‹ Les iles de l'aventureChapitre 13 sur 24 · MARTIN BOUREAU CHERCHE UN TRÉSOR · texte numérisé non relu

MARTIN BOUREAU CHERCHE UN TRÉSOR

ler la teste à un Flamand qui éstoit au gouvernail, s'il l'eust retourné.

« Le lendemain 8°, ces misérables joignirent la barque-longue qu'ils remplirent de partie de leurs gens ; les autres, au nombre de quarante, restèrent dans la grande chaloupe, et s’en revinrent le long de lisle de Coune au quartier de Léogane, et la barquelongue relâcha à la Jamaïque pour y prendre des vivres. L’escrivain du Roy s’y fit mettre à terre, où il est mort quelques jours après. Et il resta bien quarante hommes qui ne purent s’embarquer dans la barque-longue, qui s’en revint au Petit-Goave. »

Le gouverneur, M. de Cussy, la renvoie immédiatement à lIle-à-Vaches, et expédie à Laurent de Graf l'ordre de se diriger au plus tôt sur la Manahille, de s'emparer des deux frégates hollandaïises qui y sont restées fort peu garnies de monde, et de reprendre VA droit.

Mais le flibustier n'arrive qu’au bout d’un mois: depuis quatre jours, les Hollandais ont pris le large. Jean Castier, ne trouvant pas Laurent de Graf à l'Ileà-Vaches, s'en retourne à Léogane. Martin Boureau le détache alors à Port-de-Paix, pour y prendre les ordres du gouverneur : M. de Cussy les autorise à retourner en France; il prie Castier de ramener à Léogane quelques habitants qui l'avaient suivi dans une expédition au cap Français, pour écraser une

révolte provoquée par un nommé Chevalier, lequel fut arrêté, et exécuté à Port-de-Paix.

Ayant reçu la nouvelle que quatre frégates s’équipaient à Flessingue pour venir écumer la mer des Antilles, M. de Cussy presse Martin Boureau de vendre la première prise ramenée par Delattre, « ne souhaitant pas qu'on risquât le dixième de Monseigneur l’Admiral ».

Martin Boureau, que l'opération n’a pas enrichi, conclut son Journal en disant que, sans la déclaration de guerre, il aurait sûrement repêché le galion coulé avec son trésor, et réalisé de fructueuses opérations commerciales. La prise vendue et toutes affaires terminées, il charge ses marchandises sur l'Effrontée et un bâtiment de Léogane, la Marguerite. Il quitte Portde-Paix le 8 avril 1689, esquive la. chasse de quatre frégates ennemies, ét relâche à Brest le 8 juillet. Tandis que la Marguerite va se décharger à Nantes, il s’en revient à Dunkerque avec la barque-longue.

La nouvelle du combat rendu par Delattre l’a précédé : un mousse de Calais, l’un des échappés de la grande chaloupe, l’a répandue dès le mois de juin, et confiée, assez défigurée, à l’intendant de la Marine Patoulet, qui la communique aussitôt à la Cour. Le mousse contait que Delattre, « asseurément homme de courage », avait abordé à la Jamaïque un vaisseau hollandäis de cinquante canons, et que l'écrivain du TOI, sauvé avec la barque-longue, avait dû mourir de ses blessures.

| Il est plus que probable que Pierre Delattre suc- | LUE aux siennes ; il ne rentre pas avec Boureau et Castier et, dès lors, les Archives semblent muettes à Le ; k son SU î Complètement rétabli, Castier trouve la France aux | prises avec toutes les puissances contractantes de Ja Roue d'Augsbourg. Six semaines après son retour ee rs Amérique, le 15 septembre 1689, il reprend la mer, monté sur le corsaire le Brave. Jusqu'à la fin de 1694, il croise en course. Passé cette date, il disparaît.

Les infortunés négriers

Au début du dix-huitième siècle, trois ans après Ja paix d'Utrecht, un Irlandais, appelé Edmond Burke, commandait une frégate de Dunkerque, le Saint- Jacques, armée par Mathieu de Wulf, qualifié « bourgeois de cette ville, marchand et capitaine de navires », lequel avait été l’un des plus fameux corsaires de la dernière guerre.

Un peu plus tard, vers la fin de l’année 1927, la société d'armement « de Wulf et C° », armait une autre frégate, le Comte-de-Toulouse, pour aller faire le commerce des nègres ; le commandement en fut confié à Burke. Il s’associa dans l'armement pour un huitième. Sa commission de premier capitaine lui valut 4oo livres d’appointements par mois ; ses droits de commission furent réglés à 4o p. 100 des nègres qui seraient achetés, et à 4o p. 100 de ceux qui seraient livrés à terre ; il eut encore droit à vingt nègres de privilège, et enfin à !o p. 100 sur toutes autres marchandises. Ses armateurs le munirent d'une

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lettre pour le sieur Lejeune, leur correspondant au cap Français de Saint-Domingue, chargé de recevoir sa cargaison : et Burke mit à la voile.

Hl fit route pour Madagascar, commerça dans les parages de l'océan indien, et réussit à échanger ses

marchandises de troc contre une cargaison d’or, d’ar-

gent, de diamants, de marchandises des Indes très riches, c'est du moins lui qui l’affirme, et d'esclaves. Ainsi chargé, il se dirigea vers le lieu de sa destination, et aborda au cap Français le 15 mars 1723.

À son arrivée, un négociant, le sieur Charles Legac, lui apporta une lettre de ses armateurs lui enjoignant de ne pas remettre au sieur Lejeune celle qu'il avait entre les mains, et de s’en rapporter à Legac pour toutes ses opérations commerciales. Sitôt à terre, il alla, conformément aux ordonnances, faire sa déclaration à l’Amirauté et au Domaine ; après quoi, il fit visiter ses noirs par Legac,un médecin et un chirurgien-major : les noirs furent reconnus en bon état, la vente en fut autorisée.

Burke se préparait à réaliser les gros bénéfices qu'il escomptait, lorsque, trois jours après son arrivée, le 18, il se vit arrêter par ordre du gouverneur, et mener ‘prisonnier à bord du vaisseau du roi, le Portefaix,

commandé par M. de Tilly. Deux garnisons, comprenant un sergent, un caporal et quinze soldats, furent installées sur le Comte-de-Toulouse et à la factorerie de Legac. Burke affirma par la suite que, sans que le moindre inventaire en ait été dressé, ses effets

furent abandonnés aux soldats et à ses ennemis; on saisit ses registres, ses connaissements, ses livres de compte, ses factures, bref, tous ses papiers de bord avec ses instruments de navigation. Le lieutenant général de l’Amirauté aurait encore fait enlever et forcer neuf coffres pleins d’or et d'argent. Au doigt même de Burke, on prit un brillant qui lui avait coûté hoo livres à Madagascar. Enfin, pour comble de malheur, il se vit impliqué dans une affaire d’assassinat.

Que s’était-il donc passé P C’est ce que le procès criminel qui s’ensuivit va nous apprendre.

Quelque temps après que le Comte-de-Toulouse eut quitté Dunkerque, Grégory, le second capitaine, s’aperçut que, contrairement à son attente, on n'allait pas faire la traite à la côte de Guinée. Il eut une explication avec Burke, et apprit que l’on devait tout d’abord vendre des armes aux pirates et forbans de Madagascar. Il se refusa à accepter la responsabilité d'un trafic qu'il considérait comme un crime capital; il insista, ignorant que le capitaine obéissait aux instructions de ses armateurs, et tenta de s’opposer à la décision prise. Constatant qu'il n'y pouvait rien changer, il déclara qu'on ne la réaliserait que contre son gré, et sans son consentement.

Dès lors, Burke jura sa perte. Il se concerta avec Laurent O’Kalan, l’aumônier du bord (un assez inconcevable aumônier, comme on va le voir), et son propre beau-frère, Henry Voilche (Walsh). Tous trois

s’assurèrent la complicité de plusieurs hommes de l'équipage.

Leur plan une fois arrêté, Burke séquestra son second pendant deux jours et demi dans sa chambre ; après ce temps, l’aumônier vint ['V trouver, et l’'amusa de bonnes paroles pour tâcher de le faire revenir sur ses dispositions premières. Voyant qu'il n'y réussissait pas, il sortit de la chambre pour y rentrer quelques instants après accompagné de matelots affidés. O’Kalan tira sur Grégory le premier coup de pistolet, aussitôt suivi de plusieurs autres, puis le jeta à la mer par la fenêtre. La victime essaya de se sauver à la nage : l’aumônier, le pistolet au poing, contraignit le nommé Berlemont à l’achever d'un coup de fusil. On repêcha ensuite le cadavre pour le dépouiller de ses hardes ; on lui ôta ses boucles et tout ce qu'il portait de précieux. Au cours de ses voyages en Chine et aux Indes, Grégory avait amassé des biens assez considérables : ses assassins se les partagèrent.

Burke avait tenté d’entraîner dans son parti les frères Bouand, Suisses de nation, l'un chirurgienmajor, l’autre apothicaire sur le Comte-de-Toulouse. Ils ne répondirent pas à ses sollicitations, et, d'eux aussi, le capitaine chercha à se débarrasser. Il est bon de dire qu'ils possédaient personnellement sur le navire pour plus de 45000 livres de marchandises. Un jour, qui tombait en temps de carnaval, étant à la côte de Madagascar, Burke descendit à terre en leur compagnie, sous prétexte d'aller à la chasse. Sitôt

hors de la vue du rivage, il les mit aux fers. Pour qué les gens de son équipage, qui semblent n'avoir pas approuvé des cruautés dont ils pouvaient devenir victimes, ne les entendissent pas crier, il avait fait organiser par l’aumonier O’Kalan un tam-tam retentissant : tandis que tambours, cymbales, trompettes et violons faisaient rage, dix nègres assommaient les frères Bouand à coups de bûches. Ils les traînèrent ensuite enchaînés et accrochés par une main et un pied, dans la direction de la mer, avec l'intention de les y jeter. Un homme de l'équipage s'en aperçut et donna l'alarme: les autres accoururent, et décrochèrent les malheureux. Maïs lorsqu'ils voulurent les rafraîchir et les panser, Burke et ses complices les en empêchèrent, les armes à la main.

Cette attitude des hommes leur donna toutefois à réfléchir. Pour se tirer d’embarras et perdre Îles Bouand, voici ce qu'ils imaginèrent : l’aumônier, sans prendre la peine de baptiser deux jeunes nègres de la cargaison, les fit communier, puis leur suggéra de déclarer qu'ils avaient vu quatre diables sortir des lits des frères Bouand. Le Comic-de-Toulouse ayant relâché à Pernambouc, qui appartenait aux Portugais, O’Kalan s’empressa de dénoncer au gouverneur les Suisses comme sorciers. Le gouverneur les renvoya devant le tribunal de l’Inquisition. Les inquisiteurs commencèrent leurs interrogatoires, et ne tardèrent pas, en confrontant les dépositions de Burke et de O’Kalan avec celles de l'équipage, à en consta-

ter les fausselés, à deviner que tous deux en voulaïent surtout aux richesses de ceux qu'ils accusaient. Ils enfermèrent l’aumônier dans un couvent. Mais Burke parvint à négocier avec le supérieur, qui délivra le prisonnier. Ce supérieur fut par la suite interdit à perpétuité, et déposé. De leur côté, Burke et O’Kalan s'étaient sauvés à bord de leur navire, qui mit aussitôt à la voile.

C'est dans ces conditions que le Comte-de-Toulouse avait gagné Saint- are le lieu de sa destination.

Là, l'équipage, libéré de la contrainte de la discipline du bord, avait dénoncé l'assassinat de Gregory, et les sévices exercés contre les Bouand. L’arrestation des coupables s’ensuivit aussitôt; leur procès fut instruit au Criminel. L'interrogatoire des hommes révéla sur le compte du capitaine des détails plutôt pittoresques : le trompette du Comte-de-Toulouse s'étant permis de blâmer les cruautés de Burke, s’en était vu faire l'application ; l'irascible Irlandais lui coupa l'oreille droite, lui fendit le visage et lui brûla les mains. Un matelot, Portugais de nation, ayant engagé le trompette à se soustraire à de pareils traitements, fut châtié de deux coups de pistolet, et, comme il n'en mouraïit pas assez vite, O’Kalan l’acheva d’un coup de fusil.

Et encore, le maître-coq ayant eu le malheur de laisser de l’écume sur la soupe, Burke, pour le punir, le coiffa de la marmite bouillante ; puis, quotidien-

nement, il le fit attacher nu sur un affût de canon,

et fustiger, jusqu’à ce que le pauvre diable, un vieil. lard de soixante-cinq ans, en mourût.

Une sentence du 22 mai 1723 condamna Burke, O’Kalan, Voilche et Berlemont à être pendus, après avoir restitué à la veuve de Gregory et aux Bouand les biens dont ils les avaient dépouillés. Ce premier jugement fut confirmé par un arrêt du Conseil supérieur du 8 juin suivant. Mais alors la Compagnie des Indes intervint pour demander la cassation de l'arrêt ; les armateurs réclamèrent la mainlevée du navire et de la cargaison, confisquée à tout hasard par le receveur de l’amiral de France, si bien que l'affaire fut évoquée de la colonie à la métropole. Tandis que Burke goûtait les charmes d’une villégiature au Fortl'Evêque, Voilche était pendu à Ostende, et O’Kalan mourait en prison à Nantes. Un doute plana sur la fin de l’aumônier ; elle avait été précédée d’un testament innocentant complètement le capitaine : ce dernier affirma qu'elle fut naturelle, tandis que ses adversaires la mirent sur le compte du poison, en faisant remarquer que Burke avait un intérêt capital à ce que ‘son complice ne subît pas la question.

Burke bénéficia de ce doute : il fut condamné, en fin de compte, à un an de prison, et à 3 000 livres envers la veuve de Gregory. En 1728, nous le trouvons encore au Fort-l’Evêque, d'où il demandait instamment sa liberté. Dans sa supplique, il se déclarait volé : sa cargaison devait valoir de 4 à 5 millions

de livres et on n’en retrouvait plus que pour go 000.

Il est possible que la traite des noirs, ainsi comprise, rapportät de sérieux bénéfices ; mais pratiquée plus normalement, elle semble avoir été moins fructueuse. Le commissaire des Guerres, Ségent, après une inspection à Dunkerque, écrivait en juillet 1729 : « Il est party, il y a dix jours, un vaisseau de deux cent cinquante tonneaux pour le compte des négociants de Dunkerque, pour aller en Guynée y achetter des nègres et les transporter aux isles françoises de l'Amérique et l’on n’en a point encore vu qui ayt bien réussi. Il est très difficile et fort risquable par les maladies qui se mettent dans ces gens-là, et par les calmes qui les arrestent trop longtemps dans ces mers. » En vérité, le cas du capitaine Morel, commandant le Duc-de-Choiseul, ayant vu mourir de maladie tout son équipage à la côte d'Afrique, et restant seul avec le chirurgien pour contenir vingt-cinq captifs, n'est pas aussi exceptionnel qu'on serait tenté de le croire.

Mais les difficultés de cette nature ne furent pas les seules, ni peut-être les moindres, que rencontrèrent les traitants.

Les Anglais ne trouvèrent pas d'emblée, afin de ruiner nos colonies d'Amérique, le moyen si simple et si peu coûteux de nous faire renoncer de nousmêmes au commerce des noirs, en jouant avec une admirable maëstria de cette fameuse sensibilité qui fut comme la marque de fabrique des âmes de nos

pèrés au dix-huitième siècle, et dont les dernières vibrations nous font encore, à l'heure actüëllé, comméttre un nombre si respectäble dé solénnelles bévües. Au début, il leur fallut bien émploÿer la force. Ils n'ÿ manquèrent pas, et ils Le firént cotime tout ce qu'ils font, en toute conscience. L'action tenace et inlassable des particuliers vint, ici encore, en .aide aux vues de léur goüuverhement, avec un ensemble, une discipline dont seüls ils donnent un pareil exemple, et qui constitüent ute de leurs plus grandes forces.

Les registres des délibérations de la Chaïfibré dé Commerce de Dunkerque ont gardé l’écho des plaintes adressées à leurs arrnateurs par les capitaifies que molestaient les Anglais. Pierre-Jean Bart, officier dt roi, heveu du fameux corsaire, et qui devait avec soi fils trouver une mort héroïque sur la Danüé, au début de la güerre de Sépt Ans, commandait, éñ 1#50, la Flore, navire armé par Pierre Tugghe, pour la traité des nègres et le commerce des îles d’'Amériqüe. Le 1® mai de cette année, il se plaignait amèrément, dans une longue lettre, des obstacles que lés Anglais lui avaient opposés ; il avait dû surmonter les difficultés les plus inextricables pour acheter quâtre cent sept esclaves, dont cent huit étaient morts 4Vant d’ar-: river au cap Français de Saint-Domingüe. Il iñsistait sur ce que nos rivaux gâtaïent le cominéfce de lä France, non seulement en lui suscitant une opposi-

tion systématique et des empêchéménts sans ñombré, M

mais ausSsi en introduisant dans les colonies francäises dés nègres ét autres marchandises à plus bas prix que lés négociants français, malgré la croisière des nâvires de guerre.

La Chambre de Commerce transmit les doléances des armateurs au ministre de la Marine, Antoine- Louis Rouillé, comte de Joui, qui répondit : « Le roi a déjà fait porter des plaintes à la cour d'Angleterre sur les difficultés que les navires français éprouvent pour la traite à la côte d’Anamalou, et ïl y a lieu d'espérer qu'il sera donné dés ordres convenables pour faire cesser cés difficultés. » 1 y eut, en effet, lieu d'espérer, jusqu'au joùr où les Anglais eurent définitivement anéanti notre mârine, et accaparé notre empire colonial.

Un de leurs nombreux äëtes d’hostilité motiva la procédure où nous avôns puisé les éléments d’un récit qui nous permettra d'entrer dans le détail exact de l'existence et des opérations des traitants.

Le 57 avril 1550, à quatre heures du matin, le sénault Sämuel-Marie, jaugeant quatre-vingt-dix tonneaux, armé de quatre canons ét sept pierriers, équipé de trénte-sept hommes, appareïlla du port de Dunkerque. L’armateur, Rutlidge, était ce banquier qui, cinq ans plus tôt, avait avancé la majeure partie des fonds nécessaires à l'armement des navires sur lesquels lé prétendant Charles-Edouard passa en Ecosse.

Le capitaine, nommé Jean-Baptiste Maginel, avai ordre de faire la traite à la côte de Guinée. Il empor-

tait une cargaison de « fer, plomb, rasades, eau-devie, et autres marchandises permises et convenables pour ladite traite ». Tous ses papiers de bord étaient en règle, depuis le congé de l'amiral jusqu’à l’autorisation de la Compagnie des Indes, datée de Paris, le 14 février précédent.

Parvenu à l’atterrage de la côte de Guinée, il relâche à Gorée pour faire de l’eau et du bois : le gouverneur lui refuse le second objet. Il remet bien vite à la voile, le 29 mai, pour en quérir ailleurs. C’est son premier déboire. Le second lui vient de son subrécargue, un Anglais nommé Fowler, qui fait en outre fonction de pratique, et dont il a ordre de suivre les instructions. Tous deux ne s'entendent que par interprète, et y parviennent difficilement, Fowler entrant à tout propos dans de furieuses colères. Le Samuel-Marie, ayant sa chaloupe et son canot à la traine, Maginel, qui prévoit du gros temps, veut la hisser à bord : cela suffit pour que le subrécargue s’y oppose, sous prétexte que, dans ce pays, il est d'usage de le laisser à la traîne. Le capitaine, après une violente discussion, doit s’incliner ; comme il l’a prévu, une tempête s'élève ; il faut mettre à la cape ; la mer devient grosse ; une lame emplit la chaloupe qui chavire, et qu'il faut bien alors hisser à bord : son gouvernail est brisé, et elle perd trois tierçons cerclés de fer et sa grand'voile. Le vent souffle de plus belle ; la situation devient dangereuse. Maginel réunit en conseil son état-major, et, afin d'éviter de se perdre

MEN À 12 cafe % ane ;

corps et bien, on décide de courir vent arrière pour aller mouiller à la rivière de Sierra-Léone, où l’on parvient sans plus d’encombre le 17 juin.

C'est un endroit très fréquenté des négriers. Sept navires s'y trouvent en ce moment, quelques-uns depuis plus de six mois. Maginel reconnaît un Nantais, deux Bordelais, et un compatriote de Dunkerque ; les trois autres arborent pavillon britannique. Il lui semble qu’il y a là trop de monde pour opérer fructueusement, mais Fowler, dit-il, « m'aubligea d'y rester et de faire la traite comme les autres, ce que je réussissez assez bien aprez la mort dudit Fauler ». Une dernière colère, et probablement aussi une crise d'alcoolisme, l'ayant, à sa grande satisfaction, débarrassé de son fâcheux subrécargue, Maginel, son navire réparé, approvisionné d’eau et de bois, cingle vers les îles Bananes.

Le 30 juin, parvenu heureusement à la rade de la grande île Banane, lui et ses officiers commencent leur trafic le long de la rivière de Cerbera. Chacun s’installe à terre dans une hutte en torchis décorée du nom de magasin. Il va falloir ruser avec les concurrents, résister aux pilleries des chefs du pays, et aussi des habitants, contenir les captifs toujours prêts à la révolte, et les ménager cependant de manière à ne pas les détériorer, car ils représentent une valeur marchande. Et cela tandis que la fièvre mine et brise toute énergie. Que de mélancolie dans le texte fruste de ces procès-verbaux qui constatent l'ouverture des

és

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caisses de vin de malaga, de vin mousseux, ou de bière! L'état-major est réuni au complet, les hommes jettent un coup d'œil inquiet : la caïsse ouverte, on constate que les deux tiers des bouteilles sont brisées, ou que les bouchons ont sauté, L'eau embarquée lorsque les paquets de mer ont inondé le pont, a pénétré jusqu’à la cale; des vivres et des marchandises sont avariés. [Il ne reste qu'à continuer à grelotter de fièvre, sans le cordial qui donne du ton ou le breuyage qui rafraîchit,

Le ro septembre, J.-B, Maginel a récolté soixantedix-huit captifs, Il en aurait dayantage, sans une série de lamentables mésaventures. |

D'abord son second, Courson, eut le malheur de perdre deux esclaves « lesquels, malgré que quatre gens de son équipage fussent couchés avec eux, eurent la finesse et la ruze, quoyque bien enchaînés, de se débarrasser et de faire un trou au mur » par lequel ils se sauvèrent, On se mit en campagne à leur poursuite; on n'en rattrapa qu'un, retombé aux mains d’un chef du pays, qui le rendit contre une rançon de 32 barres, Le second, on l'apprit par la suite, arrêté par d’autres noirs, fut revendu au capitaine d’un bâtiment de Bordeaux.

La nuit du 3 septembre, ç'avait été une autre fuite : le capitaine souffrant d’une forte fièvre, le chirurgien l'oblige à se coucher. Il s’y décide, « après avoir fait une petite remontrance à l'équipage d’avoir à bien veiller »,... et à minuit, on l’avertit que deux des plus

beaux nègres, « malgré qu'ils étaient bien enchaînés, eurent le secret de sortir de l’entrepont dudit senault, et de passer par la petite écoutille de l'avant, après quoy ils prirent le canot avec tant d’adresse et de subtilité que personne du bord ne s’en aperçut ».

Le capitaine fait tirer trois coups de canon pour donner l'alarme à terre, dans le vague espoir qu'on arrêtera les fugitifs, mais il n’en reçut depuis aucune nouvelle malgré les recherches les plus actives.

Quant à son canot, il sut qu’on l'avait vu échoué « dans une ance chez un seigneur nègre », à 6 lieues de là. Malgré sa fièvre, il descend à terre avec un pratique du pays, va « chez ce seigneur-là », qui consent à lui rendre l’embarcation moyennant le payement de 600 barres. Après de longues négociations, le nègre abaisse ce chiffre à 200, mais Maginel le trouve encore trop éleyé, et le « quiite [à ».

Etant près de l’endroit où Courson tient son magasin, il s'y rend. Il espère bien obtenir justice pour son canot et ses deux fugitifs, d'un chef qu'il appelle le Grand Roy, ni plus ni moins que s’il se fût agi de Louis XIV. « Ledit roy me fit faire réponce qu'il n’ayoit point de justice à me rendre, et qu’il estoit sy malade que moy, ce qui l’empechoit de venir me voire, qu’il avoit cinq captifs à me vendre. »

Le magasin de Courson est l’objet de la convoitise des gens du pays ; Maginel confesse avoir trouvé son second entouré d'une trentaine de voleurs, qui ont été jusqu'à le souffleter, menaçant de le tuer,

avec l'écrivain qui l'accompagne. Il est plus prudent d'aller ailleurs établir son comptoir ; mais au moment de déménager les marchandises, ces gens s'y opposent si énergiquement qu'il faut les leur laisser entre les mains.

Plus tard, le canot fut rendu par des courtiers, contre 32 barres : ce n’était pas 600, mais il n’en fallait pas moins payer pour rentrer en possession de son bien.

Le 17 du même mois, l'alerte fut autrement chaude. Les « captifs estans forts et robustes, quoy que enchatnés et enferrez de deux en deux », se débarrassent sournoisement de leurs fers ; à huit heures du matin, après que le chirurgien vient de passer la visite habituelle, ils montent brusquement derrière lui, envahissent le pont, se saisissent de tout ce qui leur tombe sous la main, « tant morceaux de bois que poulies et autres vieux fermands ». Ils se jettent sur les officiers et l'équipage, s'emparent de plusieurs haches nouvellement aiguisées pour aller faire du bois, en donnent sur la tête du chirurgien qui, « sans une poulie qui luy para une partie du coup, luy auroit coupé la tette en deux, de mesme qu’au cuisinier ». ils s’acharnent sur les blancs affaiblis par la fièvre. « Le nommé Laurent Fleury Crépain et le petit Glason, qui estoit alors dans la pirogue le long du bord, furent coupez à coup d’ache par lesdits nègres qui

sautèrent dans la pirogue où ledit Crépain fut mort sur-le-champ, et le petit Glason fut remis à bord extrêmement blessez. »

Les révoltés s'efforcent de couper les câbles des ancres. Il faut se mettre en défense. « Le carnage et révolte desdits nègres fut si terrible que, ne pouvant se rendre maîtres des blancs, ils se seroient tuez les uns les autres et plusieurs se jettèrent à la mer », malgré les précautions et les ménagements pris pour les conserver, car la denrée est précieuse et vaut qu'on la sauvegarde. « On fut contraint de faire main basse sur lesdits nègres quoy qu'ayant tollérez tout ce qu’on pouvoit pour tâcher d’apaiser cette révolte, ce qu'il ne fut point possible sans prendre des armes et de faire feu sur eux, ce qui les épouvanta. » Beaucoup se jettent à l’eau ; la chaloupe d’un négrier mouillé dans le voisinage aide à en repêcher quelques-uns. Les captifs sont enferrés à nouveau, et plus étroitement, des pieds et des mains. Le résultat de la bagarre se chiffre par deux blancs tués, deux qui se sont noyés en se jetant à l'eau par peur des coups, et cinq à six blessés ; de l’autre côté, par treize nègres tués ou noyés et plusieurs dangereusement blessés, « l’un le bras cassez, l’autre plusieurs coups de coutelat de sur la tette, grande partie estropiez..., de sorte que de soixante-dix-huit captifs qu’il y avoit à bord avant la révolte bien portans, il ne s’en est conservé et trouvé après ladite révolte que soixante-cinq; qu'il est en outre mort de maladie deux nègres, de manière qu'il

n'en restoit plus que soixante-trois des deux sexes, grands et petits ». L'un des révoltés, évadé, fut racheté moyennant 25 barres (une pièce de bass bleu valant 6 barres ; une pièce cheeks, 8 barres ; une demi-ancre d’eau-de-vie, 4 barres ; un baril de poudre, 4 barres ; trente-six couteaux, 2 barres ; quatre bouteilles d’eaude-vie, 1 barre).

La paix rétablie à bord du Samuel- Marie, Je Capitaine recommence sa traite. j

Sur ces entrefaites « le Grand Roy vint à mourir. Cela fit une révolution dans le pays, que tous cés misérables nègres ne faisoient que courir pour piller et voller partout où ils pouvoit attrapez et entre euxmême ». Pendant six jours et six nuits consécutifs, Maginel, avec six hommes de son équipage, doit monter la garde au magasin qu'il a installé à la côte, pour défendre ses marchandises qu’on cherche à lui voler, La situation se prolongeant, il décide de les rembarquer dans sa chaloupe : pour y réussir, il doit prier, menacer, promettre d'en envoyer d'autres, et payer encore une ancre d'eau-de-vie et deux boucauts de denrées.

Il mène sa chaloupe à deux lieues de là, et, le 1” octobre, à trois heures du matin, mouille le grappin devant le territoire du « seigneur Augustin », Une. pirogue vient à lui : « Je chargeai quatre fusils moymême pour la faire parler, ce qui fut impossible. Je restai à faire le quart jusqu'au jour ; la pirogue est disparue à sept heures du matin. »

Confiant la chaloupe à Courson, le capitaine descend à terre voir le « seigneur Augustin » qui lui a promis de venir à bord du senault échanger des esclaves contre des marchandises. À son retour, il trouve Courson et ses six hommes « les mains amarrées derrière le dos » ; ils se sont laissé surprendre par une bande de nègres qui ont pillé et emmené les marchandises à trois lieues de là. « Le sieur Maginel fit tous ses efforts pour ravoir les dittes marchandises, ce qui ne fut pas possible ; il s’exposa parmy une bande de vollers qui estoit armez des aches, des armes, pistolets et,.sabres ; il resta un jour et demy parmy eux. Voyant qu'il ne pouvoit rien avoir, il s'en retourna dans sa chaloupe. »

Entre temps, six captifs sont morts, et une négresse a été échangée avec un autre capitaine de négrier, Souchay, contre un lot de marchandises propres à réassortir la cargaison de troc du Samuel-Marie.

Au cours de la révolte, les nègres ont réussi à couper les câbles de trois ancres, si bien qu'il ne reste plus que deux petites ancres de toue : on s’en sert pour draguer le fond, et l’on repèche une des ancres perdues. Mais J.-B. Maginel s’en trouve insuffisamment muni pour aller vers la Côte-d'Or, où il espère trafiquer plus avantageusement, Il s'en est rendu compte la puit du 15 au 14 octobre, où un ouragan a failli lui causer de graves avaries.

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