I . Yoy. mes Études de la Russie. — Amyot, rue de la Paix
Cependant le jour s'était levé , et déjà je m'acheminais en compagnie de M. de F*** et entouré de nos hommes , vers les nouveaux détroits qui se trouvent au delà de Bergen.
Après trois heures de marche, nous arrivâmes au pied d'une montagne assez élevée et couverte d'une neige profonde.
« —Messieurs, dit un de nos hommes, nous allons traverser cette montagne, après quoi nous rencontrerons un large détroit ouvert que nous passerons en bateau.
« — Un détroit ouvert ! m'écriai-je étonné.
■• — Oui, car de tous les détroits d'Aland c'est celui qui gèle le dernier, et jusqu'à présent l'hiver a été si doux que cela n'est pas encore fait. »
Nous commençâmes à monter, mais la neige était si épaisse, si épaisse, que nous n'avancions qu'à grand'peine. Enfin, je tombai dans un trou assez profond, d'où je ne pus sortir qu'en faisant déblayer la neige. On m'attacha alors autour du corps une longue corde que deux de nos hommes prirent chacun par un bout, s'attelant ainsi littéralement a ma personne. De cette manière j'arrivai au sommet de la montagjie. M. de F'^'"^ plus alerte, que moi , m'y attendait déjà avec le reste de notre è caravane. T
«-Eh! bien,dis-je, en jetant les regards autour de moi, où est donc le détroit?
« — Derrière cette autre montagne. »
En effet, une seconde montagne se dressait devant nous. Nous la francliimes avec un peu moins de difficulté que la première ; et , comme nous l'avaient annoncé les rotkarlar, nous nous trouvâmes sur le bord d'un détroit.
Mais comment le traverser? Aucune barque devant nous ; et supposé qu'il en vînt une de l'autre bord, le moyen d'arriver jusqu'à elle? Le débarcadère de glace presque flottante, qui s'étendait fort avant dans l'eau vive, tiendrait-il bien sous nos pieds? Tandis que nous cherchioEs à résoudre ce problème , nos bommes s'éloignèrent ; nous en profitâmes pour prendre un peu de repos. J'étais si fatigué que je m'assoupis au mibeu de ce désert, appuyé contre un vieux tronc d'arbre déraciné. M. de F*** me secoua vivement par le bras et me proposa de manger quelque chose. J'acceptai. Mais c'est en vain , cette fois , que nous ouvrîmes notre boîte aux provisions; elles étaient épuisées. Nous dûmes nous contenter d'un morceau de pain noir et d'un verre d'eau-de-vie de grain empruntés à la besace de nos guides.
Tout à coup , dans la direction d'une petite coUine qui s'élevait à environ cinq cents pas derrière nous , de grands cris se firent entendre. Nous nous retournâmes et nous vîmes ces mêmes guides en déboucher tous ensemlile , traînant après eux , au
pas de course , une masse longue et noire que nous reconnûmes bientôt pour être un bateau. \
En un instant nos effets y furent placés , et nous y fûmes installés nous-mêmes avec quatre matelots et un pilote. Puis, réunissant toutes leurs forces, les rotkarlar nous lancèrent dans le détroit à travers les glaces qui craquaient et s'abîmaient sur notre passage.
Nous naviguâmes pendant près de deux heures au milieu d'une eau aussi calme, aussi limpide que celle d'un lac un beau soir d'été. Le vent était si faible que nos matelots , laissant dormir les voiles , ne nous faisaient avancer qu'à coups de rames.
Mais voici que peu à peu ce vent prit de la force; d'énormes glaçons vinrent flotter autour de nous! En certains endroits même ces glaçons étaient tellement rapprochés les uns des autres qu'ils formaient comme une vaste digue que nous ne pouvions franchir qu'en la brisant. Vis-à-vis d'un village appelé Motsaga , où le courrier qui nous accompagnait devait prendre des lettres, notre position devint encore plus critique. Le village n'était qu'à trente pas; il fallut lutter plus d'une heure avant d'y aborder. Plus tard, quand la nuit tombait, le détroit nous présenta d'autres phénomènes. Ce n'était point de la glace, c'était delà pâte, mais une pâte épaisse , gluante , dernière condition de l'eau avant d'être solidifiée par la gelée. Comment
naviguer à travers un pareil milieu ? Nos gens demandèrent grâce. « Si nous continuons seulement une heure, avec le froid qu'il fait, disaient-ils, nous serons pris infailliblement entre les glaces. « Nous tournâmes donc droit au rivage, et nous abordâmes en face d'un petit endroit habité^ nommé Seglinge.
La maison dans laquelle on nous conduisit était à peu près semblable à celle de Grundsunda; elle était également occupée par une nombreuse famille; mais l'aisance était loin d'y être aussi marquée. Chose incroyable ! le bois, le gros bois y disait complètement défaut ; on ne s'y chauffait qu'avec des branches sèches et des broussailles. Ceci nous porta à ne point déserter la chambre commune ; l'âtre ouvert y montrait du moins une flamme réjouissante, tandis que le poêle glacé de la pièce qui nous fut affectée dévorait sans résultat le combustible dérisoire que l'on s'efforçait d'y entasser. Il eût fallu toute la nuit pour le dégoui'dir un peu. Je m'approchai de la maîtresse delà maison, et lui demandai ce qu'elle pouvait nous donner à manger.
Elle ouvrit de grands yeux.
« — Comment donc , lui dis-je , est-ce qu'on ne mange pas ici?
— Pardon! mais....
— Avez-vous des œufs ?
— Non.
— Avez-vous de la viande ?
— Non.
— Du poisson ?
— Oui , quelques perches , pochées de ce matin et du stràmming (sorte de petit hareng salé).
— Et des légumes ?
— Des choux et des pommes de terre.
— Très-hien. i>
Il eût fallu une science culinaire peu commune pour réussir à composer avec de tels éléments un repas de quelque valeur. Cependant, sur mes indications et avec mon aidé, notre hôtesse ne tarda pas à nous servir une sorte de hrouet au poisson, flanqué d'une pyramide de choux et de pommes de terre ; elle y joignit môme un morceau de heurre salé qu'elle tira mystérieusement du fond d'une armoire où elle le tenait caché comme un trésor. C'était peu distingué, mais l'appétit y suppléa. Nous soupàmes bien et nous demandâmes des hts.
Des lits ! il n'y avait dans la maison ni couchettes , ni matelas , ni paillasses , seulement quelques grossières couvertures en lambeaux. Mais les llandais sont ingénieux : on étendit our les deux hancs qui formaient le principal ameublement de notre chambre tout ce que la famille possédait de bardes libres, on les recouvrit d'un grand drap, et l'on nous souhaita bonne nuit. Un marchand
d'habits galons , auquel on eût volé ses literieg , n'eût certainement rien imaginé de mieux pour y suppléer.
Notre sommeil n'en fut pas moins profond. Vers l'aube naissante, un grand bruit qui se faisait à notre porte me réveilla en sursaut. Je me levai m'enveloppai de ma pelisse et courus ouvrir. C'était une grosse fille à la taille géante, à la figure de Cosaque , qui luttait à coups de pieds et de poings contre nos cinq hommes, que des libations d'eau -de -vie prolongées pendant toute la nuit avaient mis en gaieté.
Mon apparition mit fin au combat : la \ énus se ' sauva dans sa cuisine, et les prétendants, ôtant leur casquette, s'approchèrent de moi, me demandant à quelle heure nous compfions partir. « Nous avons ici, ajoutèrent-ils, tous les rotkarlar dont vous avez besoin. «
Je leur donnai mes ordres, et rentrai pour prévenir mon compagnon de voyage.
Au bout d'un quart d'heure , nous étions sur la route de Kumlinge.
Ce village, situé à 25 kilomètres de Wargata, n'avait rien de commun avec les misérables localités à travers lesquelles nos rotkarlar nous traînaient depuis quatre ou cinq jours. Nous y trouvâmes une station assez conforlable, où une femme k la mine avenante. nous servit un calé
brésilien qui ne péchait que par excès d'arôme. Nos hommes nous demandèrent si nous vouhons les gai'der encore à notre service. Le chef de la station nous fit un signe qui voulait dire : « N'acceptez pas, ils vous trompent. » En effet, nous ne tardâmes pas à nous convaincre que les guides que nous avions pris à Grundsunda n'étaient que de rusés exploiteurs. La plupart des détours dans lesquels ils nous avaient engagés étaient inutiles; mais ils faisaient de notre bourse leur vache à lait, ce qui explique pourquoi ils cherchaient à nous! tenir le plus longtemps possible sous leurs griffes.
Nous avisâmes donc à former une nouvelle cara-;j vane ; le chef de la station de Kumlinge se mit luimême à sa tête , et nous partîmes.
Nos premiers pas furent alertes et joyeux. Nousi foulions la terre ferme; nos chevaux galopaient, Arrivés sur les glaces, notre élan grandit encore. C'est que ces glaces étaient anciennes; on y marchait ferme et sûr. Mais tout à coup la physionomie de nos hommes se rembrunit; à leurs gais propos i succéda un morne silence.
■> — Qu'avez-vous donc ? leur dis-je ; le chemin ne sera-t-il pas toujours aussi beau ? »
Alors, le chef de la troupe nous montrant au loin devant nous une vaste surface blanche comme l'acier :
« — Voyez- vous ce détroit {le Skiftet) ! nous l'avons
traversé hier en bateau ; le voilà gelé maintenant ; mais qui sait si celte glace d'un jour tiendra?
. —Il faut en faire l'épreuve , .. répondis-je d'un ton résolu.
Au bout de quelques minutes , nous arrivions sur la glace désignée, glace toute différente de celle que nous avions vue jusqu'alors. Connue elle s'était formée par un temps calme , et qu'aucun orage n'avait encore passé sur elle, elle était aussi polie qu'un miroir. Pas le moindre pli n'en troublait l'harmonie , pas le moindre flocon de neige n'en ternissait l'éclat. Mais cette glace si bclleà voir n'en était que plus dangereuse à affronter. Chaque coup de sonde en brisait la croûte et en faisait jaillir l'eau. Avant de nous engager plus avant, nous nous arrêtâmes pour tenir conseil.
Divers moyens furent suggérés. Ceux-ci proposaient d'aller chercher des bateaux à glace (isbâtar), c'est-à-dire de ces bateaux à double fin qui glissent sur la glace comme des traîneaux tant qu'elle est solide, et qui flottent sur l'eau dès que la glace, venant à crever , elle remonte à la surface ; ceuxlà demandaient une longue corde que chacun tiendrait à la main en marchant , afin que celui sous les pieds duquel la glace fléchirait fût aussitôt soutenu par les autres; enfin, il y en eut qui conseillèrent de se coucher à plat ventre sur une planche, et de se faire ainsi glisser à l'aide des mains armées
de crochets ou de couteaux. Tous ces moyens sont également en usage chez les Âlandais , suivant l'occasion , dans les voyages d'hiver; mais les appareils /;' nous manquaient ; il eût fallu perdre beaucoup de temps pour se les procurer ; nous résolûmes donc de ne rien changer au mode de locomotion que nous avions employé jusqu'alors ; nous redoublâmes seulement de circonspection et de prudence.
Nous voilà donc déflnitivement engagés sur cette glace née de la veille. Décrire les émotions qui nous agitaient serait impossible. Il fallait, je ne dirai pas marcher mais traîner les pieds, tant la surface était glissante. Le moindre mouvement à droite ou à gauche pouvait causer une chute et ouvrir l'abîme. Et pourtant quelle difficulté de conserver son aplomb ! La glace ondulait comme une vague. Chaque coup lointain des sondeurs nous faisait tressaiUir comme d'un frémissement électrique. Quatre fois , j'ai senti la glace fuir sous mes pieds. Et quand je mesurais ce vaste espace qui s'étendait autour de nous , quand je pensais qu'il pouvait suffire d'une seule secousse , d'un seul faux pas peut-être, pour y déterminer une crevasse qui eût emporté en une minute la masse glacée tout entière , oh ! alors , je me prenais à regretter nos ennuis de Grisslehamn, notre tempête de la mer d'iland , nos montagnes de neige , toutes les hor-
LES ILES D'ALAND. jjj.
reurs dont nous avions pourtant si cruellement souffert.
Quatre heures s'étaient déjà écoulées depuis que iious avions entrepris cet effrayant voyage.
« — Stop! » crièrent nos sondeurs.
Et soudain tous nos hommes de s'arrêter ; puis de se diriger vers eux pour prendre part à leur besogne. C'est que hi glace s'amollissait tellement de plus en plus, qu'avant de passer outre, il était nécessaire de l'explorer plus largement. Nous restâmes à les attendre debout près de nos bagages , n'osant faire un mouvement, retenant notre haleine. Et la nuit commençait à tomber, le froid à piquer violemment.
L'exploration dura plus d'une hem-e. Triste en fut le résultat; nos hommes revinrent, déclarant que sur aucun point delà ligne le passage n'était praticable.
a —Qu'allons-nous donc faire, alors? demandai- je.
« — Rebrousser chemin jusqu'à Enkimge.
« — Et où est Enklinge ?
« — Ici , en face ; nous y serons dans deux heures.
« — Mais c'est impossible.
« — En ce cas , il nous faut rester ici jusqu'à de- « main matin. »
Évidemment, ce dernier parti était inacceptable. Nul d'entre nous ne se souciait de passer la nuit sur une couche de glaçons. Nous nous décidâmes pour Enklinge.
S6 LES ILES D'ALAISD.
Les rotkalar nous assuraient d'ailleurs que la roule pour aller à ce village n'offrirait. aucune difficulté, et que nous y trouverions des paysans bons et hospitaliers. Nous savions depuis longtemps ce que valaient de telles assurances. Mais, que pouvions-nous faire autre chose que de nous résigner encore une fois à notre destin?
Enklinge se montra en tout point digne de Seglinge; nous y passâmes de plus une nuit sans sommeil. Mais qu'importait ? Nous n'en fûmes que plus tôt prêts le lendemain matin, à nous remettre en route.
Chose merveilleuse! cette glace qui n'avait pu nous porter la veille , se fortifia tellement pendant nos quelques heures de halte, que nos traîneaux purent y glisser comme sur la terre ferme, nos chevaux allèrent môme jusqu'à y prendre le galop. De la sorte nous arrivâmes aux stations âelirandô, puis de Wartsala , puis de Helsingen , une course rapide de soixante kilomètres. Nous avions franchi les îles d'Âland ; nous étions en Finlande. Je dois dire , avant de clore ce chapitre , que si au bout de quelques jours il nous eût convenu de reconnnencerle voyage, nous l'eussions fait avec la plus grande facilité ; l'hiver avait pris enfin son vrai caractère , tous les lacs et les détroits , sauf la mer d'Âland , étaient durs comme le roc.