DE LAN NE
hommes et en avoir blessé de deux à cinq. Il hisse le pavillon blanc sur le fort. Les bâtiments du marquis de Bouillé arrivent à ce signal, et le débarquement s'opère en toute tranquillité. L'attaque est alors vivement menée; le vicomte de Damas s'empare des hauteurs; l'ennemi capitule. On lui prend 164 canons et 24 mortiers de fonte. Comme il ne s'était produit ni désordre, ni pillage, une gratification est accordée aux troupes : une demi-portugaise par chaque soldat ou flibustier. De plus, le marquis de Bouillé demande au roi des grâces pour Fonteneau « dont les actions courageuses méritent les plus grands éloges ».
L'expédition de Pointis contre Carthagène en 1697, de Du Guay-Trouin contre Rio de Janeiro en r715, et celle de Cassard contre Curaçao en 1713 sont fameuses. Il y en eut d’autres, en marge de la grande histoire. Elles réussissent souvent par suite du dénuement où sont laissées les garnisons. Les forts ne sont pas entretenus; ils manquent de munitions et de vivres. Les gouverneurs sont payés en nature, en sucre; les soldats ne sont pas payés du tout; pour subsister, ils louent leurs bras aux colons, ce que les gouverneurs ne peuvent empêcher, si bien qu’en cas d'alerte, ceux qui ne sont pas abattus par la maladie se trouvent disséminés aux quatre coins de l’île, et que le fort est pris avant qu'on ait eu le temps de les rallier. Et l'on ne peut que s'étonner et admirer, lorsque dans ces conditions pitoyables des poignées d'hommes eurent assez d'intelligence, de courage, et de volonté opi-
LES ISLES 3x
niâtre, pour conserver à la mère patrie le coin de sol confié à leur garde.
En 1725, Valincourt écrit dans un mémoire adressé au comte de Toulouse, amiral de France : « Nos colonies manquent de tout, n'ont ni forts en état de défense, ni soldats en nombre suffisant, et sont hors d'état de résister à un coup de main. Il n'y a pas une seule batterie en état, les canons sont en terre et les affûts pourris. »
Au cours de tout le dix-huitième siècle, la situation ne change pas. Les trois ans d’hostilités en pleine paix que la France eut à souffrir de la part des Anglais avant la déclaration de la guerre d'Amérique ne suffisent pas à secouer l’atonie du gouvernement. Au fort de la guerre, en 1780, Plucket, second sur un navire de commerce en route pour les Antilles, écrivait : « Je savais d'abord qu’on manquait de tout aux colonies françaises... J'étais convaincu que si nous pouvions parvenir à Saint-Domingue, tous les articles dont se composait notre cargaison y seraient vendus à plus de 60 p. 100 de bénéfice. »
L'existence aux Iles ne fut donc pas exactement la douce idylle entrevue à travers la littérature du siècle poudré. Gette époque vit la décadence complète de la grande tradition coloniale et maritime que quelques hommes éminents avaient perpétuée sous le gouvernement royal, depuis le quinzième siècle. Mais si la métropole, ou plus exactement le pouvoir central, manqua de clairvoyance, de prévoyance et de fermeté,
32 our CHAPITRE PREMIER
s’il néghgea son devoir, nombre d'individus firent le leur. C'est ‘une banalité que de rappeler les noms de Dupleix et de Montcalm; il en est de moins connus, qu’il serait ‘injuste d'oublier. Ceux qui les portèrent s’élevèrent; en maintes occasions, à la valeur de héros; leurs origines sont diverses et parfois troubles; ils n’en saccoplirent pas moins de grandes choses, quoique sur‘de petits théâtres, soutenus par deux qualités pri mordiales de la race, deux des plus caractéristiques et des plus solides : cette énergie indomptable dont d’ardeur' du climat tropical ne parvint pas à affaiblir les . ressorts, et aussi cette bonne humeur indestructible, qui ont toujours été à la base de l'âme française. Ces'hommes-là, nous allons les voir à l’œuvre
On trouvera les sources de ce chapitre et des suivants à la Table des nine
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La Bravoure du capitaine Philippe Plessis
Après que, malgré eux, et sur les ordres venus de la Cour, les gouverneurs se furent efforcés de détruire la flibuste, ils compensèrent au mieux cette arme dont on les privait en en forgeant une autre, ef portèrent tous leurs soins à encourager la course. Îls né tardèrent pas à en éprouver le bénéfice. Le marquis de Vaucresson s'en félicitait en ces termes, dans une lettre, qu'il adressait à son ministre, le 28 décembre 1709 :
« Quatre de nos capitaines flibustiers, nommés Borne, Plessis, Marais et Gaché, ayant fait une entreprise qui ne laisse pas d'être hardie quoi qu’on n’y ait perdu personne, j'ai cru devoir vous en faire le détail afin de vous faire connoitre que l'attention que nous avons à protéger la course, nous attire tous les jours de bons sujets. »
Les événements auxquels il faisait allusion méritaient, en effet, d'attirer l'attention en haut lieu.
Dans les derniers jours d'octobre 1509, M. de Gabaret, lieutenant pour le roi au gouvernement général
34 CHAPITRE Il
des Isles françaises de l'Amérique, et gouverneur de la Martinique, eut l’occasion d'envoyer un parlementaire à l’île d’Antigue, pour y traiter d’un échange de prisonniers anglais contre les prisonniers français et espagnols. Il désigna le sieur de Malherbe pour remplir cette mission. À côté de ses instructions officielles portant sur le cartel, il en donna d'autres, tenues secrètes. M. de Malherbe devait en toute occasion, et le plus possible, au cours de sa mission, s'instruire des forces de l'ennemi et des endroits accessibles pour une descente; s'informer des autres îles où l'on pourrait en tenter; du nombre de vaisseaux dont l'ennemi pourrait disposer le cas échéant, de leur force, et de ceux qui pourraient être attendus. S'il découvrait quelque possibilité d’un coup de main immédiat, il devait en avertir ceux de nos corsaires qu'il rencontrerait en ‘cours de route, et leur fournir tous renseignements utiles.
M. de Malherbe demeura dix jours à Antigue, remplit de point en point sa double mission, et mit à la voile pour regagner la Martinique.
Or, un Anglais, habitant Antigue, mécontent de la conduite du gouverneur à son égard, avait peu auparavant quitté cette île, et s’en était allé à l'île Saint-” Eustache, alors aux mains des Hollandais. II se fit délivrer une commission en guerre par les autorités hoïlandaises, et se mit à faire la course. Il croisait précisément devant Saint-Jean d’Antigue comme M. de Malherbe en sortait : il s'empara du bâtiment français,
sans respect pour le pavillon parlementaire ni pour lés passeports anglais et français dont il était porteur, le conduisit à Saint-Eustache où il le pilla au point de fouiller jusqu'aux poches des gens du bord, et saisit tous les papiers. La prise fut déclarée bonne par les tribunaux hollandais, en dépit des réclamations
M. de Malherbe, à son corps défendant, resta cinq jours dans la colonie hollandaise. Résolu à ne pas perdre ce temps de villégiature forcée, il examina soigneusement le terrain, repéra les endroits par où une attaque serait possible, et se rendit compte que deux cents combattants au plus assuraient la défense.
Lorsqu'il fut rendu à la liberté, lesté de fort peu de vivres, il s'était par contre muni de renseignements précieux.
Son navire devait ranger l’île de Nièves; les garnisaires du fort ne respectèrent pas plus le pavillon parlementaire que son précédent capteur, et lui tirèrent trois coups de canon, dont le dernier, de :2 livres pesant, passa au travers de la chambre et du fond de cale, et manqua le couler bas. Il fallut mettre en panne pour boucher le trou. La réparation achevée, on remit péniblement à la voile.
Sous Montserrat, le 12 novembre, M. de Malherbe
rencontra un corsaire français, la Gracieuse, comman-
dée par le capitaine Borne, qui venait de se signaler par une entreprise hardie contre les Hollandais. fl s'empressa de lui communiquer les instructions secrètes de M. de Gabaret, et il lui indiqua le moyen
de s'emparer de Saint-Eustache : il suffisait de s'adjoindre quelques autres corsaires, de manière à réunir environ deux cents hommes. « Ledit Borne topa à l'affaire », et cingla vers la Guadeloupe, où il savait devoir trouver le renfort nécessaire. M. de Malherbe s'y arrèêta lui-même pour informer du tout M. de La Malmaison, et l’inviter à engager de son côté les corsaires à agir vigoureusement.
Quittant la Guadeloupe, il passait le même jour sous la Dominique, lorsqu'il sur le capitaine Philippe Plessis et son navire le Ruby : il monta à son bord et lui conta sa mésaventure. Plessis jura le vouloir venger, « lui et la nation française insultée en sa personne », s’offrant à chercher le corsaire hollandais, à le combattre et à le prendre. M. de Malherbe lui apprit qu'il y avait mieux à faire.
Plessis, muni d'un bon pratique hollandais qui avait demeuré neuf années à Saint-Eustache, promit à M. de . Malherbe d'entreprendre l'affaire, ajoutant « qu'il en pouvoit assurer mondit sieur de Gabaret à son arrivée ». Tous deux se séparèrent, et le corsaire mit le cap sur Ja Guadeloupe où il arriva le soir du même jour. Il conféra avec son pratique hollandais, qui lui confirma l'avis donné par M. de Malherbe : deux corsaires ne pourraient prendre Saint-Eustache; quatre ou cinq y parviendraient facilement.
Le 14, il mouilla à l’anse Ferry, où l’on faisait habituellement du bois et de l’eau. Il y rencontra la Fortune, capitaine Marais, et le Dragon, capitaine Gachet.
Tous trois tinrent un premier conseil. Le lendemain 15, Borne les rejoignit; il n’avait point de poudre : Plessis lui en passa deux barils. L'accord se fit promptement entre les quatre capitaines, qui se formèrent en escadre : le Ruby, portant 6 canons et 110 hommes d'équipage; la Gracieuse, 6 canons et ho hommes; le Dragon, 4 canons et 94 hommes, la Fortune, 4 canons et 65 hommes, soit au total 20 canons et 309 hommes, sans compter les mousses.
Le 17, ils quittèrent séparément la Guadeloupe, se donnant rendez-vous à l'île Saint-Barthélemy, où ils se retrouvèrent le 18, vers six heures du matin. Ils y restèrent la journée, et levèrent l'ancre à sept heures du soir. Le Hollandais de Plessis avait indiqué l’anse des fnterlopes comme particulièrement propice à une descente. La petite escadre s'y dirigea, et l’atteignit, à onze heures, le même soir. |
Le temps était fort obscur : impossible de distinguer le point le plus facile pour atterrir; Plessis l'envoya reconnaître par son lieutenant accompagné du Hollandais; l'anse fut trouvée commode, et telle qu'on la pouvait souhaiter.
D'un commun accord, le commandement des quatre navires fut remis à Marais, afin que si les assaïllants se heurtaient à une résistance telle qu'ils fussent euxmêmes forcés, et hors d'espérance de se rembarquer, il püt sauver les bâtiments, sur chacun desquels on lui laissait quinze hommes pour la manœuvre, et les ramener à la Martinique.
Les ancres mouillées, les canots transportèrent au
rivage, d’abord une compagnie de 100 hommes sous
les ordres de Borne, comme le plus ancien; puis 90 hommes sous Plessis, et, un peu plus tard,
6o hommes sous Gachet. Le débarquement s'opéra.
sans encombre, mais on ne put découvrir le chemin conduisant au fort. [1 fallut monter sur « un morne escarpé d'une hauteur prodigieuse, et remply de raquettes ». On y découvrit une case, contenant un homme et deux femmes. On s'empara de l'homme, on l’amena aux capitaines, qui lui demandèrent un che-
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min court et facile pour aller au fort, en lui pro-.
mettant un présent s’il l’indiquait. L'homme montra la
route, et recommanda le silence. Gachet n'avait pas
encore rejoint; on l’attendit avec sa compagnie jusqu'à deux heures du matin sans le voir paraître. Ne pouvant plus différer le départ, et après avoir laissé au bord de la mer quatre hommes pour lui servir de guides, Borne et Plessis, le premier en tête, le second à l'arrière-garde, commencèrent à faire défiler leurs hommes en grande hâte, pour arriver avant le jour. Parvenus auprès du bourg, ils firent halte, assemblèrent leurs compagnies sous leurs drapeaux, l’un blanc, l’autre, celui de Plessis, mi-partie blanc et bleu, parce qu’il commandait la compagnie la plus forte.
Comme ils entraient dans le bourg, la diane com-.
mençoit à battre. Croyant le gouverneur dans sa maison, ils y postèrent cinquante hommes; mais leur
guide assura qu'il avait couché au fort, à la nouvelle
{A BRAVOURE DÜU CAPITAINE PHILIPPE PLESSIS ,g
que plusieurs vaisseaux le devaient assiéger ; il avait même fait tirer le canon d'alarme le soir précédent. Vivement, les assaillants, marchant sur les genoux et le ventre à terre, s’approchèrent, sans avoir été découverts, jusque contre les raquettes qui formaient une sorte de palissade autour des remparts.
La diane finie, les portes du fort s'ouvrirent; Borne y fit aussitôt tirer une vigoureuse décharge de coups de fusil : elles furent abandonnées. Les corsaires s’y ruèrent. Le gouverneur, nommé Isaac Lamont, se présenta sur la place en robe de chambre ; il s’apprêtait à sortir pour « aller voir Mme son épouse qui était accouchée ». Le lieutenant de Plessis s'en saisit, tandis que Borne désarmait à ses côtés un colonel de milice qui avait mis l'épée à la main, et faisait mine de se: défendre. Le gouverneur fut présenté à Plessis, qui le reçut avec béaucoup d’'honnèêteté, et ordonna de le conduire dans une chambre où se tenaient habituellement les gouverneurs. Là, il l'interrogea, lui demanda sa commisicn, ses armes, et tous les papiers de l'île. Pendant ce temps, les compagnies d'attaque semparaient des autres portes du fort, et faisaient mettre bas les armes aux cinquante-deux hommes de la garnison présents à ce moment.
Un détachement alla au-devant de Gachet qui arriva à onze heures. Les quatre drapeaux des corsaires furent plantés sur les quatre bastions, tandis que le pavillon français était arboré au centre.
À ce signal, Marais vint mouiller les quatre navires
ho CHAPITRE !
dans la rade, où il reconnut un bâtiment français dégréé, récemment capturé par deux corsaires flessinguois, l’un de trente-six et l’autre de vingt-six canons. La cargaison de cette prise se composait de sucre, coton, gingembre et autres denrées du cru de la Guadeloupe. Marais la remit en état de manœuvrer et l'expédia au port de l’île Saint-Thomas.
Le bourg fut pris aussi facilement que le fort. Quelques habitants étaient sortis en armes avec l’intention de se défendre; on en tua huit et on en blessa treize. Du côté français, on ne compta ni un tué, ni un blessé. À chaque extrémité du bourg, on choisit un magasin pour servir de corps de garde à deux compagnies. Ges diverses opérations étaient terminées à midi. Un détachement de dix hommes par compagnie garnit un poste avancé à 5oo pas des corps de garde. Ua autre de même nombre fournit les vigies.
Borne contraignit alors le gouverneur à donner du fort le signal habituel de rassemblement pour les habitants. Plusieurs détachements battirent la campagne afin de contraindre les récalcitrants à rallier. Il se présenta cent neuf hommes, avec leurs armes, qu'on leur retira, et leurs nègres qu'on ne leur laissa pas davantage.
Le 28 novembre, à la pointe du jour, les \vigies. signalèrent deux vaisseaux naviguant dans le dessein évident de mouiller à la rade. Les habitants assurèrent reconnaître les deux corsaires qui avaient pris le bâtiment français amariné par Marais dans le port. Pour .
LA BRAVOURE DU CAPITAINE PHILIPPE PLESSIS ph:
ne pas donner l'éveil, le fort arbora pavillon hollandais ; mais les canonniers firent intempestivement partir quelques pièces de canon ; les flessinguois aperçurent en même temps les quatre navires français embossés en rade : ils s'empressèrent de changer de route. Le pavillon français fut alors hissé à nouveau, et on les canonna vigoureusement du fort et des navires. Malgré un feu intense, ils se retirèrent sans dommage.
Le pays fut plus ou moins pillé, et quatre cents noirs embarqués sur les corsaires. Au 1* décembre, les chefs de l'expédition songèrent à se retirer. Avant de prendre le parti de faire faire le dégât, ils proposèrent au gouverneur et aux principaux habitants de les rançonner pour quatre-vingts nègres, ou la valeur. Le gouverneur répondit qu'il était hors d'état de les fournir, puisqu'on avait déjà pris tous ceux de l'ile ; que les lettres de change qu'il pourrait souscrire sur la Hollande ou sur Curaçao seraient infailliblement protestées et que, par suite, les otages, en garantie de ces lettres, pourriraient infailliblement en prison. Il présenta une espèce de requête, déposée depuis au grefle de l’Amirauté de la Martinique, dans laquelle il suppliait les Français de traiter les vaincus en chrétiens. |
On décida, en conséquence, de brûler et détruire tout ce qu'on ne pourrait emporter, sauf quelques méchantes cases et trois citernes laissées pour le soulagement des blessés, des femmes et des enfants. Toutes
2 CHAPITRE il
les autres citernes furent crevées ; les sucreries, au nombre de six, les maisons du bourg, à l'exception du prêche, et celles du fort furent livrées aux flammes.
Le 4, on encloua les canons, au nombre de 36 :
23 au fort, dont 14 de 18 livres de balles, poids fran-
les autres en différents endroits. On s’empara de
toutes les munitions utilisables : le reste, avec. les.
canons les plus maniables, fut jeté à la mer. À huit heures du matin, Plessis fit évacuer complètement le fort et poser une traînée dé poudre jusqu'à la porte de la poudrière. Tout étant prêt, il ordonna la prière ; après quoi, les compagnies prirent les armes : on lui présenta le pavillon du fort accompagné des quatre drapeaux des corsaires, et une mèche allumée dans un bassin. Il mit le feu à la poudre : la poudrière sauta ; l'explosion démolit les deux bastions du côté de la mer, et endommagea le reste du fort.
Un nègre, appartenant aux corsaires, ayant voulu violer une jeune Hollandaise de dix-huit à vingt ans, ils tinrent un conseil dont ils dressèrent procès-verbal ; en présence du gouverneur hollandais et des parents de la jeune fille, le nègre fut passé par les armes.
ls n'emmenèrent pas le gouverneur, eu égard à la situation de sa femme et à sa nombreuse famille, et se contentèrent, leurs navires étant trop petits pour y embarquer toute la colonie, de prendré deux habitants en vue de l’adjudication du butin. Mais avant
çais, 4 à la batterie Blanche, 4 à l’anse des Interlopes,
de s’en aller, et « en leur souhaitant à tous le bon- é
LA BRAVOURE DU CAPITAINE PHILIPPE PLESSIS 43 jour », ils engagèrent gouverneur et habitants à se souvenir qu'il leur en cuirait à nouveau, s'ils délivraient encore des commissions pour aller piller et insulter nos parlementaires. Leur politesse rappelait celle d’un commandant hollandais, qui, vers ce temps, sommait par lettre les habitants d'une île française de se rendre, et, tout en les tenant sous la menace de son canon, terminait son épître par l'assurance des sentiments « avec lesquels j'ai l'honneur d’être, Messieurs, votre très humble et très obéissant serviteur » !
Les quatre capitaines et leurs hommes se rembarquèrent à quatre heures du soir, et mirent à la voile à dix heures. Le 8, ils mouillaient en rade du fort Saint-Pierre de la Martinique, faisaient leur rapport à M. de Gabaret, en lui présentant la commission du gouverneur et le pavillon hollandais du fort de Saint-Eustache.
M. de Gabaret et le marquis de Vaucresson informèrent aussitôt le gouvernement français de ce fait d'armes. Dans sa réponse, le ministre écrivit : « Sa Majesté à été satisfaite de l’entreprise que les capitaines Borne, Gachet, Duplessis (sic) et Marais ont faite sur l’île Saint-Eustache, et qu’ils s’en soient rendus les maîtres. Elle a fort approuvé leur conduite en cette occasion, Le butin qu'ils y ont fait et la facilité avec laquelle ils ont réussi doit les exciter à faire de nouvelles entreprises. Outre les avantages qu'ils en pourront tirer, cela engagera Sa Majesté à leur accorder quelques marques d'honneur et de distinction. »
hh CHAPITRE Il
Voici, d'après Philippe Plessis lui-même, comment il employa l’année suivante :
« Le 20 mars 1710, étant en croisière à l'est d’Antigue, je fis rencontre avec mondit bateau corsaire le Ruby, d’un vaisseau de la reine d'Angleterre, cydevant garde-côtes en Irlande, nommé le Tigre, qui portoit ordinairement 36 canons, n'en avoit que 25, 18 pierriers et 87 hommes d'équipage. Sur les huit heures du matin, après luy avoir donné chasse, nous l’abordâmes après avoir essuyé plusieurs coups de canons de retraite de sa Sainte Barbe et de sa chambre ; enfin après cinq heures de combat, ayant plusieurs morts et blessés, mon batteau, tout fracassé, le mât rompu en deux endroits, et ne pouvant plus rester à côté dudit vaisseau, par rapport à une patache qui sortoit du port d'Antigue pour le secourir, me voyant hors d'état de soutenir la partie, ayant trente-huit hommes tués ou blessés, je n’eus que le temps de mettre le feu à sa poupe, et de me sauver à l'aviron hors de la portée du mousquet ; la patache qui s’aperçut que ledit vaisseau brüloit, fit vent arrière pour s’en éloigner, et un moment après il sauta en l'air, Je sauvay par charité chrétienne cinquante et un hommes qui éloit tout ce qui en restoit, à ce que m'assura le capitaine. Le reste ayant été tué dans le combat par les grenades que mes gens qui étoient sur
son pont y avoient jettées par plusieurs sabords qu'ils avoient faits à coup de hache ; le capitaine étoit blessé d'un coup d'arme qui luy traversoit l'épaule, duquel il mourut en arrivant à la Martinique.
« Le 29 juin, étant depuis 42 jours en croisière au sud de la Grenade, et ayant besoin d’un guy, je fus Je chercher en l'’isle de Cariacou qui étoit distante de o lieues de la Grenade, et prêt de partir de ladite isle pour aller reprendre ma croisière, ma vigie aperceut deux voiles; et nous ayant aperceus à l’ancre, crurent que nous étions des pescheurs qui faisions du sel. J’avois pour lors tout mon équipage à bord au nombre de 150 hommes. Voyant approcher les deux barques, je connus que c'étoit deux corsaires anglais. Je fis aussitôt descendre dans le fond de la cale tous mes gens, cependant tous prêts à faire feu lorsque je le trouverois à propos, et ne laissai avec moi sur le pont que huit hommes. Etant venues toutes les deux à la portée de canon, m'en tirèrent neuf coups dans l’espérance que j’amènerois ma flamme, mais au lieu de cela je fis filer mon cable par le bout, et je fis hisser mes voilles tout doucement pour fleur faire voir que j'étois foible de monde, et ayant bordé toutes mes voilles au vent pour ne pas filler tant, ils s’en aperçurent, et arrivèrent vent arrière avec toutes voilles dehors. Je leur donnay chasse et en joignis un, nommé le Dragon. Nous ne tirâmes pas un coup que lorsque nous fûmes amarrés avec luy, quoiqu'il tirât toujours sur nous de sa mousqueterie. Le premier feu que je
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luy fis en fut quatre coups de canon à mitraille à bout touchant, et 140 coups de fusil. En suite de quoy je leur fis jetter quantité de grenades et flacons plains de poudre qui brûla et blessa presque tous les Anglais ; aussitôt ils demandèrent quartier. Dans le moment je le fis amariner, et l’envoyai à la Martinique. Il étoit armé de 6 canons et 48 hommes, et alloient tous les deux pour faire descente à la Grenade et la piller. Je retournay en croisière, et fis deux prises avant de me rendre en cette isle.
« Le g septembre, : conduisant en cette ïsle une prise chargée de farine, je fis rencontre, en compagnie d’un autre corsaire françois, d'un corsaire. anglois ; et voulant se rendre maître de ma prise, je forçay de voilles sur luy, et m'en rendis maître sans luy avoir tiré aucun coups d'armes, ayant amené au. premier coup de canon. Il étoit armé de 4 canons et 48 hommes. Je le conduisis en rade de Saint-Pierre. »
En tout temps, les îles étaient parcourues par des officiers en mission, des fonctionnaires, des négociants qui s’efforçaient de recueillir tous renseignements sur leurs forces, leurs ressources, et relevaient les mouillages et les points d’atterrissage. Les Anglais nouaient des intelligences avec les protestants français, et nos gouverneurs trouvaient de précieux auxiliaires parmi les catholiques irlandais.
Ce fut le concours de l’un de ces derniers qui permit à Philippe Plessis de s'emparer de la Petite Barboude, én 1711.
Au début de l'année, le sieur Be hat: Irlandais,, mécontent de son gouvernement, s'était retiré à la Martinique. I} conçut divers projets d'entreprises contre les îles anglaises, et les communiqua à M .de Malherbe, qui en informa le gouverneur, M. de Gabaret. Après avoir délibéré en commun, on résolut de s'emparer de la Petite Barboude, et ce fut Plessis qui reçut l’ordre d’armer son corsaire le Ruby, monté de cent hommes d'équipage, pour transporter Bermingham dans cette île. Il devait rendre compte de ses faits et gestes à M. de Phelypeaux, commandant général,
En conséquence, Plessis appareille le 3 mars, fait route sur Marie-Galante où en passant il débarque huit habitants, puis le 7, se dirige sur la Barboude. Le 8, à quatre heures de l'après-midi, il passe devant la rade de Saint-Jean d’Antigue, où il aperçoit deux pataches mouillées hors la barre, et, dans la rade, un paquebot nouvellement arrivé d'Europe. Il continue son chemin. Au milieu de la nuit, étant au vent de la Barboude, il distingue un gros navire à l'est, et s'en approche à une portée de pistolet sans même en recevoir un coup de canon ; reconnaissant la patache d'Antigue, il s’en éloigne aussitôt. Le 9, il passe sous la serre, ne voulant pas mouiller le jour; il attend trois heures du matin pour jeter l'ancre. Cette cpéra-
48 CHAPITRE Il
tion à peine terminée, on lui tire du rivage deux coups de fusil. Il croit que les auteurs en sont les sentinelles d’un petit fort qu'il a brülé six mois plus tôt, et où il prit deux canons. Bermingham avait commandé ce poste pendant cinq mois : il crie en anglais dans le porte-voix aux gens de la côte qu'ils n'ont rien à craindre. Le bruit de la mer empêchant d'entendre leur réponse, Plessis envoie Bermingham à terre avec un canot, pour savoir à qui l'on a affaire : Bermingham reconnaît ces gens; ils font partie de l'équipage d'un corsaire, la Mignonne, et sont là depuis cinq jours avec quatorze nègres pris à la Barboude, attendant qu'on vienne les rechercher. Gomme il ne veut rien tenter en cet endroit, Plessis n'y laisse que Bermingham et un flibustier, avec ordre de se rendre au fort en feignant d'être des Anglais prisonniers dégradés par l'ennemi ; puis il va croiser vingtquatre heures au vent d'Antigue. |
Pendant ce temps, la Mignonne repasse prendre son monde. Le ro, Plessis revient mouiller au même endroit, en quête de nouvelles. À cinq heures du matin, il aperçoit une double chaloupe; il arme aussitôt son canot qui doit lui couper la route. Trois coups de fusil partent du canot : l’un d’eux tue dans la cha: loupe M. Hamilton, récemment nommé gouverneur de l'île, et qui venait prendre possession de son gouvernement. Ses compagnons, le voyant mort, se rendent, et l'on apprend d'eux que vingt-cinq hommes d’Antigue vont sous peu venir renforcer la garnison
du fort. Il importe donc de ne pas perdre de temps.
Le 2, à la pointe du jour, Bermingham envoie demander le débarquement des hommes qui uoivenñt agir avec lui ; dès qu'ils sont sur le rivage, il monte à cheval et les devance pour surprendre la sentinelle du corps de garde au bord de la mer : il y réussit, et la remet entre leurs mains. Puis il se rend seui au fort ; là, il engage le gouverneur anglais à prendre
huit de ses hommes, les plus aguerris, pour aller visi-
ter la barque la Sorcière, échouée quelques jours auparavant ; il raconte qu’elle arrivait d'Espagne, et que, de bonne source, il sait qu'elle contient une quantité d'argent. Le gouverneur ne se le fuit pas dire deux fois, et part avec les huit hommes.
Dès qu'ils ont pris l'avance, Bermingham remonte en selle, convie une partie des hommes demeurés au fort à le suivre pour prendre leur part du prétendu butin, et les conduit droit dans le gros des gens débarqués du Ruby, qui les entourent et les obligent à mettre bas les armes. Il ordonne alors à sa troupe de se diriger sur le fort, la devance encore une fois, et annonce, à ce qui reste de la garnison anglaise, l’arrivée de ce détachement qu’il précède comme étant le renfort attendu d’Antigue. On le laisse entrer sans: défiance. Mais les Anglais bientôt sont tout étonnés d'entendre les arrivants chanter un Te Deum à dix heures du matin : le fort est pris sans même que l’on ait tiré un coup de pistolet.
Le
So CHAPITRE ii
Plessis avait mis à la voile pour ne pas éveiller les soupçons. Le 13, il se présente au rendez-vous convenu avec Bermingham, et aperçoit au bord de la mer le pavillon blanc qui lui donne avis de la prise du fort. Il s’y rend, embarque sur son corsaire, outre les prisonniers, cent {rois nègres qui sy trouvent, puis « fait le dégât », c'est-à-dire qu'il incendie les habitations et les cases, crève ou encloue les canons, creuse des mines, et, le 15, fait sauter le fort. I] plante le drapeau blanc dans la savane environnante, remet à la voile vers onze heures, et s’en retourne à la Martinique, où il arrive le 17, avec ses prisonniers et ses cent trois nègres.
Un esclave valant de 800 à 1 200 livres, l'opération se soldait par un joli bénéfice.
L’Affaire Blas Michael |
L'affaire Blas Michael n'est pas unique en son genre, mais elle est typique. Les épisodes semblables pullulent au cours du dix-septième siècle dans l'archipel des Antilles. Ils forment la monnaie courante de la vie coloniale d'alors. Les documents qui subsistent, pièces de procédure et correspondances, permettent de reconstituer celui-ci dans ses moindres détails. Ce n'est, au vrai, qu’un acte de brigandage, mais caractéristique d’un état social à une époque donnée, sur un point du globe où les puissances de l'Europe occidentale jouaient une partie ayant pour enjeu leur richesse future, et, pour une large proportion, leur avenir économique.
Ses péripéties se déroulent à la côte de Saint Domingue. En songeant à la fréquence d'événements analogues, on se forme une idée du prodigieux effort d'énergie couramment dépensé par les fondateurs de cette colonie, pour défendre et conserver leur fortune naissante et leur vie.
Plus rude encore que l'existence des habitants
ba CHAPITRE Ii!
apparaît celle menée par les flibustiers, et surtout par les boucaniers. Les gouverneurs l’affirment. Ceux des boucaniers qui le purent s’empressèrent de se transformer en habitants. Les flibustiers y consentaient moins volontiers ; ils couraient la chance d'être payés de leurs peines par une fortune rapide": mais combien les risques étaient grands! Et lorsque la fortune leur avait souri dans une entreprise hasardeuse, avec quelle facilité l'argent rapidement gagné fondait entre leurs doigts ! ‘
Les gouverneurs, obéissant aux instructions venues de Versailles, tendaient de tous leurs efforts à fixer les flibustiers, à les décider à s'établir à demeure dans la colonie, à les rendre habitants. Leur activité les rendait précieux, non moins que, en cas de besoin, leur bravoure éprouvée, soit qu'il s’agit de sauvegarder la colonie même, ou de concourir à quelque expédition pour laquelle les autres ressources dont disposait le gouverneur n'auraient pas suffi. Boucaniers, flibustiers, religionnaires, déportés, forçats tirés des galères, — et d’ailleurs très appréciés pour la multiplicité de leurs talents de spécialistes en tous genres, — prisonniers évadés, engagés, aventuriers de tous poils et de tous pays, marins et soldats, gens de métiers ou d'industrie, au sens où l’on prenait alors ce mot, il y avait de tout cela à la Tortue et à la Côte, sans compter les nègres, les Indiens, et les sang-mêlé. Il en résulta à la longue la plus riche colonie que la France ait possédée sous l’ancien régime.
Les Espagnols voisins n'avaient pas vu d'un bon œil l'établissement des Français à la Tortue et à la Côte. D'une manière générale, ne se sentant pas les plus forts, ils procédaient volontiers par attentats et par coups de main sur les endroits où leurs renseigne-
ments leur signalaient la défense insuffisante et
dégarnie pour une cause ou pour une autre.
Ainsi, le 29 août 1684, profitant d'un beau clair de lune, une demi-galère espagnole, montée par quatrevingts hommes, pénètre dans le port du cap de Saint- Domingue ; trois navires marchands s’v trouvaient : les Espagnols leur tuent trois hommes, en blessent quatre, mais, s'apercevant qu'on se met en devoir de les attaquer, ils se sauvent. Très souvent, ils risquent ainsi des descentes : mais sitôt découverts, ils s’enfuient. « Ce sont de si grandes canailles qu'ils n'osent pas mettre à terre dans les foibles endroits. »
Le jour même de la publication de la trêve entre l'empereur et le roi d'Espagne, en mars 1685, montée sur des pirogues et des demi-galères, une de leurs bandes atterrit près du Port-de-Paix, pille un coral riche de huit cents cochons, enlève des noirs, et recommence au coral des Vases. L'opération coûte plus de 10 000 écus à M. de Galisson, qui avait hérité ces biens de feu M. de Pouançay, le précédent gouverneur.
Les Espagnols se montrent plus timides lorsque les flibustiers ne sont pas partis en expédition et peuvent concourir à la défense de la colonie; mais, à ce
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moment, près de deux mille d’entre eux ayant traversé le continent américain, écument la mer du Sud: d'autre part, les habitants, occupés du soin de leurs exploitations, ne montent pas toujours la garde avec l'assiduité nécessaire. Le 8 octobre de la même année
1685, un jeune engagé signale aux Espagnols la cha-
loupe qui va porter le courrier à la frégate du roi la
Favorite ; deux pirogues réussissent à enlever la cha-
loupe, avant même que le porteur des dépêches ait eu le temps de les jeter à la mer. | L’année suivante, le capitaine Prairier, de Saint- Malo, qui faisait habituellement le commerce des chevaux et des mulets avec la colonie, venait de terminer ses affaires, et quittait Saint-Christophe le 1° avril : le lendemain, à l’est-sud-est du cap Rouge de Porto-Rico, il est rencontré par le capitaine Antonio Martin, ori-
ginaire de Candie, qui se prétendait porteur d’une |
commission du vice-roi de la Nouvelle-Espagne, et commandait la Vierge-de-Populo-e-San-Antonio-de- Padoua, une frégate construite -et armée au port espagnol de Saint-Domingue, forte de 12 canons, 8 pierriers et 8o hommes d'équipage offrant un échantillon de toutes les nationalités du globe. Prai-
rier, pillé à fond, regagne à grand’peine le Cap, où il
abandonne son navire pour retourner en France.
Ces incidents abondent.
M. de Cussy, le gouverneur français, ne cesse de réclamer auprès du président de la colonie espagnole de Saint-Domingue, du gouverneur de la Havane, de
celui de Cuba, et d’autres. Il se plaint que la trêve de Ratisbonne ne soit pas observée par eux. On lui réplique en déclinant toute responsabilité à l'endroit des galiotes qui se livrent à ce brigandage; en disant que Campèche vient d’être saccagée et brûlée, — ce qui est. d’ailleurs rigoureusement exact, — et qu'il ait à faire rentrer lui-même ses pirates qui courent les mers.
Cussy observe qu’il n’en peut mais, si les flibustiers ne rentrent pas au port lorsque leurs commissions sont expirées ; il proteste qu’il ignore même où ils se trouvent. En tout cas, l'Ile-à-Vache est dépeuplée par les courses des galiotes, des demi-galères, des pirogues espagnoles ; les Français qui ont cru à la trêve se voient ruinés ; les habitants se retirent vers l'intérieur des terres. De plus, les gouverneurs espagnols gardent illégalement des Français prisonniers.
En fin de compte, Cussy ne réussit pas à obtenir des réponses positives à ses lettres et à ses réclamations. Il en est réduit à observer simplement qu’en temps de paix, les Espagnols continuent, à l'endroit de nos nationaux, toutes les hostilités du temps de guerre,
Il constate que les gens de couleur pris en diverses courses sur les Espagnols ont contracté auprès d'eux des habitudes de fainéantise et de libertinage « qui leur font avoir horreur de nos manières », Ces gens enlèvent des canots, débauchent nos nègres et se sauvent, sachant qu'à leur retour les Espagnols les
affranchiront. Ils vont jusqu'à assassiner des habi-
tants, Quant aux femmes, négresses, indiennes, quar-
teronnes, mulâtresses, Ja plupart étaient mariées dans leur pays; ne trouvant pas à subsister, elles deviennent les plus débauchées du monde et infectent tous les jeunes gens, flibustiers et autres. Cussy compte évacuer ce joli monde, Mais pareilles mesures demeurent inopérantes et le mal renaît de lui-même.
On va voir le rôle joué par ces éléments louches dans
l’affaire Blas Michael.
En 1687, le capitaine Vigneron commandait le quartier du Petit-Goave, à Saint-Domingue. Au cours de l’été, Vigneron avait transporté, en territoire espagnol, à Coune, sur la barque, un aumônier et un lot de mulâtresses et autres Espagnols rendus libres. Double avantage : on s'en débarrassait et on engageait le gouvernement espagnol à user de réciprocité:
Peu après, une douzaine de nègres et de mulâtres enlevaient la chaloupe d'un habitant français, et se sauvaient à Coune également. Ils ne manquèrent pas d'y répandre le bruit que le Petit-Goave n'était, à ce moment, pas défendu, et qu’on y comptait au plus 25 bommes, au lieu des 300 ou 4oo qui l'habitaient ordinairement. Cette nouvelle éveilla l'attention d’un aventurier corse, Blas Michacl, maître d’une galiote nommée la Pipe. À sa galiote, il adjoignit une pirogue ; 83 hommes montaient ces deux embarcations, uu ramassis de blancs, de nègres, d’Indiens et de mulâtres, gens de sac et de corde, et tout ce monde mit à la voile dans l'intention de piller, de voler,