalactites qui portaient tout à la fois dans l'àme, par leur imposant et terrible spectacle, l'admiration, l'épouvante et l'horreur. »
William Coxe , qui précéda de vingt ans Acerbi dans ses voyages à travers le Nord , arriva sur les bords de la mer d'Jland, le 15 février 1779; il la trouva absolument dans le même état oîi je l'ai trouvée moi-même il y a deux ans, à peu près à la môme date. On lira sans doute avec intérêt le récit que fait l'illustre voyageur de cet épisode curieux de ses longues pérégrinations ; c'est le pendant exact de celui qui m'est personnel et que j'ai raconté plus haut :
" Après avoir vu Kastelholm , nous continuâmes notre route pendant la nuit. La neige étant toute fondue, elle fut fort ennuyeuse et désagréable. Nos traîneaux ne pouvaient avancer que lentement sur un chemin plein de sable et de rocs; aussi nous n'arrivâmes qu'à cinq heures du matin à la côte de l'ouest , où nous devions nous embarquer. Le vent étant directement contraire , nous allâmes loger à la poste, où nous nous reposâmes à regret. Mais, à dix heures du matin, on nous réveilla avec l'agréable nouvelle que le vent avait changé, et que nous pourrions traverser le golfe.
« Le seul vaisseau couvert qu'il y eût dans ce lieu était pris par les glaces. Il ne nous resta d'au-
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Grisslehamn et la mer d'iland pendant l'hiver.
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