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li fait alors route pour San-Thomé, et, en allant reconnaître le cap Saint-Jean, il enlève sans peine un navire anglais de vingt çanons, porteur d'un riche chargement : trois cent cinquante nègres, des denis d’éléphant, et de la cire. Les nègres étaient primitivement au nombre de cinq cent cinquante; mais ils s'étaient révoltés, le capitaine anglais dut en tuer quelques-uns, et d’autres se sauvèrent dans sa chaloupe qu'ils lui enlevèrent.
Un peu plus loin, à hauteur de l’île du Prince, Montauban s'empare d’un petit corsaire de Brandebourg de huit canons et soixante-dix hommes, qui piratait, enlevant les petites barques qu’il rencontrait, sans distinction de nation ni de pavillon. Il entre au port pour nettoyer son corsaire, expédie à Saint-Domingue sa prise anglaise qui sera malheureusement reprise devant le Petit-Goave, et, pour ne pas perdre de temps tandis qu'on carène la Machine, fait, avec quatre-vingi-dix hommes, une petite croisière sur de Brandebourg, mais sans résultat. Il va alors à San- Thomé troquer son petit bâtiment contre des vivres.
Ii sait que les Anglais arment à Angola trois waisseaux de guerre et un brûlot pour essayer de le prendre : nouvelle qui ne modifie en rien son projet de croiser cinq ou six mois le long de la côte d’Angola. Il quitte San-Thomé, manque un interlope hollandais chargé de 150 livres de poudre d'or, et arrive le 22 septembre à la côte d'Angola. |
Il compte se placer sur la route de deux navires
anglais chargés de nègres, actuellement au port de Cabinde, et, la nuit, court une bordée au large. Le lendemain, au jour, il aperçoit un vaisseau avec pavillon anglais qu'il prend d’abord pour un marchand, mais sur lequel il compte bientôt cinquante-quatre canons et plus de trois cents hommes.
M wa lui livrer un combat mémorable.
« Je fis toutes les manœuvres imaginables pour ne le point effaroucher », dit Montauban dans sa Relation. 11 arbore pavillon hollandais pour l’approcher plus facilement, ralentit sa marche pour faire croire à l’autre qu’il est lourdement chargé ou qu'il est embarrassé dans sa manœuvre. L’Anglais tire des coups de canon d’assurance à blanc, mais voyant que la Machine ne répond pas, à dix heures ïl lui envoie un coup à boulet.
Cette fois, Montauban riposte de même monnaie, en hissant pavillon français. À cette vue, l'anglais lui lâche deux bordées et lui tue sept hommes. Montauban, encore une fois, ne répond pas. fl a fait coucher ses fusiliers sur le ventre. Lorsqu'il est assez près de l'ennemi, il donne un signal : ses hommes se dressent et font avec leurs fusils boucaniers un feu meurtrier sur l'ennemi.
L'Anglais comprend qu'il n’en viendra pas à bout avec son canon ; fort le ses trois cents hommes, il décide d’en venir à l’abordage. Il menace en vain les flibustiers de ne leur accorder aucun quartier s'ils ne se rendent pas. Ses grappins manquent ; il donne
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de son arrière sur le beaupré de la Machine quil casse. Profitant de l'embarras où le met sa manœuvre, les flibustiers lui infligent un feu terrible pendant une beure et demie. Les Anglais doivent abandonner le gaillard et se réfugier dans l’entrepont. Là, ils font signe avec leurs chapeaux qu’ils demandent quartier. Montauban ordonne aux siens de cesser le feu, et aux Anglais de se rendre à son bord dans leurs chaloupes. En même temps, plusieurs flibustiers sautent à bord de l’ennemi. On pouvait se réjouir d’une aussi importante capture, le plus grand navire que les Anglais eussent dans ces mers.
Mais le capitaine anglais avait disposé une mèche à la sainte-barbe; il y met le feu; il gardait l’espoir de se sauver dans sa chaloupe. L'explosion se produit, formidable, et les deux vaisseaux, accrochés l’un à l’autre, volent en l'air à plus de 200 toises. On imagine le spectacle, et le fracas qui en résulte : du feu, des débris de toute sorte, des coups de canon qui partent en l'air, des mâts qui se brisent, des voiles qui se déchirent, des hommes qui hurlent.
Montauban donnait des ordres sur le pont, à l'avant de son vaisseau. Enlevé avec une partie de ce pont, il accomplit un saut périlleux prodigieux, qui lui évite d'être broyé. Il retombe à la mer, étourdi, barbotte inconsciemment, revient à Ja surface après avoir plongé, et s'accroche à un fragment de mât. La mer est couverte de débris de navires, de débris humains, de membres, de parties de corps presque tous embro-
chés dans des éclats de bois. Vision horrible : deux demi-corps où subsiste un reste de vie émergent de temps à autre au-dessus des vagues, et, lorsqu ils se renfoncent, laissent sur la mer une large tache rouge.
Apercevant quelques-uns des siens qui flottent comme lui, notre capitaine les hèle, les encourage. Ils sont [à quinze ou seize, chacun sur une épave; ils se groupent auprès de leur chaloupe quelque peu endommagée, mais dont le canot est intact. Ils réussissent à dégager ce canot et à sauter dedans. Ils y hissent le maître canonnier qui a eu la jambe coupée pendant le combat. Ils attrapent trois ou quatre avirons, utilisent des morceaux de planches, fabriquent une voile et un mât de fortune, s’accommodent du mieux possible, et se confient à la Providence.
Montauban s'aperçoit alors qu'il est couvert de sang. Il à reçu, en sautant, une blessure à la tête. On lui lave la plaie avec de l'urine, on fait de la charpie avec son mouchoir, et on taille une bande dans la toile de sa chemise. D’autres blessés sont pansés suivant une méthode analogue.
Pendant trois jours, la chaloupe vogue sur les flots, à l'aventure. Où va-t-elle? Ceux qui la montent n’en savent rien. Pas une terre en vue. Et pendant trois jours, les malheureux n’ont ni bu, ni mangé. Un homme, à bout de résistance, boit tant d’eau salée qu'il en meurt. Les autres vomissent celle qu'ils ont avalée. Montauban nous dit qu’il enfla considérable-
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ment par la suite : une hydropisie, suivant lui, dont il ne fut guéri que par une fièvre quarte qu'il garda longtemps. Pour le moment, le feu de l'explosion lui a brûlé les cheveux, le visage, et un côté du corps; il rend lc sang par le nez, les oreilles et la bouche.
Constatant en mer un courant, il sait que ce flot vient du port de Cabinde. C’est une indication. Il faut remonter ce courant à force de rames. Mais ses hommes sont épuisés, el, pour comble de disgrâce, le vent leur. est contraire. Ils y renoncent, comme à l'espoir de gagner le cap Corse. Il ne leur reste qu'à aborder la terre au plus près, après un ultime effort pour passer la barre. Sitôt qu'ils ont pris pied, l’un d'eux part en reconnaissance, à la recherche de quelque nourriture. Par bonheur, il découvre un étang formé par la mer avec laquelle il communique par un canal, et où de nombreuses huîtres sont attachées à des racines. Les affamés les ouvrent avec leurs couteaux, et s’en régalent pendant deux jours.
Le troisième jour, Montauban partage son monde en trois petites troupes, qu'il envoie dans les terres chercher des vivres. Il en conduit une de sa personne. Mais ils ne découvrent aucune trace d'habitations, et ne voient que des buffles qui fuient au loin à leur approche. Le soir, ils reviennent manger des huîtres. Le lendemain, ils décident de gagner le cap Lopez, sous le vent du cap Corse. Les nègres ont coutume d'y apporter des vivres qu'ils échangent contre de la cammelote aux vaisseaux qui viennent dans ce port faire de.
l’eau et du bois, et qui tirent des coups de canon à leur arrivée pour les prévenir.
Une ïois là, Montauban en rencontre une bande qui mène grand bruit. Il en reconnaît plusieurs : hélas! Il est si bien défiguré que lorsqu'il se donne à eux pour le capitaine Montauban, ils le prennent pour un imposteur. Il leur dit en leur langue qu'il meurt de faim; il les supplie de lui donner à manger ainsi qu'à ses hommes. Les nègres n’en font rien. Alors il les prie de les mener au prince Thomas, fils du roi du pays, auquel il eut précédemment occasion de rendre service. En passant devant les habitations de ces nègres, il en obtient quelques bananes. Le lendemain, il est mis en présence du prince Thomas. Le prince non plus ne veut pas le reconnaître tout d’abord, malgré ses affirmations en portugais et en nègre.
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Mais ce prince se rappelle qu'en se baignant jadis tous deux de compagnie, il remarqua sur la cuisse de Montauban une cicatrice provenant d’un coup de mousquet : si la cicatrice n'y est pas, l’imposteur äura le cou coupé. Montauban l'ayant montrée, le prince l'embrasse, le plaint d’être en si piteux équipage, le garde auprès de lui, et distribue les flibustiers parmi les cases du village, avec ordre de les nourrir et de les soigner.
Le prince Thomas ayant proposé à Montauban de le
conduire auprès de son père, le capitaine accepte pour lui et ses hommes, mais demande au prince quelques pièces d’étoffe qui leur permettront de se présenter décemment. C'est chose faite trois jours après, où l'on s’embarque sur un grand canot avec lequel on remonte la rivière du cap Lopez jusqu'à un village de trois cents cases, séjour du roi, à une douzaine de lieues à l'intérieur des terres.
Le grand prêtre venait de mourir : il fallut attendre sept jours que les cérémonies de ses funérailles fussent accomplies. Les flibustiers, pendant ce temps, sont copieusement nourris de bananes, de viande d'éléphant et de poisson.
Le huitième jour, le prince Thomas vient chercher Montauban pour le présenter au roi : un grand nègre d'une cinquantaine d'années, qui sort de sa case pour honorer le visiteur, et fait, appuyé,sur cinq ou six femmes, quelques pas au-devant de lui, en prenant des airs de grandeur. Üne garde de nègres armés de lances et de fusils l'accompagne, et de temps en temps. lâche une décharge. Des tambours, des trompettes et plusieurs étendards le précèdent. Il a enroulé autour de son corps une pièce de coton rayée bleu et blanc.
Il tend la main à son hôte, geste que, dit-il, il accomplit pour la première fois. Il le fait asseoir à ses côtés, et l'interroge sur la puissance du roi de France. Montauban explique que son maître soutient en ce moment la guerre contre les Anglais, les Hollandais, Jes Allemands et les Espagnols. Sur quoi le roi nègre
se fait apporter un grand verre de cristal, dans lequel il boit du vin de palme à la santé'de Louis XIV. Dès qu'il prend son verre, tous les assistants lèvent le bras droit et le maintiennent en l'air jusqu'à ce qu'il ait fini de boire. À ce moment, les tambours et les trompettes résonnent, et une décharge de mousqueterie éclate.
Le prince Thomas ayant demandé le nom du roi de France
— Louis Le Grand, répond Montauban.
Le prince décide de baptiser de ce nom un de ses enfants âgé de sept à huit mois. Une conversation de tournure diplomatique s'ensuit. Les chefs nègres promettent de venir en cas de besoin au secours de Louis XIV avec leurs lances. Alors, nouvelle décharge, un grand cri, tambours et trompettes, et les porteurs de lances se livrent, en poussant des hurlements, à une danse guerrière qui effraye quelque peu Montauban, jusqu’au moment où le roi nègre le rassure en buvant une seconde fois à la santé du roi de France. La cérémonie s'achève sur le don de deux pains de cire qui lui est fait. |
Pendant plusieurs jours, le prince Thomas promène son hôte de village en village au milieu des réjouissances. Et comme les habitants n'étaient jamais venus à la côte et n'avaient jamais vu de blancs, ils frottaient le visage des flibustiers et leur râclaient la peau des mains avec leurs couteaux au point de leur faire mal, pour voir si cette couleur blanche résis-
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terait. Le prince Thomas dut intervenir pour faire cesser ce jeu.
Montauban revint uu village royal pour prendre congé du roi, et se rembarqua avéc 8es gens sur les canots pour regagner le village du prince Fhormas. Là, le baptême du négrillon auquel on infligea le nom de Louis Le Grand eut lieu par le ministère d’un prêtre portugais qu'on était allé chercher au cap Lopez sur un vaisseau de cette nation. « Gette cérémonie fut faite avec toute la magnificence négresse », dit la Relation de Montauban.
Jusqu'ici, nous avons établi notre récit sur un texte rédigé par le capitaine pour le ministre de la Marine, et sur un certain nombre de docurfnents d'archives. Un épisode de son séjour en Afrique a été conté par un de ces auteurs contemporains qui prenaient leurs réenseignements sur des textes authentiques, ét parfois les accommodaient à leur manière; mais rien qu'à ce point de vue celui que nous allons citér mérite d’être conservé. Il s’agit dés sérvices rendus par Montauban au prince Thomas, et qui lui valurént la protection de ce potentat africain.
« Ge jeune nègre, élevé comme le sont assez souvent les princes de l’Europe; dans l'opinion que tout est permis là où se trouve un grand pouvoir, avait plus d’une fois abusé non seulement du sien, maïs de celui même dé son père. Quoique Africain, il était né avec toutes les inclinations d’un flibustier, car il faisait räfle de tout, partout où il trouvait quelques négresses
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MONTAUBAN EE GOURAGEUX 190
qui pussent lui plaire, sans examiner si c'était la fille ou la femme d’ün ministre. En un mot, toute la cour de son père semblait lui appartenir, et par droit de conquêté et par droit de naissance.
« [1 lui était arrivé plus d'une fois de mettre le feu dans des chaumières, pour recevoir dans ses bras la timide négresse qui s’échappait des flammes, et qui n'évitait un danger que pour tomber dans un plus grand. C'était, comme le dit le proverbe, tomber de Charybde en Scylla. Ge qu’il y a de plus affreux dans cette piraterie, plus effrénée qu'amoureuse, c'est qu'il avait plus d'une fois choisi un jour de noces pour se livrer à cét horrible passe-temps; je dis horrible, car cest le passer bien mal, le temps, que de l’employer à de semblables exploits.
« Or, en Afrique comme en Europe, ou pour mieux dire comme dans tous les pays du monde, il y a une justice qui punit comme elle récompense. Voici quelle est célle qui, parmi les nègres, quand on s’y attend le moins, s exerce au grand étonnement du coupable qui se croit à l’abri de tout danger, parce qu'il est environné de gardes destinés à le défendre, et souvent tentés de l’imitér dans $es excès.
« On a ouï parlér en Allemagne d’un tribunal invisible et secret, qui, pendant les siècles de barbarie, faisait condamner les grands coupables, déposait les princes sans que l’on pût connaître quelle était la main qui portait le coup. Qui croirait qu'en Afrique on püt retrouver de notre temps une semblable institution?
Cependant le fait est attesté par Mungo-Park, ce célèbre voyageur anglais; et Montauban, qui en fut témoin avant que l'Anglais philanthrope ne füt né, nous assure si positivement l'existence de ce tribunal, qu'on doit croire avec plus de facilité et de fondement ce qu'on dit de cette institution en Allemagne et en Afrique.
« Mais revenons à Montauban et au prince nègre.
« Les excès de ce prince étaient parvenus jusqu'au tribunal invisible, érigé pour punir ou arrêter les abus trop criants du pouvoir et du crime. Il avait été informé que le prince devait épouser à une époque fixée la plus belle princesse qui fût sur la côte de Guinée. Tout était préparé pour cette solennité où l’on n'avait rien épargné du luxe barbare du pays. Déjà les jeunes époux, précédés d’une grande foule, étaient parvenus jusqu'à une enceinte d'arbres superbes aussi anciens que Îa terre, et dont les cimes s’élevaient jusqu'au ciel pendant que de leurs pieds ils semblaient toucher aux enfers. Déjà le prêtre et le chef des marabouts s'avançaient pour prononcer lés mots mystérieux qui doivent lier les deux époux, quand, au grand étonnement de toute l’assemblée, des cris horribles et une confusion épouvantable annoncent le tribunal redoutable, et répandent la terreur dans les cœurs les plus intrépides.
« Que l’on se figure des hommes armés de flèches, de bâtons noueux entortillés de deux serpents, de sabres de bois à leurs ceintures, et le visage couvert d'un
masque mystérieux qui s'élevait en forme conique, et sur lequel étaient peintes les figures les plus hideuses.
— Le prince Thomas! s’écrie le chef de la troupe; qu'il paraisse, et rende compte à la justice invisible de ses crimes, et se soumette aux peines qu’il doit subir pour les expier. Où est-il, ce prince coupable, indigne de commander aux hommes!
« Le prince ouvrait la danse avec son êpouse. À ce tumulte, à ces cris menaçants, le pied lui manque et fausse la mesure. Sa jeune épouse tombe évanouie; les parents, les amis, tout est consterné; dans cette désolation générale, le prince, environné de ses parents, de ses sujets, paraît abattu comme un Épue arbre que les vents ont déraciné.
« Déjà les prêtres et leurs ministres l'ont saisi, et, le bras levé, ils allaient le punir de ses attentats, quand, par bonheur pour lui, Montauban et tout son monde se trouvaient de la noce, et revinrent de l’étonnement que leur avait procuré cette apparition subite, et le trouble dont elle était accompagnée.
— Fourche du diable! s'écrie Montauban, on égorgera sous mes yeux mon ami Thomas, et cela le jour de son mariage? Non, de par tous les diables!
« Et ces paroles furent suivies d’un coup de fusil qui abattit le grand prêtre. Piff, paff, pan! Et voilà que tout son monde joue de l’arquebuse à son exemple sur toute la troupe justicière, tant et tant qu'il n’en resta pas un debout.
— C'est bien, mes amis, nous avons bravement
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Tel COUR OS a A ROUE T VE AT 1
délivré le prince des mains de ces vilains marabouts; jetons-les à l’eau, et recommençons la danse.
— Ah! c’est fort mal, dit le père du prince, car ceux que vous avez tués reviendront en plus grand nombre ét armeront contre nous tout ce que l'Afrique renferme de sorciers composant lé tribunal invisible.
— Allons, allons! reprit Montäuban, ne vous afiligez pas, et croyez sur ma parole que ceux-là qui sont morts sont morts. Est-ce que vous croyez aux revenants? Sottise, mon prince, repreñons nos sièges et nos verres : dansons et buvons à ceux qui, au fin fond dés enfers, boivent l’eau du Léthé. Corbleu! ce vin de palmier vaut presque du bourgogne!
« À ce mot magique, le prince nôir démanda ce que : c'était que du bourgogne. Montauban sourit de souvenir et lui dit
— Prince, imaginez tout cé que la chèvre broute de plus délicieux après le déluge, tout cé qui jeta Noé dans cette ivresse délicieuse après ce grand événement, et voilà justement ce qu'est le bourgogne. Renvoyez: moi dans ce beau pays, et quand je reviendrai vous voir, je ne vous dirai plus ce que c'est que le bourgogne, mais je vous en ferai goûter, et vous direz avec moi : Ma foil foin de l'Afrique et de son palmier, mais vive la Bourgogne et son bon vin!
« Après toutes ces belles explications qui furent sui: vies de l'enterrement des membres du tribunal invisible, puis d’une reprise de danse et d’une ivresse com. : plète, on retourna au palais, remerciant lé braÿé Mon-
tauban des services qu'il avait rendus, péndant que de son côté le chef des flibustiers promettait son appui contre les revenants si jamais ils s’avisaient de revenir, et du Bourgogne quand quelque bonné affaire le ramènerait à la cour du bon prince nègré, pendant que le jeune mari, disait en bégayant à sa jeune femme : = Je me corrigerai sans doute, car, sans le valeureux Montauban, c'eût été pour moi un vilain jour de ñoces.
—— Et pour moi donc! cher prince, reprit-élle ; aurais-jé pu y survivre?
— C'est bon, c’est bon, répondit le marié tout en chancelant, nous verrons... nous verrons la fin.
— La fin? répliqua Montauban. La fin, c’est ici comme chez nous. Ma foi, la petite noire est jolie, et vaut bien une blanche. |
— Et moi, réprit le prince, je commence à croire qu'une blanche vaut bien deux noires.
— En musique, oui, prince, mais pas en mariage, ou le diable m'emporte!
« Puis tout en riant, on se trouve au palais. Tel était le service que Montauban. dans son premier voyage, avait rendu au prince noir.
« Si Montauban avait voulu être prince dans la Guinée, sa réputation était si bien établie, surtout après le dernier service qu'il venait de rendre, qu'il est à croire qu'il se serait formé une principauté dans cette contrée. Mais de quel prix les grandeurs sont-elles aux veux d'un flibustier?
« [1 ne respirait qu'après les grandes aventures, quand un des gardes du prince Thomas vint lui dire qu'à une lieue de la demeure du roi il y avait un blanc qui était gardé comme prisonnier, et qu'il était à craindre pour lui que le même sort lui fût destiné. Ceci donna à penser à Montauban; mais fier de son courage et de son peu de monde, il prit la résolution de s adresser directement au -prince, et de lui demander la liberté du prisonnier pour prix du service qu'il avait eu le bonheur de lui rendre lui-même contre la justice secrète du pays. Et laissant tomber fortement la crosse de son fusil par terre :
— Voyons, mon prince, quel est ce blanc? Car sil est de mon pays, il faut bien que je l’y reconduise, et s’il n’en est pas, il faut encore me le donner, à moins que ce ne soit quelque Espagnol déloyal, que j'abandonnerai volontiers à votre justice, en punition des crimes que lui et sa nation peuvent avoir commis sur les malheureux Américains.
« Le prince, moitié par crainte, et moitié pour recon-
naître les services de Montauban, fit venir le prison-
nier et lui dit :
— Qui êtes-vous? Etes-vous Français? Comment la fortune vous a-t-elle amené ici?
« Le prisonnier Jui répondit ainsi :
— Je suis Anglais. Mon nom est Senelgrave. Envoyé sur les côtes d'Afrique pour le commerce et pour la traite des nègres, je suis tombé par une suite d’infortunes entre les mains du prince Thomas, et j'attends
avec langueur qu'un événement heureux ou malheureux me donne la liberté ou la mort. |
« Montauban le rassura en lui disant que le prince, à sa considération, lui donnerait sa liberté, et sur la demande qu'il en fit sur-le-champ au roi et à son fils, elle lui fut accordée. Et quand Senelgrave fut seul avec Montauban, il lui raconta son histoire.
— Comme nous étions sur la rivière du vieux Kallabar, Acqua, l’un des chefs de ce canton, vint à notre bord par la seule curiosité de voir notre vaisseau, et d'entendre la musique de l'Europe. Cette musique l'ayant beaucoup amusé, il m'invita à descendre au rivage. J’y consentis; mais connaissant la férocité de cette nation, je me fis accompagner de dix matelots bien armés et de mon canonnier. Nous trouvâmes le roi assis sur une sellette de bois, à l'ombre de quelques arbres fort touffus; je lui fis les présents d'usage, et il en parut charmé. |
« Comme je m'’entretenais avec lui, j'aperçus un petit nègre attaché par la jambe à un pieu fiché en terre. Ce petit malheureux était couvert de mouches et d’autres insectes. Deux prêtres étaient auprès de lui et paraissaient ne pas le perdre de vue. Surpris de ce spectacle, j'en demandai la raison au roi. Voici ce qu'il me répondit :
— C'est une victime que nous devons sacrifier la