PR LIRE PUR
00 CHAPITRE Xtti
nuit suivante au dieu Egho, pour la prospérité de mon royaume.
« La pitié et l'horreur Ron une si vive impression sur moi, que j'ordonnai à mes gens de se saisir de la victime pour lui sauver la vie, et j'offris d'acheter cet enfant; il ne m'en coûta qu'un collier de verre bleu qui ne valait pas trente sous. Ensuite je pris congé du roi, lui fort satisfait de mon collier, et moi très charmé d’avoir sauvé la vie à un joli petit nègre qui n'avait pas dix-huit mois.
« La veille de mon débarquement, j'avais àcheté la mère de l'enfant. À peine ce petit malheureux fut-il à bord que, le reconnaissant entre les bras des matelots, elle s’élança vers eux avec une promptitude surprenne pour le prendre dans les siens. Vous auriez peine à croire qu'il y ait jamais eu de scène aussi attendrissante.
— de le crois aisément, répondit Montauban; mais je ne puis concevoir qu'il y ait des hommes qui en achètent d’autres pour remplacer ceux qu'ils ont exterminés. Pauvres nègres, pauvres Américains! Mais continuez.
— J'arrivai dans la rade de Juida avec ma cargaison, et trois semaines auparavant le pays avait été conquis et ravagé par le roi de Dahomevy. Le carnage avait été si terrible que les champs étaient couverts d'ossements et de cadavres. La guerre s'était allumée parmi ces barbares pour un sujet assez léger. Le roi de Dahomey avait fait demander à celui de Jnida la permission
d'envoyer ses sujets pour le commerce jusqu'au bord de la mer, proposition qui fut rejetée, et qui excita cette guerre cruelle qui m'a conduit à l'état de captivité où vous m'avez trouvé. Peut-être avec plus de prudence aurais-je pu échapper à ce malheur, mais que ne peut le désir du gain sur l’hommel La soif de l'or m'a perdu.
« Le roi m'envoya dire de me rendre auprès de lui, que j'y serais en sûreté et reçu avec toutes sortes de caresses, et qu'il voulait traiter ayec moi de matières de commerce, avec des conditions également avantageuses pour lui et pour moi. Je me laissai séduire par cet appât; je partis avec plusieurs personnes de mon équipage, et plusieurs Anglais du comptoir qui m'engagèrent fort à ne pas négliger une circonstance très avantageuse au commerce britannique. Ainsi l'amour de la patrie et l'amour de l'argent me déterminèrent.
« Nous fûmes reçus, à une certaine distance, par un messager du roi, qui nous conduisit sous la garde de cinq cents hommes, au bruit continuel de leurs instruments, jusqu'auprès du camp royal. L'armée victorieuse campait dans des tentes, composées de petites branches d'arbres et couvertes de paille, de la forme de nos ruches à miel, mais assez grandes pour contenir dix ou douze soldats. Nous autres blancs, nous fûmes conduits d'abord sous quelques grands arbres, où l'on avait placé des chaises pour nous asseoir à l'ombre; mais nous y fümes tourmentés par une si grande quantité de mouches, que, malgré les soins continuels
308 CHAPITRE XIIi
des esclaves, nous ne pouvions avaler un morceau qui
ne fût couvert de cette vermine.
« À trois heures de l'après-midi, on nous fit avertir dé nous rendre à la porte royale du camp, et nous vimes sur le chemin deux grands échafauds sur lesquels on avait assemblé en piles un nombre considérable de têtes de morts. C'était là que se formaient les mouches dont nous avions recu tant d’incommodité pendant notre diner. L’interprète nous apprit que les Dahoméens avaient sacrifié dans ce lieu à leurs divinités quatre mille prisonniers de Juida. Ainsi l'homme a sacrifié son semblable dans toutes les contrées barbares pour apaiser la divinité! L'homme se trouve partout.
« Ce jour-là, nous ne vîimes pas le roi; mais nous fûmes surpris d'apercevoir une file de quarante nègres, grands et robustes, chacun orné d’un collier de dents d'hommes, qui leur pendaient sur l'estomac et autour des épaules. C'étaient les héros de la nation, auxquels il était permis de porter les dents des ennemis qu'ils avaient tués. Le nombre de ces dents faisait la différence de degrés dans l’ordre même de la valeur. La loi du pays défendait, sous peine de mort, de se parer d’un si glorieux ornement sans avoir prouvé quil venait d'un ennemi tué sur le champ de bataille.
Le lendemain, nous fümes présentés au roi, qui nous fit dire par son interprète qu'il se.réjouissait de notre arrivée; après nous avoir assurés de sa protection, il fit apporter des liqueurs, but à notre santé, et nous permit de boire à la sienne. À
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« Le mème jour, on amena au camp plus de huit cents captifs, dont un grand nombre fut choisi pour être sacrifié à ses fétiches, et les autres furent vendus comme esclaves. La première victime fut un beau nègre de cinquante à soixante ans, qui parut les mains liées derrière le dos. Il se présenta d’un air ferme et sans aucune marque de douleur et de crainte. Après la parole du prêtre, et un signe qui fut donné aux exécuteurs, un seul coup lui sépara la tête du corps. Toute l'assemblée jeta un grand cri. L'interprète nous dit que la tête était pour le roi, le sang pour les fétiches, et le corps pour le peuple. Les hommes se présentaient courageusement à la mort; mais les cris. des femmes et des enfants s’élevaient jusqu'au ciel,.et:me causèrent à la fin tant d'horreur, que je ne pus me défendre de quelque émoi pour moi-même. Obligé de prendre des précautions pour me soustraire au sort qui semblait me menacer, je risquai, comme on dit, le tout pour le tout; je cherchai à m'évader, sans même consulter aucun de ceux qui m'avaient accompagné.
— Combien étiez-vous? lui demanda Montauban.
— Dix, répondit Senelgrave.
— Vous étiez donc dix poltrons, répondit le brave flibustier. Comment! Dix blancs, car vous étiez dix, à ce que vous dites, n'auraient pas imposé la loi à tous les diables de l'Afrique? Enfin, que sont devenus vos camarades? Et morts ou sauvés, comment vous-même avez-vous pu parvenir jusqu'ici?
— La chose est simple, répondit Senelgrave. La
peur donne des ailes. Je pensais que je ne pouvais sauver mes compagnons. Je m'enfonçai dans la profondeur des bois, et à l’aide d’une boussole je me rapprochai toujours de la mer, quand je fus surpris par des nègres du prince Thomas. Malheureusement pour moi, ce prince m'a gardé longtemps, parce que je lui suis nécessaire. Il dit qu’un blanc qui a quelque esprit est pour lui un oiseau rare, et, tout en me comblant de bontés, il me retient prisonnier tout le temps que je ne passe pas avec lui. D'ailleurs, il a prétendu que je lui étais nécessaire pour apprendre à devenir chrétien, et par cette raison que je ne peux blâmer, il me gardait jusqu'ici avec autant de sévérité que l'aurait fait un païen.
— À la bonne heure! reprit Montauban. Pour avoir catéchisé un nègre, vous n’en êtes pas moins poltron, puisque vous avez eu peur et que vous avez abandonné vos camarades. Au reste, vous êtes Anglais, et vous autres vous vous connaissez aussi bien en courage qu’en religion. Soit, Monsieur, n’en parlons plus; tout péché miséricorde : j’ai obtenu votre liberté; mais jurez-moi que vous vengerez les Américains, et que
vous ne vous sauverez plus de l’ennemi, et surtout de. l'Espagnol, qui, dans le fond, n’est pas plus brave que
vous.
« Le jurement ou serment fut fait : Montauban lui serra la main;-puis :
— ï la première occasion, dit-il, nous verrons l'ou-.
vrier à l’œuvre, Adieu, Senelgrave; priez seulement
qu'il nous vienne un vaisseau, puis nous ferons nos adieux aux deux princes Thomas. »
* + # La relation de cet épisode méritait d’être reproduite. Les récits de ce temps ont une saveur spéciale, et si ce n'est toujours celle de la stricte vérité historique, elle n'en à pas moins une valeur psychologique et un charme naïf qui ne peuvent manquer de plaire au lecteur averti.
Revenons à la Relation de Montauban lui-même.
Un vaisseau anglais étant mouillé au cap Lopez, nôtre flibustier résolut de s'y embarquer. Le prince Thomas s'y opposa, ne tenant pas à le confier à des hommes d'une nation ennemie. Il l’engagea à attendre la vénue d’un vaisseau portugais. Le premier qui se présenta, à peu de temps de là, avait pour capitaine un ami de Montauban : les flibustiers y prirent passage.
Conduits à San-Thomé, dont le gouverneur leur fit « mille honnètetés », ils s'y reposèrent un mois. Montauban y fit la connaissance du capitaine d’un navire anglais qui venait de croiser à la Côte d'Or et qui l'engagea à venir à son bord, promettant de le conduire à la Barbade : là, disait-il, on trouverait de bons médecins juifs qui rétabliraient sûrement sa santé compromise. Le gouverneur portugais, se méfiant des Anglais, s'efforça vainement de rompre ce projet, et le départ eut lieu. Montauban avait cru de son honneur d'accepter les propositions du capitaine anglais.
A la Barbade, le gouverneur Russel bläma son compatriote de s'être chargé des flibustiers, auxquels il défendit sous peine de la vie de mettre pied à terre. Des médecins juifs visitèrent les malades : ils déclarèrent à Montauban qu'il ne guérirait pas s'il restait à bord. Il adressa donc une requête au gouverneur, lui demandant l'autorisation de débarquer. Les médecins se portèrent caution pour lui, et on l'installa chez un juif, où le major général de l'île lui fit de fréquentes visites, tandis qu'un capitaine-major de la garnison se présentait chaque jour pour s'assurer de sa présence.
Même le gouverneur Russel tint à constater de ses propres yeux l’état du malade. Après trois semaines de séjour, il le fit transporter chez un marchand anglais, sous prétexte qu'il s'y trouverait mieux : en réalité pour le mieux surveiller et l'empêcher de voir autant de monde. Allant au-devant de ses désirs, Montauban le pria d’enfermer ses hommes dans la citadelle. Russel lui fit observer qu'ils étaient prisonniers de guerre.
— Je le sais, répondit Montauban. Mais le capitaine qui m'a apporté à la Barbade m'a donné sa parole que je ne serais pas retenu.
Et il insista auprès du gouverneur pour obtenir sam liberté et celle de ses gens, soit contre rançon, soit en M échange des prisonniers qu'il ferait s'il réarmait en 1 course aux Antilles. 1
Le gouverneur refusa, mais en compassion de ses. | maux et de ses malheurs, il le pria d'accepter une bourse de 4o pistoles pour subvenir à ses besoins. Le”
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lendemain, il lui envoya deux de ses flibustiers pour le servir. Bientôt, Montauban se sentit mieux, et sollicita son embarquement sur le premier navire qui ferait voile pour la Martinique. Une barque d'échange envoyée par le comte de Blénac le ramena avec ses deux hommes, après qu’il eut remercié le gouverneur Russel de ses honnètetés, mais sans qu’il ait pu recouvrer aucun autre de ses flibustiers.
Débarqué au Fort-Royal de la Martinique, Montauban se présenta devant le comte de Blénac, le gouverneur, déjà attaqué de la maladie dont il allait mourir, et qui ne se lassait pas de lui faire raconter le récit de ses aventures. M. de Blénac voulait lui remettre des lettres de recommandation pour le ministre Pontchartrain, mais de telles faiblesses le prirent qu’il n’eut pas la force de les écrire, et il succomba, le soir du 10 juin 1605.
Montauban prit passage sur le navire la Vierge, qui le ramena à Bordeaux. Il débarqua « avec plusieurs sentiments différents et contraires, dit-il. Je ne sçai si je dirai adieu à la mer, tant mon dernier malheur m'a épouvanté; ou si je remonterai, pour me venger des maux que les Anglais m'ont fait souffrir; ou si j'irai recourir les mers, pour ramasser un peu de bien; ou si je demeurerai en repos, en mangeant celui que mes parents m'ont laissé. Quelque malheur qu'on ait, on
dt. CHAPITRE XIII
ne croit pas être toujours malheureux, et on veut toujours jouer. »
Il voulut toujours jouer, suivant son expression. Il reprit la mer, il retourna aux Antilles, il recommença ses courses, mais joua de malheur encore une fois, et de telle sorte que ce fut sa dernière partie.
Au retour d’une expédition, son navire fit naufrage à la côte d’une île située sur les frontières de l’Yucatan, et peuplée d’Indiens d’une férocité prodigieuse. Dans cette île croît une espèce de palmier qui, du pied au sommet, est garni d’épines longues de quatre doigts, « de figure plate, extrêmement subtiles, et pénétrantes ». Les Aroargues, ainsi se nomment les Indiens qui habitent l’île, s’en servent pour tourmenter leurs ennemis prisonniers de guerre. Ils attachent le prisonnier à un arbre, et le lardent de ces épines qu'ils plantent dans sa chair, si rapprochées qu'on ne pourrait mettre le pouce entre les unes et les autres. Le bout qui dépasse est environné de coton trempé d'huile de palme; ils y mettent le feu.
Montauban tombé entre leurs mains, ils lui infligèrent cet abominable supplice.
Un auteur lui consacra cette oraison funèbre « Brave et honnête Montauban, le plus courageux et le plus doux des flibustiers, aussi intrépide que le capitaine Alexandre Bras-de-Fer, aussi grand homme d'Etat
que Roc de La Roche, et peut-être plus redoutable que «
l'incomparable Olonnais qui termina ses jours et ses exploits d’une manière encore plus funeste, »
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