‹ Les îles D'ÅlandChapitre 4 sur 19 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Origine du nom d'iland. — Fantaisies étymologiques des savants du Nord à ce sujet.

Ainsi que la plupart des régions de la Finlande, les îles d'Âland ont un double nom, un nom finnois et un nom suédois.

Elles s'appellent en finnois Ahvenanmaa, ce qui veut dire pays des perches ( Ahvena ^=pertica major ou fluvialis — maa, terre ou pays ) . On pèche, en effet, dans les eaux qui baignent les îles d'iland, une quantité considérable de ces poissons.

Le nom d'iland est suédois ; pris dans son acception primitive et originelle, il signifie pays d'eau ou entouré d'eau (« = eau ; — land — pajs).

L'étymologie A' Ahvenanmaa est trop simple et trop évidemment transparente pour avoir pu servir de prétexte à d'aventureuses hypothèses. Je con- 158 a

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nais pourtant un écrivain français qui s'est avi dernièrement de traduire Ahvena par pilotis, confondant ainsi les poissons avec les arbres. Mais ce n'est là qu'une insignifiante et fort excusable méprise : tous ceux qui écrivent aujourd'hui i sur la Finlande ne sont pas obligés de savoir le finnois.

Quant au nom à'Jland, les savants du Nord l'ont trouvé, à ce qu'il paraît, beaucoup moins clair; toujours est-il qu'ils en ont fait le sujet des plus singulières conjectures.

Il en est qui lui donnent pour racine le mot âda, oie, anas mollissima, prétendant que cet oiseau visite régulièrement chaque printemps les parages d'iland. Ce fait fùt-il vrai, quel motif sérieux d'étymologie ? Mais Vàda n'abonde pas plus au printemps dans les parages d'Âland que les autres 1 oiseaux; on a même observé que, loin d'avoir pour eux la prédilection qu'on lui prèle, elle en effleure à peine les côtes les plus extrêmes.

On a voulu aussi dériver Âland du mot iiar, pris dans le sens moderne et limité de rivière. Or, les îles d'iland possèdent à peine un ruisseau de quelque importance, encore moins une rivière. Le mot o n'a de valeur étymologique qu'autant qu'on lui conserve le sens primitif et général dont il a été parle plus naut.

L'évêque Bâng, qui s'est beaucoup exercé sur

l'étymologie ilu nom d'Âland, raconte une curieuse histoire qu'il dit tenir de deux Âlandais dignes de foi. C'était une reine qui ayait entrepris un voyage sur mer ; elle fut assaillie par une violente tempête ; elle eri-a longtemps sur les flots. Enfin la terre apparut à l'horizon. « terre ! ô terre! Jh land ! âh landl » s'écria alors plusieurs fois la reine transportée de joie ; et son exclamation devint le nom du pays qu'elle avait aperçu. Il faut avouer, dit ici le docteur Topelius, que les deux Âlandais dignes de foi abusèrent singulièrement de la crédulité de l'honorable prélat.

Du reste, Bâng n'est point au dépourvu : si l'on ne veut pas de sa première étymologie, il en offre d'autres. Pourquoi , par exemple , Âland ne viendrait-il pas du mot germanique .Elend , élan ? Il n'y aurait que deux voyelles à changer ; et certes, les veneurs allemands établis dans les îles pour y garder les élans destinés aux chasses royales auraient bien pu se charger de ce soin. On pourrait encore proposer al, anguille. Car, au dire des naturahsfes,, ce poisson vient quelquefois rouler ses anneaux jusque sur la terre , land , notamment sur les carrés de légumes. — Quel malheur, pour cette dernière hypothèse , que l'anguine fiisse complètement défaut aux îles d'Âland !

Jusqu'à présent , la sphère dans laquelle se jouent nos étymologistes est étroite. Voici qu'elle

va s'agrandir, car nous avons à interroger le géant

■de la science Scandinave, Olof Rudbeck.

Qu'est-ce qu'Âland? C'est Atlajid {la Suède) en •miniature, c'est le théâtre choisi par Odin et les Ascs pour y accomplir une partie de leurs exploits. Les Âlandais, ce sont les Alains, ce peuple si fameux dans l'histoire des migrations humaines.

Tel est l'avis d'Olof Rudbeck, et il prouve sa thèse à grand renfort de latin, de grec, de tudesque, de finnois, d'esthonien, d'hébreu, de gothique, etc. Quelle langue oserait refuser son témoignage au puissant investigateur?

Palmschôld se joint à Rudbeck; il affirme, comme lui , que les Âlandais sont identiques aux Alains. De plus, il les appelle Albinos, car ils naissent , dit-il , avec des cheveux blancs. Ici , toutefois, le docte érudit prévient qu'il ne faut pas prendre son assertion à la lettre ; 11 sait bien que les Âlandais vierment au monde comme les autres hommes ; il veut seulement exprimer par une métaphore l'état où ils se trouvent pendant l'hiver, lorsque la neige les a couverts de sa blanche draperie. Je passerai sous silence la tentative qui a été (aite cfe tirer Âland A'Oland, district de la province suédoise d'Upland , et réciproquement ; cela n'a rien de curieux. Ce qui l'est davantage, ce sont les divers récits que les élymologistes ont cherché h grouper autour de leurs conjectures.

Hallborg retrouve dans l'archipel de Fôglô (paroisse d'iland) les îles Oonx dont parlent Pomponius Mêla et Pline l'Ancien. Il résulterait de là que les Âlandais ont vécu jadis d'œufs d'oiseaux et que, de temps en temps , lorsque l'occasion s'en présentait,, ils ne mettaient aucun scrupule à se repaître de chair humaine.

L'évèque Bâng dont il a déjà été question, non content de se livrer aux fantaisies étymologiques' que nous connaissons , a eu encore l'incroyable idée de confondre les îles d'ÂIand avec la Bjarmie , ce grand pays célébré avec tant d'éclat par les sagas Scandinaves. On ne saurait imaginer les tours de force auxquels il se livre pour soutenir cette opinion. Ainsi, les Bjarmiens avaient un temple consacré à Jumala (nom de la divinité chez les Finnois) qui était comme le centre de leur culte national. Bâng retrouve ce temple dans la paroisse âlandaise de Jomala, et spécialement dans l'cghsc de cette paroisse, qui, selon lui, occupe la place de l'antique sanctuaire païen. Un grand fleuve (la Dwina septentrionale) traversait la Bjarmie et alimentait son vaste commerce ; les sagas en parlent souvent. Où notre évèque cherchera-t-il ce fleuve? Dans un tout petit ruisseau qui coule près de l'éghse de Finstrôm. Si vous lui demandez comment il a pu se faire qu'un filet d'eau de cette espèce ait porté les flottes nombreuses de marchands et de

pirates qui fréqueiilaient jadis les rivages de la Bjarmie, il vous répondra sans sourciller, qu'il ne voit à cela aucune impossibilité, attendu que rien n'empêche de comprendre sous le nom de ruisseau de Finstrôm le golfe de Finlande tout entier. Qu'objecter à un tel système ?

Je ne pousserai pas plus loin cette revue étymologique; je risquerais de me heurter à des singularités encore plus étranges que celles que je viens de signaler. Ce que j'ai dit suffit d'ailleurs à mon sujet. En exposant les recherches môme bizarres dont le seul nom des îles d'Âland a été l'objet parmi les érudits, ne les aurai-je pas introduites dans l'histoire, n'aurai-je pas fait pressentir qu'il s'attache à elles un autre intérêt plus positif et plus sérieux ?

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