‹ Les îles D'ÅlandChapitre 6 sur 19 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Manière de voyager dans les îles d'Âland.

personnelles.

Aventures

On ne saurait rien imaginer de plus curieux, de plus séduisant qu'un voyage à travers les îles d'Âland pendant l'été. Le paysage est plein de mystères ; le soleil y verse, sans se fatiguer jamais, une lumière d'une douceur infinie. Ce n'est point l'astre qui nous éblouit et qui nous brûle au Midi , c'est une lampe enfermée dans un globe d'opale. En glissant en bateau le long des côtes, on se prend à rêver. Chaque île, chaque îlot forment autant de bouquets de verdure s'échappant d'un vase de granit. L'eau est calme et d'une limpidité mélancolique ; souvent elle s'enfonce dans des lointains sans fin, ou se déroule en spirales innombrables, visitant çà et là de charmantes retraites, et humectant discrètement les rochers rouges et les bruyères fleuries. Nulle autre voix que celle des bateliers chantant leur chant de mer, nul autre bruit que celui des fdets que les pêcheurs lancent aux poissons. Parfois, vers le soir, l'horizon donne le spec-

tacle : on y voit surgir au loin tantôt de joyeuses villas, avec leurs vertes prairies, leurs frais ombrages , tantôt des châteaux féodaux avec leurs pontslevis, leurs tours, leurs bastions, leurs clievaliers bardés de fer , leurs gracieux pages , leurs superbes châtelaines; tantôt des villes entières, des villes que vous connaissez, des villes aussi que vous ne connaissez pas et que vous ne connaîtrez jamais. Puis un léger souffle fait frissonner l'atmosphère et soudain tout s'évanouit. C'est là ce qu'on appelle les Fala Blorgana. De toutes les localités du Nord ,. les îles d'Âland sont celles où ce phénomène météorologique se produit le plus souvent.

J'abrège cette description : aussi bien, l'été n'est pom- nos îles qu'une saison parasite ; la saison qui leur est propre et oîi elles se montrent dans leur caractère vraiment original, c'est l'hiver. Pénétrons donc , pendant l'hiver , dans les îles d'Aland, et voyons comment, alors, on y voyage.

Je n'ai lait cette expérience pei^sonnellement qu'une seule fois , mais , certes , je ne l'oubliera» jamais.

C'était au mois de janvier 1852 : j'étais à Stockholm depuis près d'un an, et je songcQ^s à y attendre l'ouverture de la navigation pour me rendre à Saint-Pétersbourg , oîi m'appelait une mission du gouvernement. Des motifs qu'il est superflu d'énumérer ici me déterminèrent à précipiter juon dé-

LES ILES D'ALAND. ^ç)

part. Quelle route prendre ? A moins de faire le tour par la Laponie , ou de rebrousser en Allemagne pour de là remonter par les provinces baltiques ou par la Pologne , il n'en restait d'autre que celle des îles d'iland. Je la choisis ; j'étais curieux de vou' pendant l'hiver ce fantastique archipel qui m'avait déjà si fort intéressé pendant l'été.

Mon voyage , -du reste , s'annonçait bien : j'emportais avec moi de bonnes fourrures, d'excellentes provisions de bouche , des renseignements et des conseils à discrétion ; et ce qui valait encore mieux que tout cela, le secrétaire de notre légation, M. de F"*, homme d'esprit et de courage, devait m'accompagner.

Nous quittâmes Stockholm le 30 janvier à neuf heures du matin ; le môme jour , un peu avant minuit, nous arrivions à Grisslehamn.

Partout obscurité et silence. On n'entendait au loin que les mugissements lugubres de la mer d'iland dont les vagues se brisaient contre les rivages glacés.

Nous descendnnes à la hâte de notre calèche et nous entrâmes dans la maison de poste {gcistgifuare gârd). C'était la seule auberge du lieu. Nous nous y réchauffâmes tant bien que mal, nous prîmes notre thé et nous nous mîmes au ht.

Le lendemain , quand le jour parut , je me levai,

et laissant mon compagnon de voyage continuer son sommeil , je sortis pour voir le pays.

Sans trop savoir pourquoi, je m'étais figuré en J. partant de Stockholm que je trouverais dans Griss- " leliamn sinon une ville, du moins un grand village. .Fe me trompais. Une station de poste, la même qui nous servait d'aubei'ge, un télégraphe, une caserne avec une garnison de trente soldats, douze vieux canons, cinq ou six magasins pour le service du port, quinze ou vingt cabanes de matelots ou de pêcheurs , une maison pour le commandant, renfermant en même temps le bureau de poste : voilà - Grisslehamn. Tous ces bâtiments, dispersés çà et là, | : distraient à peine la vue des forêts, des rochers et de la mer qui forment non-seulement le fond, mais encore les seuls accidents curieux du tableau. Quelle mer étrange que la mer d'Âland ! Je montai sur une hauteur pour mieux l'embrasser : elle se déroulait au loin avec ses vagues tourmentées et d'une teinte verdâtre. Çà et là sur sa surface des masses compactes qu'on eût prises pour des îles flottantes , mais qui n'étaient en réalité que de gigantesques glaçons. Partout, sur ses bords des jets d'écume livide, des corbeaux, des pies et d'autres oiseaux au plumage lugubre, au vol silencieux; ces bords, du reste, dévastés comme par une tempête éternelle. Point de grands arbres : des sapins rabougris , des bouleaux sans feuilles , des blocs de

granit épars, et, au-dessus de cet Iiorrible ensemble , un ciel noir roulant des nuages d'où tombait tantôt la pluie , tantôt la neige. Je descendis de mon rocher le cœur serré ; je me demandais si nous oserions jamais affronter une pareille mer.

Il nous fallut attendre, pour cela, quatre jours, car le vent était contraire. Quatre jours, dans cette triste auberge de Grisslehamn 1 Enfin , le vent s'apaisa; il fit même place à une brise légère, qui, dégageant peu à peu les rivages de la mm- d'Âland des glaces qui les bordaient, la rendit aussi libre qu'aux premiers jours d'automne. Un pareil phénomène, au mois de février, est rare dans ces parages. II en résulta pour nous vm grand avantage : c'est qu'au heu de nous embarquer sur un simple bateau de pêcheur, comme cela se pratique ordinairement quand la mer est en partie fermée, nous pûmes fréter un petit yacht, et y joindre un équipage composé de quatre matelots et d'un pilote.

Nous partîmes le cœur joyeux. Le temps était calme, le froid tempéré, le ciel clair; la mer d'Âland ressemblait à un lac tranquille; mais chose singuhère! sa surface n'empruntait aucun éclat à l'azur du ciel; elle était sombre et verdàtre comme auparavant.

Au bout d'une demi-heure, nous avions quitté la rade de Grisslehamn, et si nous fixions encore les yeux sur le toit de la station qui nous avait abrités,

ce n'était plus que comme le captif délivré qui contemple de loin les murs vides de sa prison.

Mais, tandis que nous poursuivions gaiement notre route, il se faisait peu à peu dans l'atmosphère une révolution terrible. La brise, qui jusqu'alors avait enflé doucement nos voiles, se changea en bourrasque, le ciel se couvrit de nuages, la neige tomba. Mon compagnon de voyage pâlissait à vue d'œil ; lui qui, dans sa carrière vagabonde de diplomate, n'avait jamais eu le mal de mer, se sentit déchiré par d'atroces souffrances. Il disparut dans la cabine. Quant à moi, l'émotion morale me sauva du mal physique; mon estomac, bouleversé d'ordinaire au seul aspect des câbles d'un navire, tint bon.

Cependant, la tempête était déclarée; elle grandissait de minute en minute. Déjà l'on avait dû carguer en partie les voiles; car le vent était si violent qu'à chacun de ses coups notre bateau plongeait comme pour sombrer. La main ferme du pilote suffisait à peine à tenir le gouvernail ; nous nous sentions aller à la dérive. J'interrogeais les matelots des yeux et de la voix, ils ne répondaient rien; mais leur figure pâle, leurs traits contractés exprimaient assez l'anxiété qui les tourmentait intérieurement.

En face de Signilskar, petite île située à environ 50 kilomètres de Grisslehamn, la tempête parut se

calmer. Nous entrions dans un archipel de rochers dont les mille sinuosités forment conmie autant de baies abritées. Je repris courage. Du reste, le sangfroid qui m'avait un peu abandonné au début du gros temps, n'avait pas tardé à me revenir. J'étais convaincu du danger, mais je le dominais; j'avais même fini par faire de ses terribles phases un sujet de curieuses observations.

Au sortir des baies, nous retrouvâmes le vent. C'est alors surtout que la mer d'iland nous fit sentir l'effroyable diu'eté de ses vagues. Ce n'est pas de l'eau que cette mer, c'est du granit. Sur le pont du yacht, que je n'avais pas quitté un seul instant, j'éprouvais les mêmes sensations que dans une voiture qui cahote à travers des rochers. Et puis, comme les vagues s'acharnaient contre nous ! Nous les voyions arriver de loin, semblables à un cheval qui galope, s'élever tourbillonnantes au-dessus de nos tètes, et retomber ensuite de tout leur poids pour nous inonder de leur écume et nous abreuver de leur sel. Mon vêtement de fourrures était horriblement mouillé.

Enfin, peu à peu le calme revint. Nous touchions à Eckerô, la première des îles d'Âland faisant face à la Suède. Que! bonheur quand nous vùues surgir à nos yeux sa maison de poste et sa maison de douane, magnifiques comme des palais!

M. de F*** sortit de la cabine qui lui avait servi

d'hôpital pendant la traversée, heureux de pouvoir enfin saluer la terre. Mais ce n'était pas chose facile que de nous amarrer au rivage, car le port A'Eckerà était tout encombré par les glaces ; nos matelots y employèrent plus d'une heure. Il nous fut même impossible de débarquer par la voie ordinaire ; on dut nous tirer de notre yacht, à l'aide de cordes, comme des ballots de marchandises.

Eckero n'a rien de curieux pour des voyageurs. Ce n'est qu'un .hameau de quelques cabanes éparses sur des rocs de granit, entre lesquels les hôtels de la poste et de la douane s'élèvent comme deux chênes superbes au jnilieu d'agrestes broussailles.

Nous avions une lettre de recommandation pour le chef du bureau de la douane, M. Elfsberg; il était absent. Le maître de poste, M. Montgomme'ry, s'offrit spontanément pour le remplacer, et nous invita à dîner. Cette invitation venait à propos, car la maigre pitance que nous eussions rencontrée chez les paysans à' Eckero, n'eût guère suffi à réparer nos forces, si rudement éprouvées par les fatigues de la traversée.

Mon premier soin, en entrant dans une chambre chaude, fut de me dépouiller de mes fourrures et de les étendre devant le poêle pour les faire sécher. Hélas! il eût fiillu pour cela beaucoup plus de temps que nous n'en avions à notre disposition. Une fourrure garde impitoyablement l'eau qui l'a une fois

pénétrée; si vous réussissez à l'en chasser, il ne TOUS reste entre les mains qu'une peau racornie, hérissée, qui ne reprendra sa forme première qu'après avoir passé de nouveau par l'atelier du préparateur. La femme du maître de poste vint, il est vrai, à mon secours, mais ce fut en pure perte; je dus remetti'e sur mes épaules, au moment du départ, une pelisse molle et chaude en apparence, mais qui cachait dans le secret de son tissu une humidité perfide dont je devais cruellement souffrir plus tard.

Le dîner qui nous fut servi chez M. Montgomraery était simple mais confortable. Notre amphitryon l'assaisonnait d'ailleurs d'une conversation intéressante et de toasts répétés en l'honneur de notre voyage. Il nous parla longuement du trajet d'hiver de Suède en Finlande, par les îles d'Âland, des dangers qu'il présente, du petit nomhre de voyageurs qui osent l'entreprendre.

A ce propos, le maître de poste nous raconta des choses fort curieuses du duc de Leuchtcnherg, gendre de l'empereur de Russie. « Ce prince , dit-il , ayant été envoyé à Stockholm, pendant l'hiver de 1844, pour comphmenler le roi Oscar, son beau-frère, sur son avènement au trône, trouva, à son retour, la mer d'Âland complètement gelée , et dut la traverser à pied. Qui sait si la maladie qui le force aujourd'hui ù rechercher les chauds

climats du Portugal et de l'Egypte ne date pas de cet affreux voyage? » Celte maladie a fini par emporter le duc de Leuchtenberg ; on sait qu'il est morl il y a deux ans.

Tandis que nous étions à table, les employés de . la poste, auxquels M. Montgommery avait donné ses ordres, préparaient les équipages qui nous étaient nécessaires pour continuer notre route. Ces équipages avaient été l'objet d'une discussion préalable assez épineuse. Prendrions-nous des traîneaux ou des voitures ? Les postillons chargés de nous conduire hésitaient : l'hiver avait été jusqu'alors si avare de neige, si capricieux, qu'il était difficile de pressentir au juste l'état des routes. D'ailleurs le ciel était gris, l'atmosphère épaisse, de gros flocons commençaient à tomber; au bout d'une heure tout pouvait être transformé. A tout hasard, nous nous décidâmes pour les traîneaux.

Le maître de poste approuva notre décision ; il nous versa le coup de l'étrier, visa nos passe-ports et changea ce qui nous restait d'argent suédois contre de l'argent russe, seul en usage dans les îles d'Âland. Nous lui finies ensuite nos adieux et nous partîmes.

Quelle route étrange que celle qui s'ouvrit devant nous à notre sortie A'Eckerôl Nos postillons avalent bien raison de s'en défier; le traînage n'y était établi franchement nulle part. Nous gUssions tantôt

sur une surface unie, tantôt sur du sable, sur de la boue gelée, sur des rochers nus ou des cailloux.

Cependant nous allions bon train et nous avions le cœur gai. Il nous semblait que la mer d'Âland, ce fatal Rubicon, étant franchie, nous étions maîtres de l'espace et que les distances allaient s'effacer devant nous. Aussi caressions- nous de préférence les impressions qui pouvaient entretenir notre bonne humeur. A l'entrée de diaque village, de chaque hameau que nous traversions, l'arbre de la Saint-Jean se dressait encore avec ses couronnes et ses festons jadis rayonnants d'éclat et de fraîcheur, maintenant flétris et décolorés. Au heu de nous attrister du contraste de ces trophées de l'été avec la sombre nature de l'hiver, nous ne nous arrêtions qu'aux joyeux souvenirs qu'ils rappelaient. Si nos traîneaux venaient à verser, nous en riions à cœur-joie. Nous étourdissions nos postillons de questions; et il faut dire que leurs réponses nous secondaient à merveille dans la bonne envie que nous avions de nous divertir. J'avais en particulier dans le mien la langue la mieux pendue du pays. C'était une belle et forte fille, apôtre déclaré du célibat, qui avait éconduit plus de galants, disaitelle, que sa mère n'avait eu d'enfants. Or, à l'entendre, elle était née la dixième de la famille, ce qui ne l'empêchait pas de compter après elle un

frère et une sœur en bas âge. Ces nombreuses pro-' génitures se rencontrent fréquemment dans les îles d'Âland et dans la Finlande.

Nous franchîmes de la sorte à peu près 15 kilomètres; déjà la nuit était close; mais une lune pleine et claire, une lune comme on n'en voit que dans le Nord , empêchait de regretter le jour. Nous arrivâmes sur les bords d'un lac; il était gelé, mais faiblement, et sa surface polie couverte d'une légère couche de neige.

Nos postillons arrêtèrent leurs chevaux et sautèrent à bas de leur siège.

« Messieurs, nous dirEnt-ils, il faut descendre ici, car nous ne saurions traverser le lac, charges comme nous sommes. »

En même temps, nous vîmes accourir d'une maison voisine déjeunes garçons et déjeunes filles portant sur leurs épaules une demi-douzaine de brancards en forme de traîneaux, appelés en suédois Mllmr. Ils y placèrent nos malles, nos sacs de nuit et nos autres elïefs de voyage, de manière a les charger chacun le moins possible.

Puis ils les firent glisser sur le lac; nos postillons les suivirent à distance, tirant leurs chevaux de toute la longueur de leurs brides; les chevaux, de leur côté, remorquaient lentement nos traîneaux vides, et nous fermions la marche à pied, en fumant nos cigares.

Parvenus à la rive opposée , les kâlkar restituèrent leur fardeau aux traîneaux; nous reprimes nos places et nous continuâmes à marcher. Ces évolutions se répétèrent plusieurs fois le long de la route; mais ce que j'en ai dit suffit; je n'y reviendrai pas.

WEckerô à Haraldsby la distance est d'environ 25 kilomètres. Nous y arrivâmes vers dix heures du soir. Les deux ou trois chamhres dont se compose cette station de poste étaient pleines de monde; on y faisait un vacarme d'enfer. Il y avait là un marchand allemand venant de Saint-Pétersbourg, des facteurs ruraux et des paysans du Heu criant, gesticulant et buvant de l'eau-de-vie. La conversation roulait sur le déplorable état des chemins ; chacun racontait les divers accidents dont il y avait été témoin ; mais nul n'égalait le marchand allemand qui étourdissait toutes les oreilles du récit lugubre de ses souffrances personnelles.

Je demandai le livre de poste pour nous y inscrire'.

A cette demande, un individu vêtu en soldat, qui

1 . Dans les îles d'iland, de même qu'en Suède et en Finlande, on trouve à chaque relais un livre ou journal dans lequel les voyageurs doivent inscrire leurs noms et qualités , le lieu d'où ils viennent et celui où ils vont , et le nombre de chevaux qu'ils prennent. Ce livre est renouvelé tous les mois et envoyé au gouverneur local.

semblait dormir dans un coin, se leva tout à coup et s'avança de notre côté. ,

'■ Messieurs, nous dit-il, étes-vous les personnes' que le général Bodisco de Stockholm a annoncées à son frère le colonel Bodisca, commandant de la forteresse de Bomarsund?

— Oui; le colonel est-il à Skarpans?

— Certainement, et il vous attend avec impatience ; voilà quatre jours qu'il m'envoie tous les soirs au-dévant de vous.

— Eh bien ! veillez à ce qu'on nous relaye vite • nous partons à la minute. »

Skarpans est le second bureau de poste des îles A'jland; il est situé à 45 kilomètres à'Eckero par conséquent à 1 10 kilomètres de Grlsdehamn , ou de la côte de Suède. Sur ces 110 kilomètres, la me^ dAland, comme nous l'avons vu, en prend 65 Près de Skarpans ou plutôt à Skarpans môme est la forteresse dite de Bomarsund.

Nous ne fîmes chez le colonel Bodisco qu'un court séjour qui nous suffit, toutefois, pour recueilhr sur la place qu'il commandait tous les renseignements qui pouvaient nous intéresser.

Le colonel mit à notre disposition un petit pavillon détaché de son habitation principale qui lui servait de maison de bain. Cette habitation coiislruite en bois, à deux étages, est la ph,; belle, sans contredit, de tout Skarpans qui du

rosie, n'est qu'un village de cent feux tout au plus.

BeSkarpans à la eôlc de Finlande noire voyage prit un caractère vraiment dramatique. Pour aider à en bien comprendre les détails, je rappellerai que l'archipel d'iland se compose d'un immense groupe d'iles, séparées les unes des autres par des cours d'eau ou des détroits plus ou moins larges , et semées en outre à l'intérieur d'une quantité infinie de petits lacs. Quand l'hiver est rigoureux et constant, que la glace est profonde, rien de plus laciie que de tj-averser les îles d'Âland. Le traîneau y vole partout avec la rapidité de l'éclair. Mais, quand l'hiver est mobile et inégal comme il l'a été en 1852, jusqu'à la fin de février, quand la température n'a pu se fixer à un degré quelconque, non-seulement dans le pays en général, mais qu'elle varie même de localité en localité, alors la traversée devient on ne peut plus chanceuse; mille accidents se préparent qui défient toute prévision. On ne sait plus ni quehe route on suinta, ni de quel équipage on se servira, ni combien de temps le voyage durera.

Après nous avoir fait servir un excellent déjeuner, le colonel Bodisco nous conduisit luimême dans son propre traîneau jusqu'au détroit de Bomarsund , le premier que nous dussions traverser, en reprenant notre route. Nous pas-

Saines devant les tours et ]es batteries de la forteresse salués par les sentinelles et par les soldats qui en formaient la garnison.

Arrivés sur les bords du détroit, nous y trouvâmes nos traîneaux et nos bagages que le maître de poste de Skarpans avait eu l'obligeance d'envoyer en avant. Là aussi, nous attendaient les dix Rotkarlar ou guides que nous avions enrôlés pour la route, ainsi que le courrier chargé du transport des lettres de Suède en Finlande, lequel avait ordre de ne pas nous quitter un seul instant et de nous prêter son assistance personnelle et celle de ses hommes dans toutes les circonstances périlleuses. Tout ce monde, nous compris, formait une caravane de vingt-cinq personnes, servie par six chevaux et autant de traîneaux.

Ici qu'on me permette de reproduire quelques pages d'un livre où j'ai déjà raconté mon voyage d'iland» et auquel je me permettrai de renvoyer le lecteur qui tiendrait à certains autres détails dont je m'abstiendrai ici.

" Aussi loin que portait la vue, une plaine de glace se déroulait tantôt unie, tantôt hérissée d'aspérités, ou encombrée de masses de neige que l'ouragan avait entassées. D'espace en espace, des

^^^^ituOes sur la Russie et le nord de l'Europe. Paris, Amyot,

rochers nus, des oasis de sapins et de bouleaux, des crevasses profondes d'où jaillissaient par moment des flots d'onde amère. Une épaisse vapeur enveloppait toute cette plaine de ses crêpes funèbres, à travers lesquels le soleil apparaissait pâle comme la lampe d'un tombeau.

. Il était dix heures du matin. Nous nous mîmes en route , deux guides en avant , les autres conduisant nos chevaux ou poussant nos traîneaux.

.. Vers midi , le ciel s'éclaircit : nous touchions au hameau de Wargata situé en face et à 7 kilomètres de Skarpans. De là nous pûmes observer l'admirable position de la forteresse de Bomarsmd; j'en reparlerai plus tard. Quand nous fûmes engagés un peu avant dans le détroit, la glace, d'abord unie et sohde commença, à s'accidenter et à molUr. Il fallut alors quitter la route directe , et s'aventurer à travers mille détours.

« L'ItaUen Acerbi qui a fait une partie du voyage que je raconte à la fin du siècle dernier, dit des choses merveilleuses des chevaux d'iland. A l'en croire, il s'en trouvait souvent qui, saisis d'épouvante à la vue des pelisses de loup ou d'ours qui le couvraient lui et ses compagnons, entraient tout à coup en fureur, prenaient le mors aux dents, secouaient frénétiquement leurs harnais et finissaient par s'échapper en bondissant, à travers l'immensité des glaces , emportant avec eux leur maître au

désespoir qui s'était suspendu à leur Lride ou à leur crinière. Le seul moyen, ajoute Acerbi, de prévenir ces désagréments était de bander les yeux aux chevaux.

« J'avoue que durant tout le trajet des îles d'Âland je n'ai rien vu de semblable. Il paraît que depuis Acerbi, les clievaux de ce pays ont beaucoup perdu de leur feu; ils se sont du moins complètement familiarisés avec les vêtements d'hiver des voyageurs. Mais ce qui me paraissait infiniment plus curieux, c'est l'admirable instinct que ces animaux déploient sur les glaces. Rarement, de prime abord, ils s'y lancent au galop. Ils veulent auparavant , ce semble, en mesurer la soHdité ; et quand rassurés, sous ce rapport, ils suivent l'élan qui leur est imprimé , si , tout à coup , la giace vient à faiblir, on les sent peu à peu ralentir le pas, quelquefois même s'arrêter brusquement, sans qu'il y ait moyen de les faire passer outre.

« Nous nous arrêtâmes à Warcjata, dans la maison d'un paysan qui tient lieu en môme temps d'auberge et de relais de poste. On nous y servit du lait, des œufs et du beurre, le tout excellent. C'était une bonne fortune pour notre estomac , dont la course du matin avait si vivement aiguisé l'appétit.

« Tandis que nous mangions , et qu'à la flamme d'un vaste foyer j'essayais de faire sécher ma pelisse, toujours humide, noire hôte et ses enfants entraient

successivement clans notre cliambre pour nous souhaiter la bienvenue. C'est toujours chose curieuse pour les ilandais que des voyageurs traversant leur pays pendant l'hiver.

.< Après le déjeuner nous nous disposâmes à quitter Wargata pour nous enfoncer dans l'intérieur des îles. De nouveaux chevaux , attelés à de nouveaux traîneaux , nous attendaient à la porte de la station. Quels traîneaux ! vieilles caisses de sapin oblongues et peu profondes, fixées -sur un brancard auquel étaient adaptées deux longues gaules en guise de timons. Excellents véhicules, du reste, eu égard aux routes que nous avions à parcourir. Des équipages élégants et commodes nous eussent été de peu d'utihté. Ce qu'il nous fallait avant tout , c'était quelque chose de solide et que le premier paysan venu pût, au besoin, réparer ou même remplacer.

« Nous franchîmes sans accident plusieurs petits bois, coupés de distance en distance par des marais et des lacs durcis par les gelées et couverts de neige.

« Au bout d'une heure nos guides firent halte.

K Nous étions devant une maison.

« Je crus qu'on allait changer de chevaux ; et comme le temps s'était tellement radouci que nous nous trouvions en plein dégel , j'aimai mieux attendre dans mon traîneau la fin du relais que d'en descendre pour patauger dans la neige fondue.

« Un quart d'heure s'écoula.

'< Je vis notre courrier qui enlevait paisiblement, et sans rien dire , de son traîneau , le grand sac de cuir où étaient renfermées ses lettres.

« Eh bien ! lui criai-je impatienté , nous ne partons donc pas?

« — Impossible!

• — Comment, impossible !

« — Oui, les rotkarlar disent qu'il est imprudent de s'aventurer sur la mer avant de savoir où en est la glace.

« — La mer est donc près d'ici?

« — Tout près.

« J'eus beau insister pour partir; les rotkarlar tinrent bon ; il fallut céder.

« La maison où nous descendîmes appartenait à un riche paysan. C'est du moins ce que nous affirmèrent nos gens, car rien de ce qui s'offrait à nos yeux ne nous l'annonçait. Ce n'est guère que dans les villages de France et d'Allemagne que la bonne raine et le confortable des habitations témoignent de l'aisance de leurs propriétaires. A défaut d'éclat extérieur nous trouvâmes chez notre paysan (moyennant finances, toutefois) une cordiale hospitalité. Il était là dans une grande salle, entouré de ses nombreux enfants. Chacun vaquait à quelque travail. Les garçons faisaient du filet , les filles tissaient le chanvre. Deux marmots en chemise gambadaient

autour de l'àtre flamboyant. Le grand-père lisait la Bible dans un coin , tandis que la grund'mère , vieille de cent ans , comme on en rencontre beaucoup dans les îles d'Âland , achevait ses derniers jours et, peut-être ses dernières heures, dans un Ht placé , suivant l'usage du pays , sur la plateforme de briques qui couronne le grand poêle de famille.

« Nous fûmes accueillis par tout ce monde avec une certaine bienveillance mêlée de timidité.

« Je demandai à notre hôte s'il pouvait nous donner une chambre à part. Il réfléchit un instant. Je le regardais avec anxiété , car il m'était arrivé tant de fois dans mes voyages de Finlande de faire chambre commune avec des familles entières , et quelles familles ! que la crainte d'être soumis de nouveau à une pareiUe épreuve me tourmentait vivement. Enfin , sans nous répondre un seul mot, notre hôte nous fit signe de le suivre. Il nous conduisit dans une chambre étroite à laquelle servait de vestibule une vaste pièce remplie de filets , d'avirons, de débris de bateaux ou d'autres objets à l'usage des pêcheurs. Telle est , en effet , la vie des habitants d'Âland : pendant l'été, péchant , naviguant, pendant l'hiver, radoubant leurs bateaux et réparant leurs filets.

« La chambre qui nous était dévolue avait un mobilier plus que sinqile : une table , deux chaises ,

deux bancs servant de lits , le tout en bois de sapin] façonné avec la hache, et un poêle en briques gros-] sièrement construit. Le jour y pénétrait par des] lucarnes vitrées, donnant, l'une sur la mer, rautrel sur une cour où grognaient de maigres cochons au] poil hérissé, et oîi un jeune garçon fendait à coups] de hache des troncs d'arbres encore verts pour le] chauffage de la maison.

" Quand nous eûmes pris possession de ce singulier domicile, M. de F*"** qui portait fort loin le] génie de l'installation, se mit à couvrir les mursj de clous , puis à y suspendre nos pelisses , nos] sacs de nuit, nos casquettes, nos cache-nez, nos] grosses bottes fourrées : c'était un vrai bazar de| voyage.

« M. de F*"* étendit ensuite son chàle sur son' lit et se coucha.

. « C'est vraiment une chose précieuse eu voyage] qu'un chàle. M. de F"* me le prouvait à chaque] instant. Un chàle sert à toute fin. Déplié , c'est iml tapis de table, une couverture de lit, une housse de cheval, un peignoir ou une robe de chambre,] un rideau contre l'orage , un voile contre le soleil ;| plié en deux, c'est une écharpe pour les épaules ,' tm tapis chaud pour les genoux ; en quatre ou en huit, un oreiller, un coussin, une chancelière. Un chàle! n'en fait-on pas aussi une cravate, un cache-nez , un bonnet , un turban ,

que

si le voyageur vient à mourir, il est là, enfin, pour lui servir de linceul.

« Je fis appeler notre courrier.

M — Où sommes-nous? lui deraanrlai-je.

» — A Grundsunda.

— Un gros village !

<c — Oh! non, monsieur, un petit hameau de , trois ou quatre maisons dont vous habitez la . meilleure.

.< — En ce cas , 11 n'y a rien ici d'assez attrayant . pour nous retenir. Nous parfiroos le plus vile « possible, entendez-vous. »

« Le couiTier s'inclina.

« En même temps , le maître de la maison entra dans» notre chambre.

« — Messieurs, nous dit-il, mes garçons vont « aller à la mer pour sonder la glace , n'avez-vous « rien à leur recommander?

« — Dites-leur qu'ils se hâtent et surtout qu'ils « nous rapportent bonne réponse ; il faut absoluic ment que nous partions. «

Au bout de deux heures les fils du paysan étaient de retour. Une vingtaine d'hommes qu'ils avaient enrôlés à notre intention, et qu'ils nous imposèrent bon gré mal gré , les accompagnaient. Tous déclarèrent que la glace était légère, mais qu'à la rigueur on pourrait en tenter le passage dès le lendemain.

■iO LES ILES D'ALAND.

Quelques centaines de pas seulement séparentJ Grundsunda de la mer, ou plutôt du détroit qu'ouï appelle Delet. Mais le chemin était abominable; il passait par un petit bois inculte où l'on ne rencon-1 trait que blocs de granit ou de glaces, tas de neige, vieux troncs d'arbres déracinés. Il nous] fallut bien deux beures avec nos hommes, nos') chevaux et nos traîneaux, pour faire ce trajet. Du reste , beau temps , soleil splendide , dégel con- j tinu. Nos rotkarlar avaient pour chef le fils aîné del notre hôte de Grundsunda, jeune homme plein de] gaieté et d'entrain. Il portail une casaque de laine ; blanche serrée autour des reins avec une ceinture de cuir, une chemise rouge, un pantalon de grosJ drap gris , des bottes de chasse à hautes tiges , et | une sorte de casquette en peau de loup dont les bords retombaient sur les oreilles en longues pattes fauves et velues. Coshime pittoresque qui distingue généralement les paysans d'iland et de Finlande pendant la saison d'hiver.

Cependant le détroit approchait. Nous le sentions à l'air qui fraîchissait et à la vapeur qui commençait à nous envelopper. Mais à peine eûmes-nous franchi les rochers qui bordaient le rivage et fait quelques pas sur l'onde sohde, que des craquements multipliés nous avertirent du peu de consistance de la glace. Il faUut renvoyer les chevaux qui tiraient nos traîneaux et les remplacer par des

hommes. Au bout d'un quart d'heure , nous fûmes obligés nous-mêmes de descendre et de suivre à pied. Quel début effrayant ! Le danger ne fit que s'accroître au fur et à mesure que nous avancions. C'est en vain que nos guides, armés de lourdes sondes en fer, s'aventuraient à travers mille détours, cherchant des passages plus siirs, partout la glace cédait. Enfin un immense craquement se fit entendre ; l'abîme s'ouvrit, et nous vîmes à dix pas devant nous l'onde verdàtre s'élancer en bouillonnant. Nous nous repliâmes vivement en arrière.

Quel parti prendre ? Le courrier opina pour relourner à Grundsunda. Je m'y opposai énergiquement.

C'était un être singulier que ce courrier. Jlarié depuis quelques jours seulement, il avait laissé sa femme à Eckerô, lieu de sa résidence; mais au lieu de redoubler d'activité dans son service afin de la revoir plus tôt , il se traînait languissamment d'étape en étape, maudissant chaque morceau de route qui l'éloignait de sa moitié. Nos rotkarlar ne lui épargnaient pas les plaisanteries ; ils se riaient de ses avis , surtout quand ils étaient en contradiction avec les nôtres. C'est qu'aussi nous payions , nous, et largement, tandis que le courrier n'avait pas même de pourboire à donner. Les Âlandais sont obligés de fournir un certain nombre d'hom-

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