‹ Les iles de l'aventureChapitre 14 sur 24 · CRE · texte numérisé non relu

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Non loin de là, la Béhinnière, une goélette de Nantes, capitaine Michel de Kervenny, se livrait également à la traite des noirs. Maginel s'entend avec le second, nommé Macnamara, gérant de la cargaison de ce navire, pour réunir en un stock toutes leurs marchandises, et opérer en commun. Dans l’état des choses, un tel contrat de société ne peut qu'être profitable à ses armateurs, dont les intérêts sont fort compromis. Maginel et Macnamara signent leur traité le 4 novembre. Mais le Samuel-Marie n'étant pas propre au voyage à la Côte-d'Or, Maginel en confie le commandement à Courson, auquel il donne toutes les instructions nécessaires, avec l’ordre d'attendre son retour ; il ignore ce que durera son absence, six semaines, deux mois peut-être. Le 22 novembre, il quitte son bord et passe sur la Béhinnière pour aller à la Côte-d'Or, « avec mille protestations [tant] de messieurs les officiers que de l'équipage, me promettant qu'il auroit tout le soin possible du navire et des nègres ».

À son retour, il ne trouve plus le Samuel-Marie : il le cherche en vain du cap de Monte aux îles Bananes. Le seul parti à prendre pour vendre au lieu de sa destination les dix-sept nègres e{ demi qui lui reviennent pour sa part dans la traite commune est de passer au Bourg-Saint-Pierre de la Martinique sur la Béhinnière.

La goélette mouille à la rade de ce port le 28 mai » 1701. Le premier navire qu'y aperçoit Maginel est le Samuel-Marie. I1 en trouve l'équipage réduit à dixneuf hommes : quatre ont déserté, le reste est mort de maladie. Courson a vendu les marchandises de la cargaison et celles de pacotille sans en opérer la distinction, sans retirer les reçus des mains des acheteurs, sans même prendre les précautions les plus indiquées pour les empêcher de se gâter. Sa déclaration à l’Amirauté est entachée de mensonges et il à gravement contrevenu à l'ordonnance de la Marine, en n'attendant pas son capitaine le temps de trois mois, ainsi qu'il est prescrit.

La déclaration de Courson est en effet fort peu claire et souvent contradictoire.

Il explique qu'après le départ du capitaine il continua sa traite, dans la rivière de Cerbera, jusqu’à ce qu’un navire anglais de la Compagnie le contraignit à la cesser, le 2 décembre 1750, menaçant de le couler s’il n’appareillait pas sous trois jours. Un vaisseau du roi d'Angleterre appuyait ces démonstrations, qu'accentua de coups de canon un navire marchand de Bristol, le Triton, armé de huit pièces de canon. Il fallut bien obtempérer. Courson cingla vers les îles Bananes, où il arriva le 6 décembre. Il aurait attendu Maginel pendant quarante-cinq jours, au cours desquels il traita quatorze captifs, « pour ne pas perdre son temps..., de sorte que sa traite se seroit montée à cent quinze noirs tant grands que petits, mâles et

femelles, pour le compte de la cargaison ; qu’en outre ledit sieur Maginel auroit envoyé à bord dudit licue dé Cérbera avant de s’embarquer dans ladite goélette (la Béhinnière), sept noirs, sans qu'il ait sçu fils éstoient de la cargaison où dé la päcotille ».

Courson comptait continuer encôre quélque temps lorsque survint un navire añglais, une frégate du roi d'Angleterre, dit-il én un endroit, ét en un autre, le Triton, qui, le 2 janvier 1751, l'obligea à déguerpir à coups de canon.Les boulets passèrent entre les mâts du senault. Un senäult de Nantes, la Märgüerite, capitaine Gérvaizeaux, fut maltraité de mêmié, « de sorte que les Anglois font uün tort considérable à ses armateurs ». |

Après une traversée exempte de fâchetsés réncontres, et favorisé par le temps, il avait gagné, le 5 février, la rade du Bourg-Saint-Pierre, où il ne put mouiller définitivement que le 5 rnars. À cé motnent, il ne lui restait plus que cinqüanté-neuf captifs.

Le 2 juin 17571, J.-B. Maginel reprit sans opposition le commandement dé son navire. Un dernier procès-verbal, daté du 7 juillet, porte qu'il traita « toujours à amiable avec Courson, pour tâchér d'en tirer quelque chose, et qu'il fit son retour en France pour le remettre entre les mains dé MM. les armateurs dudit s’naux, pour en faire telle qu'il jugé- . rez à propos ». Le Samuel-Marie entra au port dé Dünkerque en août. L’armateur Rutlidge jugéà à propos d'entamer un procès Contre Magiñel ét Courson.

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Cé dernier s'étant évadé avant le départ de la Martinique, Rutlidge affirma qu'il n'avait pu ÿ parvenir que grâce à la connivence de son capitaine. Il fut prouvé, au contraire, que Maginel l'avait fait arrêter ét emprisonner au Havre, d’où il fut transféré à la prison de Dunkerque. Il y resta jusqu'en 1554.

Le capitaine avait été complètement innocenté. Plu: sieurs sentences furent renduts contre Rutlidge et ses coïntéressés, de sorte que les frais du procès leur. incombèrent. Ils perdirent, en outre, de 20 à 30 p. 100 de leur mise dans l'opération, soit environ 50 000 livres. Maginel gagnait son procès, mais perdait toute sa pacotille.

Telle est l’histoire vraie du Comte-de-Toulouse et du Samuel-Marie. Elle nous dévoile un coin pitto- ; resque des mœurs maritimes dans la première moitié du dix-huitième siècle. Elle nous prouve que le sort des négriers ne fut pas toujours enviable ; des générations sensibles ont trempé de larmes les pages de la Case de l’oncle Tom, et sans doute avaient-elles raison, d’après la loi morale sinon d’après la loi économique, si bien qu'il n’en reste plus à verser sur l’existence de ces équipages soumis d’une part à tous les dangers d’une navigation périlleuse, dont le confort des modernes transatlantiques ne peut donner la moindre idée, et d'autre part attaqués par la fièvre et les voleurs de toutes sortes dont leurs marchandises de troc excitaient la cupidité, sans compter les mutineries des captifs et les violences des Anglais.

Pour toutes ces causes, le commerce du bois d’ébène ne semble pas avoir été aussi rémunérateur qu'on s'est plu à le dire. Le passage du Mémoire du commissaire des Guerres Ségent, cité plus haut, paraït rigoureusement exact. Ce négoce, peu paisible, ne donna que des bénéfices très aléatoires; à Dunkerque, où l’on fit cependant de forts armements pour les colonies d'Amérique, les armateurs ne le pratiquèrent jamais bien activement. Dès avant la Révolution, ils l'avaient à peu près complètement abandonné.

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L'Ile des Démons

Par lettres patentes en date du 15 juin 1547, le roi de France prit possession du Canada. Au cours de deux expéditions, le pilote malouin Jacques Cartier venait de reconnaître et d'explorer ces « Terres- Neuves » : ce fut à un gentilhomme gascon décavé que François I” en donna la vice-royauté.

Jean-François de La Rocque, seigneur de Roberval, avant dilapidé presque toute sa fortune à l'armée et à la Cour, où il protégea Clément Marot, en engagea les épaves dans l'expédition qui devait lui assurer le vice-royaume qu'il ne tenait encore que sur parchemin. Mais ses ressources, jointes à la subvention fournie, par le roi, demeurèrent insuffisantes : Jacques Cartier seul put appareiller de Saint-Malo le 23 mai 1541 avec cinq navires. Roberval avait emprunté : ses créanciers l’assaillirent. [1 s'entendit alors avec l’ancien vice-amiral de Lartigue, devenu pirate. Tous deux terrorisèrent les baïlliages normands, s’embus-

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quèrent à proximité des ports de Bretagne et pillèrent amis et ennemis.

Ce ne fut que sur les ordres réitérés de la cour qu'enfin Roberval prit la mer avec ses trois vaisseaux, le 16 avril 1542, pour aller rejoindre Jacques Gartier. Il appareilla du port de la Rochelle. Il emmenait en tout deux cents personnes, matelots et colons, hommes et femmes.

Le vice-roi n'était pas de caractère facile. On le vit bien lorsqu'il fut installé dans son royaume. « Il vouloit que chacun vecust en paix, suivant les ordonnances par luy faictes. » Et pour assurer cette paix, il. faisait fustiger les hommes et les femmes qui s'étaient querellés ou injuriés. Les colons qui ne travaillaient pas étaient privés de boire et de manger. L'un d'eux, qui avait volé cinq sous tournois, fut copieusement battu, puis exposé dans une île, les fers aux pieds.

« En un jour, il en fist pendre six, encore qu'ils fussent de ses favoris. »

En cours de route, on avait déjà pu apprécier sa manière forte. Parmi la « bonne compagnie de gentilshommes, d'artisans et de femmes » qu'il emmenait, se trouvait une de ses proches parentes nommée Marguerite, « laquelle il respectoit fort, et luy déclaroit toutes ses affaires, comme estant de son sang ». Elle était accompagnée d'une vieille servante normande, Damienne, âgée de soixante ans, « fort accorte maquerelle », laquelle favorisa les entreprises d’un jeune gentilhomme, dont le nom ne nous a pas été

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conservé, et qui s'était engagé dans l'expédition, « plus pour l'amour de ladite demoiselle que pour le service du roy ou respect du capitaine. » |

Cette Damienne remplit son office ; les deux jeunes gens, une fois en mer, « jouèrent si bien leur roullet ensemble qu'ils passèrent plus avant que promesses ou vaines paroles », Mais la vieille « maquignonne » eut beau faire sentinelle « tandis que les amoureux estoient en leurs affaires », elle ne put prévenir les indiscrétions. Roberval, informé, dissimula son courroux. [Il se contenta de séparer les amoureux en les plaçant sur des navires différents.

Le 8 juin, il mouilla à Terre-Neuve, où Jacques Cartier ne tarda pas à le rejoindre. Pendant cette escale, Marguerite et son amant, « descendus qu'ils furent en terre ferme, se caressèrent plus que devant ». Le vice-roi résolut de châtier exemplairement ce scandale. Il ne voulait pas, « craignant Dieu et crevant de despit », se souiller les mains du sang de sa parente : voici comme il procéda.

Par 342 degrés de longitude et 58 de latitude, il mouilla dans une petite anse, à la côte d’une île inhabitée. Il y débarqua quatre arquebuses, des munitions et quelques vivres, et aussi sa parente et la vieille servante Damienne. À cette vue, le jeune gentilhomme, cause du terrible châtiment infligé à Marguerite de Roberval, craignant qu'il lui en fût fait autant dans une autre île et ne voulant pas abandonner sa maîtresse, prit son arquebuse, un fusil, ses

habits « et peu d'autres commodités, quelque muid de biscuit, cidre, linge, ferremens et plusieurs choses nécessaires pour leur service », et se fit conduire à terre. Les trois infortunés purent voir Roberval lever l'ancre, et les hautes mâtures de ses navires diminuer et disparaître à l'horizon.

Selkirk fut, dit-on, le prototype de Robinson Crusoë ; il y en eut d’autres, dont l'aventure est moins connue. L'usage de débarquer dans des îles désertes les gèneurs dont les capitaines de navires voulaient se débarrasser sans les faire périr de mort violente fut jadis assez répandu. Et cela, non seulement dans les : régions lointaines, mais même à côté de nous, dans les îlots des côtes de Bretagne, par exemple.

Marguerite de Roberval et ses compagnons, la mort dans l’âme, procédèrent à leur installation. Ils construisirent un abri de branches et de feuillages, le meublèrent de lits de mousse, et vécurent du produit de leur chasse et de la cueillette des fruits. Ils eurent grandement à se défendre contre les animaux féroces, et contre le froid. Le huitième mois de leur séjour dans l’île, le pauvre gentilhomme trépassa « de tristesse et de fascherie » de n'avoir encore été secouru d'aucun navire. La maîtresse et la servante durent se défendre elles-mêmes avec leurs arquebuses et l'épée du défunt contre les assauts des fauves. Marguerite de Roberval devint si adroite à ce jeu qu’en un jour il lui arriva de tuer trois ours, « dont l’un estoit aussy blanc qu'un œuf ». Peu après la mort de son

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L'ILÉ DES DÉMONS 165

ami, elle mit au monde un enfant. Les assauts des ours redoublèrent. La vieille Damienne, vers le seizième ou dix-septième mois, succomba à son tour, et bientôt l'enfant la suivit dans la tombe. Marguerite resta seule.

Deux ans et cinq mois après son abandon par le vice-roï, elle aperçut au large quelques navires c'étaient des pêcheurs de basse Bretagne venus là en quête de morues. Elle alluma un grand feu pour signaler sa présence. Sachant l’île inhabitée, lui connaissant une mauvaise réputation de lieu hanté par les démons, ces pêcheurs n’osèrent tout d’abord se décider à atterrir. [ls s’y résolurent enfin.

Au moment de s’embarquer pour retourner en France, Marguerite de Roberval hésita : malgré la misère et la précarité de son existence dans l'île, elle eut un moment la tentation d'y rester et d'y mourir, auprès des tombes de son amant, de son enfant et de sa vieille servante, qu'elle ne pouvait quitter sans tristesse. Elle revint cependant, et se retira dans la petite ville de Nontron, en Périgord.

- L'histoire fit un certain bruit en son temps, si bien

qu'on la retrouve dans l’Heptaméron. Elle a fourni

la matière de la soixante-septième nouvelle du recueil de la reine de Navarre. Mais, ici, le conte est devenu très moral, et semble retouché plutôt par la comtesse de Ségur que par Marguerite d'Angoulême : un des colons de Roberval, ayant projeté de le livrer aux indigènes du Canada, sa trahison est découverte ;

Roberval le condamne à mort, mais sa femme obtient pour lui grâce de la vie, à condition que tous deux soient débarqués dans une île déserte. Ils ont à sy défendre contre des « lions », et c'est pour avoir bu des eaux malsaines que le mari enfle si bien quil en meurt. L’héroïne, rapatriée à La Rochelle, y est reçue « à grand honneur de toutes les dames, qui volontiers luy baillèrent leurs filles pour aprendre à lire et escrire. Et à cest honneéste mestier-là, gaingna le surplus de sa vie. »

La version véridique que nous avons analysée a pour auteur André Thévet, originaire d'Angoulême, capucin et cosmographe du roi, personnage considérable en son temps, et en lhonneur de qui Joachim du Bellay rima une poésie. Thévet en tenait Les détails de Marguerite de Roberval elle-même, qu'il interrogea à Nontron, et aussi du sire de Roberval, qui lui déclara ce qu'il en savait, trois mois avant d’être assassiné, la nuit, près de Saint-Innocent, à Paris. Il consigna le tout à deux reprises, dans son Grand Insulaire et dans sa Cosmographie. Mais il a enjolivé le récit du fait-divers d’un certain nombre de renseignements qui méritent qu'on $ y arrête un instant.

L'île où fut débarquée Marguerite de Roberval s’appelait l’île des Démons. Ce n'est qu'après la mort de Roberval et pour la grande amitié qu'il lui portait de son vivant que Thévet la baptisa : île Roberval, alors que d'autres géographes, en souvenir du drame qui s'y déroula, l’appelèrent : île de la Demoiselle.

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Et le cosmographe de François [* nous apprend la raison de la dénomination primitive d'île des Démons. C’est qu'on y voyait en abondance des fantômes « de la remembrance de ceux qui ont esté tuez ou noyez par quelque adventure violente », si ressemblants, que les personnes qui ne sont point averties les croient vivants et leur donnent la main. Ces démons firent un « terrible tintamarre » à Marguerite de Roberval, lorsqu'elle fut demeurée seule dans son île. Ils ne cessèrent de la poursuivre et de la harceler. Ses arquebuses, efficaces contre les ours, qu’elle « servoit si à propos de prunes », furent impuissantes à l'en débarrasser. Thévet s’appuie sur l'autorité du sage Salomon, sur celle d’Aristote, et sur les récits circonstanciés de Marguerite pour prouver l'existence de ces fantômes, que l’on rencontre fréquemment au flanc des montagnes et au creux des mines. Ces malins esprits essayèrent la nuit d’abattre la logette de l'exilée ; ils poussaient de tels cris qu’on eût dit plus de cent mille hommes hurlant à la fois. Ils prenaient la forme d'animaux effroyables. Elle ne leur résista que parce qu'elle était bonne chrétienne ; ses prières les faisaient évanouir. Du reste, ces démons ne s’en prennent guère qu'aux personnes isolées, et, plus on ira dans ces parages pour la chasse et pour la pêche, plus on les fera reculer. Il suffirait de peupler l’île pour les en chasser complètement. Rien n'est plus véritable et plus exact.

Ces histoires, André Thévet les racontait à son

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grand et intime ami Jacques Cartier, lorsque le célèbre marin se fut retiré dans son manoir de Limoïlou, où maints personnages illustres vinrent le visiter et entendre le récit de ses aventures. Par malheur pour Thévet, tous ses auditeurs n'admirent pas ses dires comme parole d'évangile. Il s’en est plaint. « Je sçây bien, dit-il, que quelques folastres éventés, après men avoir ouï faire le discours comme 1l est advenu, y ont augmenté des folies et mensonges, lesquelles ils ont. insérées parmy leurs fables et histoires tragicques, dérobées de çà, de là. »

Le folastre éventé n'est autre que François Rabelais.

Rabelais fut un des visiteurs du manoir de Limoïlou. Il apprit de Jacques Cartier « les termes de Ia marine et du pilotage pour en chamarrer ses bouffonesques lucianismes et impies épicuréismes »; ainsi M. Abel Lefranc a-t-il pu identifier les navigations de Pantagruel avec celles de l'explorateur malouin.

Rabelais entendit par la même occasion André Thévet parler des démons qui assaillirent Marguerite de Roberval. Il demeura incrédule, et le laissa transparaître dans ses ouvrages. Aussi, après avoir lu le Pantagruel, Thévet s'indigna-t-il d’avoir été ridiculisé, à ce qu'il lui sembla ; lorsqu’à son tour il publia le Grand Insulaire, il éprouva le besoin de s’en expliquer, et de se justifier.

« De tel récit que j'ay autrefois publié, il y a certains grabeleurs ignorants, acazanés à leur maison,

conteurs d'histoires tragicques, qui ont faict leur profit, se lavant leur gorge des phantastiques apparitions qu'ils disent estre par moy supposées au dedans de cette isle.

« D’autres, mettant toutes pièces en besogne, ont bien enflé la matière, tellement se sont avantagés qu'il y en a aucun d'eux qui pesle meslant les tintouins d'Islande avec les tracas de ceste isle désolée, ont distillé dans l’alambic de leur cervelle mal disposée, certaines voix gelées dont ils font si très grand cas, qu à lire les bayes qu'ils ont avancées, diroit-on, veu la dextérité d’esprit dont on tient qu'ils estoient habillés, qu'ils ont eux-mêmes virevolté parmi fair pour digérer ces voix saugrenues dont ils présument repaistre les oreilles du lecteur.

« Quant aux premiers, je les renvoyeray avec Aristote, lequel, au rapport de Jean Vien, a jugé les apparitions et existences des malins esprits et tels autres qui veulent révoquer en doute qu'il y ait des cacodémons.

« Que s’ilz me dient qu'il n'y a aucune nécessité de croire, encores qu'il y ait des démons, qu'ils ravagent en cette isle, je les prieray, puisque sans le veoir ilz ne veulent croire, qu'il leur plaise de prendre la peine d'eux y acheminer en propre personne, ou commettre quelques personnes dignes, routinées en expérience, à ce bien entendues, suffisantes, capables, desquels surtout ils se reffient pour faire la visite des lieux, et se mettre à l'épreuve des choses,

attaques et efforts qui resveillent ordinairément ceux qui habitent en ces isles. Mais que, pour cela, je veuille permettre aux panurgiques gravelures de pantagruéliser en leur baragouin de ces voix gelées qu'ils font à crédit gringotter dans tuyaux glacés par ces phantastiques démons, je m'en garderay bien. Ainsi me tenant ferme et arresté au pilier de la vérité que j'ai apprise, non point par uh seul, mais par plusieurs pilotes et nochiers, avec lesquels j'ai longtemps voiagé, diray à leur rapport que lorsqu'ils passoient par cette coste, comme ils fussent agités d'une grosse tempeste, ils avoient en l'air, comme sur la hune et mast de leurs vaisseaux, des voix d'hommes confuses, ressernblantes à un bourdonnement qu'on entend en une foire, marché ou grande assemblée de peuples devisant. De là ces quintessentiaires ont forgé ces beaux petits lopins de voix gelées, à demy-gelées, et qui se fondoient entre leurs mains, lorsqu'ils les manioient.

« Mais la falibourde est si grossière et espesse que Jay moi-mesme honte de leur trop effrontée impudence, et du temps qu'ilz ont misérablement perdu à tramer et tisser telles fadaises, qui seroient peu si aussy ils ne désroboient aux lecteurs plusieurs heures qu'ils emploient à lire telles niaiseries qui les peuvent autant rassasier comme s'ils avoient humé le vent.

« Au reste, cette isle est à 342 degrés de longitude et 58 degrés de latitude. »

Suivant le conseil de Thévet avant la lettre, Rabe-

lais « y était allé voir », maïs non point comme ie bon cosmographe l’entendait : il était mort lorsque le Grand Insulaire parut. I] ne pouvait plus faire amende honorable, ni reconnaître la vérité des faits avancés si assurément par l'historiographe de Marguerite de Roberval, et il laissait la controverse pendante devant la postérité.

Et voilà comme une simple histoire d'amour contribua à l'avancement des sciences géographiques, après avoir fourni à la reine de Navarre la matière d'un conte, et à un capucin cosmographe l'occasion

de dire son fait à maître Alcofribas.

En 1712, le capitaine Woodes Rogers publiait la relation de son voyage autour du monde, terminé le 1® octobre 1711, et qui avait duré trois ans et deux mois. [l y contait une singulière aventure. Parvenu le 1” février 1709 en vue de l’île Juan Fernandez, il y aperçut, à la tombée de la nuit, une lumière.

Découverte au seizième siècle par le pilote espagnol

Juan Fernandez, qui lui donna son nom; l’île, non

loin de laquelle s’en trouvait une autre plus petite disparue subitement en 1837, demeura inhabitée. Mais du jour où les flibustiers des Antilles, Anglais, Français et Hollandais vinrent, soit par le détroit de Magellan, soit en traversant l’isthme de Panama, ravager, rançonner et piller les riches possessions espagnoles qui bordaient la côte du Pacifique, appelé en ce temps la mer du Sud, l’île Juan-Fernandez devint un de leurs mouillages préférés pour débarquer leurs malades, soigner leurs blessés, se refaire, s’approvisionner, et caréner leurs navirés. Les capitaines Massertie, Eaton,

Sharp, Cowley, Knight, Wafer, et maints autres, ont conté les brefs séjours qu'ils y firent. Ils y combinaient de nouvelles expéditions ou tiraient chacun de leur côté, une fois en état de reprendre la mer.

À la vue de cette lumière inattendue sur une île déserte, Woodes Rogers crut d’abord que ce pouvait être quelque vaisseau français mouillé là. Or, à ce moment, son pays était en guerre avec la France et avec l'Espagne. Il se trouvait dans la région interdite aux étrangers par le gouvernement espagnol, et son expédition, de même caractère que celle de Drake et les suivantes, était plus guerrière et politique que commerciale, c'est-à-dire que ces capitaines découvraient de nouvelles terres, exploraient de nouveaux marchés, tout en se battant et en piratant. Ils commencèrent la fortune maritime de l'Angleterre.

Woodes Rogers attendit le jour. Il ne découvrit aucun vaisseau français, ni autre. Il se demanda alors si les Espagnols n'auraient pas depuis peu installé une garnison dans l'île. Il envoya son second, son lieutenant et six hommes bien armés sur la gabarre de son navire pour s’en assurer. Comme ils ne reparaissaient pas, il détacha sa pinasse, avec plus de monde : elle ne tarda pas à revenir avec un chargement d’écrevisses grosses comme des homards, et un singulier personnage vêtu de peaux de chèvres, qui sexprimait avec difficulté, mais en anglais. Peu à peu, cet homme reprit l'habitude de la parole, et narra son histoire.

Il dit son nom: Alexandre Selkirk. Ecossais, né dans la province de Fife, il était entré dans la marine dès son plus jeune âge. Embarqué à bord du navire les Cinqg-Ports que commandait le capitaine Siradling, appartenant à un riche négociant de, Londres, il eut un différend avec son capitaine, qui le débarqua, il y avait de cela cinq ans, dans l’île Juan-Fernandez, avec ses habits, son lit, un fusil, une livre de poudre, des balles, du tabac, une hache, un couteau, un chaudron, une Bible, quelques livres de piété, ses instruments et livres de marine.

Stradling avait, jusque-là, croisé en course avec Guillaume Dampier, un des plus célèbres marins de ce temps. Après l’escale à Juan-Fernandez, il s'en sépara. Mais son navire s'étant mis à faire eau, il dut l’abandonner à l’île Malpelo. Il fit construire deux radeaux par son équipage, tous s’y embarquèrent, et, après dix-huit jours de terribles souffrances, le courant les échoua sur le continent. Ils y vécurent de coquillages et de choux palmistes, maïs la plupart moururent de misère et de l’eau salée qu'ils avaient bue. |

Un missionnaire espagnol, venu là pêcher des perles avec des Indiens, ne trouva plus vivants que Stradling et deux de ses hommes. Il les emmena prisonniers à Lima, où on les mit aux fers. Longtemps après, les autorités espagnoles les confièrent à un navire français qui les ramena en Europe pour être jugés. Détenu au château de Saint-Malo, Stradling réussit à persua-

der au commissaire de la Marine Lempereur, quil avait laissé un grand trésor quelque part sur les côtes de la mer du Sud. Lempereur, à son tour, persuada le ministre Pontchartrain de la vérité de cette histoire ; et Pontchartrain négocia avec l'Espagne pour obtenir la permission d'aller rechercher ce trésor.

Les Espagnols traïînèrent leur réponse en longueur : lorsqu'elle arriva, Stradling s'était évadé et avait regagné Londres, épargnant ainsi au ministre Pontchartrain l'inconvénient de paraître dupe.

Pendant ce temps, le malheureux Selkirk se tirait d'affaire comme il pouvait sur son île déserte. Suivant l'habitude des boucaniers, il se construisit deux cabanes, l'une pour coucher, l’autre pour cuisiner, les couvrit de joncs et les doubla de peaux de chèvres. Juan Fernandez avait laissé, lors de son deuxième passage, deux couples de ces animaux qui se reproduisirent et pullulèrent. Selkirk prit les chèvres à la course.

Un jour, il culbuta dans un précipice, et dut la vie au hasard qui le fit tomber sur la chèvre qu'il‘poursuivait ; mais il resta vingt-quatre heures sans connaissance, et en eut pour dix jours à se rétablir. Ses pieds étaient devenus durs comme de la corne ; il distançait à la course les meilleurs coureurs, et même un grand chien, comme Woodes Rogers en fit l’expérience.

Il pêchait habilement le poisson, qui abondait, et ces énormes écrevissess dont la pinasse avait ramené

de beaux échantillons. Il récoltait des mavets provenant de graines que Dampier avait jadis semées, et qui prospérèrent. Il faisait du feu en frottant l'un contre l’autre sur son genou deux morceaux de bois de piment. Il se confectionna des vêtements en: peau de chèvre ; un clou lui servit d'aiguille. Pour se distraire de la tristesse qui l’accablait au début de son séjour, il chanta des psaumes et pria Dieu: jamais, disait-il, il ne fut si bon chrétien; il désespérait même de l'être autant à l'avenir !

I vit passer au large bien des navires. Seuls, deux Espagnols abordèrent : les hommes qui en descendirent l’apercurent, le poursuivirent, lui tirèrent des

coups de fusil ; il se réfugia au sommet d'un arbre,

et leur échappa. Il eût été sûr de son affaire s'ils l'avaient pris. Cette fois, reconnaissant des Anglais dans les deux navires de Woodes Rogers, il n’hésita pas à allumer le feu qui les avait attirés. :

Guillaume Dampier, que sa dernière expédition

avait ruiné, s'était embarqué avec ‘Woodes Rogers comme pilote de la mer du Sud. Il avait connu Selkirk à bord du navire de Stradling, et assura que c'était un excellent contremaître. Rogers le prit à son bord en cette qualité, et le ramena en Angleterre.

Peu après que Rogers eut publié son: voyage et le

récit de cet épisode, Daniel Defoe, après une existence

mouvementée, abandonna la carrière de publiciste et d'agent politique, pour se consacrer uniquement aux

belles-lettres. L'aventure de Selkirk lui inspira son:

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Découverte de Selkirk par Woodes Rogers.

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Robinson Crusoé, qui parut en 1719. L'auteur avait fait le tour de presque tous les éditeurs de Londres avant d'en trouver un qui consentit à le publier : ce qui n'empècha pas le livre d’avoir le retentissement mondial que l’on sait.

Mais s'il est vrai que l'épisode de Selkirk inspira Daniel Defoe, l'illustre écrivain ne borna pas [à sa documentation. Il avait été marchand-aventurier, et, comme tel, ne manqua pas de lire les relations de voyages qui paraissaient alors sur les pays lointains où l’on espérait de profitables affaires, et offraient pour lui plus qu'un simple intérêt de curiosité. Il a puisé au moins autant de renseignements dans le Voyage autour du monde, de Dampier,: . que. dans celui de Woodes Rogers. nr re

Dampier, entre autres récits, ii nent en 1687, il croisait en flibuste dans ces mêmes parages de la mer du Sud avec le capitaine Sharp ; à Juan-Fernandez, Sharp, ayant cessé de plaire aux flibustiers, parce qu'il avait manqué de courage dans une attaque, fut cassé et remplacé par un boucanier nommé Watling, qui jouissait d’une réputation, peu justifiée suivant Sharp, d'excellent navigateur. Comme la plupart de ses gens étaient à terre, des Espagnols surgirent en forces : Watling se hâta de rembarquer son monde et de gagner le large. Il périt peu après en attaquant la place d'Arica. En se sauvant de Juan- Fernandez, il oublia un Indien Moskite, nommé Will, qui chassait dans les bois et arriva sur le rivage

comme les navires étaient déjà à la voile. Voilà cet homme seul sur l’île déserte, avec son fusil, un couteau et une petite corne de poudre. Lorsqu'il n'eut plus ni plomb, ni poudre, il scia avec son couteau le canon de son fusil en petits morceaux, et en fit des harpons, des hameçons, des lances et un long couteau. Il allumait du feu avec sa pierre à fusil et un morceau de canon préalablement durci ; à ce feu, ül chauffait les fragments de métal, qu'il forgeait ensuite à coups de pierre.

Il s'était construit une hutte couverte de peaux de chèvres, un lit garni de même et monté sur des pieux de deux pieds de hauteur. {1 se nourrissait des produits de l’île, de chèvres et de poissons. Il tuait des veaux marins dont la peau lui fournissait de solides lanières. Il mangea un de ces animaux, mais ne recommença pas, tant la chair lui en parut déplaisante. Lui aussi fut, à plusieurs reprises, pourchassé par des Espagnols, qui lui tirèrent des coups de mousquet sans l'atteindre.

En mars 1684, Dampier revint mouiller devant l'île. Will reconnut un navire anglais, et tua trois chèvres qu’il fit cuire et accommoda avec des choux palmistes à l'intention des arrivants. L'un d'eux, un autre Indien nommé Robin, d'emblée le reconnut. 11 courut se jeter à ses pieds tout de son long, le visage contre terre ; Will le releva, d'embrassa, et à son

tour se jeta aux pieds de Robin. « Nous nous arrètâmes avec plaisir, dit Dampier, pour voir la surprise, la tendresse et la cérémonie d’une entrevue toute pleine d'affection de part et d'autre », et qui rappelle trait pour trait celle de Vendredi et de son père.

On distingue aisément les éléments empruntés à cette histoire par Daniel Defoe. C'est encore à Dampier qu'il demande la description de l'île de Robinson, Elle correspond exactement à celle de Juan-Fernandez : ce sont les mêmes collines, les mêmes forêts, les mêmes vallées, où court l’eau fraîche parmi de gras pâturages. Ce sont les mêmes essences de bois, la même fertilité du sol, la même absence d'animaux féroces ou nuisibles. C’est la même abondance de chèvres, de poissons et de fruits. Il a conservé à l’île son caractère volcanique. [1 n’y a pas jusqu’à la différence entre les deux versants, l’un plus riche et plus gras, l’autre plus aride, que Daniel Defoe n'ait reproduite.

Ï1 n’a cependant pas placé l'île de Robinson dans le Pacifique. Elle eût été trop éloignée des côtes, trop. isolée. H fallait rendre possible l'épisode de Vendredi, et les diverses péripéties qui s'ensuivirent. I fallait aussi une île moins connue que Juan-Fernandez. C'est pourquoi Deïoe préféra la région des Antilles, et ce groupe d'îles et d’îlots nombreux qui garnissent l’embouchure de l’'Orénoque, alors très ignorés et peuplés de {araïbes cannibales. Cette dernière circonstance permettait à Robinson de témoigner longuement son

horreur de pratiques aussi sauvages, et de ramener Vendredi à un amour de son prochain d'un caractère plus normal et moins comestible ; conversion humanitaire s’ajoutant à la conversion religieuse, et bien dans la note sentimentale chère au dix-huitième siècle commençant. | Toute l'œuvre de Defoe prouve, de) à quel point il était familier avec les moindres détails de la vie et des mœurs maritimes de son temps, et au courant des voyages et explorations qui parachevaient l’œuvre de découverte des mordes inconnus accomplie durant les deux siècles précédents. L'aventure du capitaine anglais que son équipage mutiné se dispose à abandonner dans l’île de Robinson, la manière vigoureuse dont les coupables sont châtiés, sont des faitsdivers qui se retrouvent à chaque page des livres de bord ou des relations de voyages de marins à cette époque. | Ringrose, dans la Relation qu'il a donnée du voyage du capitaine Sharp, parle d’un vaisseau qui périt devant l'île Juan-Fernandez, où le seul homme qui en échappa vécut cinq années, jusqu’à ce qu'un autre vaisseau le reprît. Defoe a évidemment lu ce passage. dk Encore au milieu du dix-huitième siècle, les con-. ventions que signalent entre eux les aventuriers de“ | la mer, lorsqu'ils étaient tombés d’accord sur une expédition à entreprendre, contenaient un article généralement conçu en ces termes : « Celui qui tâchera L

de se sauver ou qui révélera quelque secret au préjudice de la compagnie sera mis à terre dans quelque endroit inhabité et désert sans autre provision que d'une bouteille d'eau avec un fusil, de la poudre et du plomb. »

Le capitaine Charles Vane, d’ailleurs un sinistre pirate, chassé par son équipage qui lui retire son commandement parce qu'il ne s'était pas rangé à l'avis de la majorité sur les’ dispositions à prendre en vue d'une attaque, et embarqué sur une chaloupe avec quelques matelots fidèles, est abandonné en mer. Ün orage le surprend, jette son embarcation à la côte d'une île inhabitée : seul, il évite la noyade. Réduit à la dernière nécessité, il n’a pu rien sauver des débris de sa chaloupe; tout lui manque: il aurait péri sans le secours de pêcheurs qui lui font part de quelques-unes des tortues dont ils s'emparent. Un navire approche : Vane se croit sauvé; mais le capitaine le connaît pour un pirate et refuse de l’accepter à bord. Un autre, qui ne le connaissait pas, se laissa convaincre aisément. Vane n’en fut pas moins découvert par la suite, et pendu.

Teach, dit Blackbeard, abandonna dix-sept de ses hommes sur un banc de sable, à une lieue de terre, sans aucune ressource : il voulait les faire périr de faim et de misère. Ils furent heureusement délivrés deux jours plus tard. À la suite de divers combats avec des navires ennemis, tous les hommes du capitaine Martel périrent : il n’eut que la ressource de se

182 CHAPITRE Xi

sauver, seul, dans une île inhabitée, et l'on me sut jamais ce qu'il en advint. L’équipage d'un navire de comrnérce, pris par des pirates, fut traité dé cette sorte : sur l'ordre de Low, leur chef, les pirates placèrent des mèches brûlantes entre les doigts de ces pauvres gens, supplice qui leur consuma Ha chair jusqu’à l'os ; puis on taillada leur corps à coups de Sabre et on les mit à terre dans cet état en des lieux inhabités.

On le voit, les matériaux ne manquäient pas à Daniel Defoe lorsqu'il entreprit d'écrire son Robinson Crusoé. Des contemporains l'accusèrent de plagiat; ils eurent tort. Defoe usa de son droit d'écrivain et de romancier, qui doit nécessairement prendre son bien partout où il le trouve, suivant le mot dù bon Ea Fontaine, à la condition de lui imprimer sa marque personnelle, si fortement que l'œuvre prenne ün aspect nouveau, un caractère différent : celui même du tempérament de l'auteur. À l'occasion, Defoe assai- , sonne son texte d’obsérvations dans le g'enrfé de celleci qui prend pour nous toûte sa saveur : lorsque Robinson, ayant délivré Vendredi des cannibales qui allaient le dévorer, lui confie son sabre pour se débarrasser de l’un de ceux qui l'ont poursuivi, Vendredi, d’un seul coup de revers, coupé la tête de son ennemi : « Aucun bourreau en Allemagne, ajoute Defoe, n’eût pu faire plus vite, ni mieux. »

Du reste, ce côté anecdotique n'a qu'une importance secondaire pour déterminer la qualité dé l'œuvre.

Il offre cependant ce puissant intérêt de nous monirer comment un écrivain de génie transforme les éléments dont il se sert. S'il s’en était tenu à l’anecdote, Defoe n’eût produit qu'un de ces romans d'aventures comme il y en a tant. La seconde partie du livre présente ce caractère ; c’est la plus faible. L'autre, au contraire, assura le succès prodigieux de Robinson et son immortalité, par la signification et la valeur morales que lui conféra le génie du romancier.

Montauban le Courageux

Dès l’âge de seize ans, le capitaine Etienne de Montauban commença sa carrière de navigateur, et de flibustier. On le vit au Cap-Vert et aux Canaries, il bourlingua des années durant sur les flots qui baignent les côtes de la Nouvelle-Espagne, de Carthagène et du Mexique ; il courut la mer des Antilles, connut la Floride, remonta jusqu’à la Nouvelle-York et la Nouvelle-Angleterre, et hanta les parages de Terre-Neuve. Au cours de ses diverses croisières, il acquit de la réputation.

En 16917, il avait passé la trentaine. Il commandait le corsaire les Trois-Frères, dit la Machine, du port d'environ deux cents tonneaux. Il ravagea les côtes de Guinée, au grand dam de nos ennemis, les Anglais.

Ï1 entra dans la rivière de Sierra-Leone, et, en dépit de vingt-quatre canons qui lui tiraient dessus, s’em-

para de la forteresse qu'ils y avaient établie. Pour être bien sûr de n’en plus éprouver d’inconvénients à l’avenir, il la fit sauter.

Cet exploit accompli, il regagna la Martinique. Il y procéda aussitôt à un nouvel armement de la Machine, qu'il monta de trente canons et équipa de cent quatre-vingts hommes. Le 10 décembre 1692, M. de Blénac, gouverneur et lieutenant général pour le roi aux îles d'Amérique, lui délivra une commission en guerre valable jusqu'à son retour à la Martinique, sans autre limitation de date. Il négligea de la faire enregistrer au greffe de l’Amirauté, ignorant, dit-il plus tard, que cette formalité fût nécessaire : les flibustiers n'affichaient pas un respect exagéré de la forme.

Et ce même jour, il mit à la voile.

Il commença par ravager la côte de Carraque, captura deux navires hollandais et trois anglais, et les conduisit au port de l’île française de Sainte-Croix, dans l'Amérique méridionale. Les prises y furent jugées, déclarées valables, et liquidées. Il choisit la meilleure pour la monter, au lieu de son corsaire qu'il abandonna. Il la baptisa encore une fois la Machine, et la fit caréner.

Dès qu'elle fut en état de reprendre la mer, il appareilla, le 6 juillet 1694. Ayant appris que plusieurs bâtiments anglais devaient partir de l’île de Nièves pour aller en Angleterre, il s'embusqua aux Bermudes, et les guetta. Le 27 juillet, ils furent en vue : c'étaient trois vaisseaux, une flûte et une caïche. L'un des vaisseaux portait vingt-quatre canons et servait de convoi aux autres.

on

La journée tirait à sa fin. Il était trop tard pour les attaquer : Maufauban se contenta de les garder à vue toute la nuit. Le 28, à six heures du matin, il se prépara au combat, hissa flamme et pavillon français et, de son canon et de sa mousqueterie, commença le feu. Deux des vaisseaux s'enfuirent en ripostant, et lui tuèrent deux hommes. Pendant deux heures, il combattit le convoi. Les deux autres navires anglais se sauvant chacun de son côté, il les poursuivit, et, vers neuf heurés, lés captura lun après l'autre : c'étaient l’'Endeavour, de cent tonneaux, huïit canons et treize hommes d'équipage, capitaine Jean Daguer, et la Bonne-Aventure, de cent cinquante tonneaux, siX canons et quinze hommes, capitaine Mathieu Thomas.

Après quoi, il prit en chasse le convoi qui fuyait à toutes voiles, le rattrapa sur les quatre heures de l'après-midi, et le força à amenér son pavillon : ce vaisseau Ss’appelait le Loup, capitaine George Palvis ; il jaugeait de troïs cent cinquante à quatre cents tonneaux, et portait vingt-quatre canons ét trente-deux hommes.

Les navires capturés portaient des cargaisons de marchandises diverses, principalement de sucre. Montaban y installa des équipages de prise, et nn Lee les prisonniers à son bord.

Ses hommes, « par nécessité », explique-t-il, pillèrent les hardes des hommes de l’équipagé du Loup : ils venaient des pays chauds, passaient dans ün eélimät

plus froid, et n'avaient pas de quoi se vêtir. Le maître du Loup se plaignit qu'on l'eût soulagé de 20 écus en argent. À part cette peccadille, les flibustiers se conduisirent correctement : aucun prisonnier ne fut Mmaltraité, aucun coffre, aucune armoire ne furent forcés. Montauban réquisitionna un baril de sucre qu'il mélangea à du millet pour nourrir son monde, et se fit remettre leurs papiers de bord par les capitaines pris.

Les vents étant contraires, il ne pouvait songer à ramener son butin à la Martinique. Il décida de le conduire à Bordeaux. En route, à hauteur de Gibraltar, il s'émpara sans coup férir d’un quatrième navire anglais chargé de sel, et qui, cependant, montrait une vingtaine de canons à ses sabords. Le 29 août, Montauban essuya une violente tempête qui le sépara de ses prises ; la dernière continua sa route sur La Rochelle, où elle aborda. Montauban retrouva le lendémain les trois autres, et les entra sans plus d’encombre au port de Bordeaux.

Là, le ro septembre, il fit sa déclaration devant les juges de l’Amirauté et Table de marbre de Guyenne, et remit aux mains du tribunal les cinquante-huit prisonniers qu'il ramenait. Et il reçut des juges, conformément à l'usage observé aux Antilles, la liberté dé choisir, pour le monter dorénavant, celui des

188 * ! GHAPITRE XIII

vaisseaux pris qui lui conviendrait le mieux, et de. vendre le sien. |

Ses flibustiers n'avaient pas vu la France depuis longtemps. Les voici dans une grande ville où règnent les plaisirs et l’abondance : ils en profitent. Sur le bruit des riches prises auxquelles ils auront part, marchands et aubergistes leur avancent tout l'argent qu'ils demandent : ils le jettent par les fenêtres à la poignée. [ls passent les nuits à se divertir ; le jour, ils courent les rues en masques, et se font porter en chaises avec des flambeaux allumés en plein midi. Bref, toutes les folies. « Ces débauches en firent crever quelques-uns », nous confie Montauban. Quatre désertent. Pour conserver le réste, le capitaine se hâte de remplacer les hommes qui manquent par des jeunes gens de Bordeaux, et de les exercer au tir des fusils boucaniers, où les flibustiers sont passés maîtres. Il presse le ravitaillement de la Machine, et prend le large au mois de février 1695. |

Ïl croise sans succès aux Açores, puis quatorze jours autour des Canaries : on lui avait signalé des navires hollandais qui devaient y aborder. Mais ils lui brûlent la politesse et entrent au port avant qu'il ait pu les atteindre. [l cingle alors vers les Iles du Cap-Vert.

Dans la rade de l’île de Mai, sa chaloupe va reconnaître deux navires anglais, mouillés tranquillement, deux interlopes de trente canons chacun. Montauban décide de les enlever à l’abordage. Dès que les Anglais devinent son intention, ils coupent leurs câbles, où

ils amarrent leurs chaloupes, et s'enfuient. Montauban les chasse en vain toute la journée : la nuit les lui dérobe. Il revient à la rade, lève les câbles et les ancres, et coule les chaloupes. Après quoi il va faire de l’eau et espalmer son corsaire à l’île Saint-Vincent,

Une barque portugaise lui ayant signalé deux corsaires anglais de vingt à trente canons qui se radoubaient non loin de là, à l’île de Feu, à la suite d’un combat, il y court : trop tard; ils étaient partis sans laisser d'adresse. I se dirige alors vers la côte de Guinée. Au cap des Trois-Pointes, il rencontre une frégate hollandaise de trente-quatre canons, servant de garde-côte; pour la tromper, il arbore pavillon hollandais, et, quand il se trouve à portée, il fait mettre pavillon français.

Il échange avec elle des bordées de canon pendant toute la journée, sans parvenir à lui gagner le vent ni à s'approcher assez près pour utiliser ses fusils boucaniers. Elle va mouiller sous la forteresse des Trois- Pointes, où se trouvaient deux autres navires hollandais armés en guerre de quatorze et vingt-huit canons. Ces trois bâtiments n'allaient-ils pas s'entendre pour lui tomber dessus de compagnie ? Montauban l'espère, et manœuvre en les défiant : ils ne bougent pas. Peutêtre le garde-côte est-il trop incommodé par son premier combat pour oser en affronter un second. Il ne faut pas songer à les attaquer sous le canon de la forteresse, et Montauban a le regret de devoir les abandonner.

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