SE CENT
d'incendier et de massacrer le plus qu'ils pourraient au
quartier du Petit-Goave.
Partis de Coune, ils relâchèrent successivement à Santiago de Cuba et à Baracca. À Santiago, un bon nombre désertèrent. Sur la plainte de Blas Michael, un juge, au nom étincelant de Louydor, fit proclamer au son du tambour qu’à tous ceux qui ne rallieraient pas le bord, il ferait appliquer deux cents coups de bâton. Ainsi quelques-uns purent prétendre, par la suite, avoir été embarqués de force. L'ordre leur fut donné de n'accorder aucun quartier à quiconque, et de tout brüler.
À Coudon (?), ceux de la pirogue s'emparent d'un habitant, Saint-Antoine, fui prennent quelques barils de tortue salée, et Fobligent à les conduire au Petit- Goave. Ils comptaient mettre à terre à minuit (9-10 août). Pour éviter aux Français le préjudice de la surprise, Saint-Antoine s'efforce de persuader aux assaillants d'attendre le point du jour. I leur remontre la facilité de s'emparer alors de tout le quartier sans
perdre un cheveu, au lieu que dans l'obscurité ils
risqueront de s'entre-tuer. Il réussit à les convaincre.
Les trois ou quatre hommes de garde au fort venaient d'être relevés de leur faction, quand le capitaine Vigneron, monté sur un demi-bastion, aperçoit un grand canot qui met du monde à terre. Î crie aussitôt :
— D'où le canot ?
Saint-Antoine répond :
— Saint-Antoine, qui vient de Léogane.
Mais Vigneron ne se contente pas de cette réponse, et redouble ses demandes. Il entend crier :
— Saint-Antoine, aux armes!
À son tour, il court en criant :
—Aux armes !
Les bandits débarquent. Quelques-uns occupent incontinent le fort ; ils brisent les armoires du gouverneur, cassent ses miroirs, enlèvent 8six ou sept barils de poudre, et fondent la vaisselle pour en faire des balles. Les autres se divisent en deux détachements. Le premier criant : « Matte ! Matte ! » se dirige
vers la demeure du procureur général Dupuis. Ce
dernier, souffrant d’un érysipèle à la jambe, descend de sa chambre, se précipite sur ses armes, en prend une qui, malheureusement, brüle une fausse amorce, et est jeté bas d’un coup de feu ; après quoi, ses agresseurs lui coupent la tête à coups de machette. Sa femme, dans un état de grossesse avancée, demandait grâce pour lui; le voyant tué, elle implore pitié pour elle-même, et l’obtient momentanément. Mais après avoir administré vingt-huit coups de machette à un jeune garçon du logis, les Espagnols reviennent
sur cette pauvre femme, la frappent à coups de baïon-
nette, et l’un d'eux lui plonge un poignard dans le
sein. Elle a cependant le loisir de demander pardon |
à Dieu, et d'aller mourir sur son lit.
Peu après, le capitaine Vigneron, ayant réuni une
douzaine d'habitants, arrive, tue trois de ces misé-.
rables à la porte du procureur général, et fait sortir le reste, qui n’avait pas eu le temps de piller la maison et n’emportait que quelques armes.
Le second détachement, fort de vingt à vingt-cinq hommes, avait été s'établir au passage de la rivière par où pouvait venir de l’Acul (la Queue) le seul secours qu'ils croyaient devoir craindre, sûrs que celui de Léogane ne paraîtrait pas avant deux jours.
Mais ce secours arrive au moment où ils ne l'attendaient pas, tue leur lieutenant et deux d'entre eux, les repousse, et rallie la troupe des habitants du Petit- Goave et de la Grande Ravine. En se retirant, les Espagnols pillent plusieurs maisons, guidés par des négresses et des mulâtresses libres qui se sont jointes à eux, et font tout autant de mal. Les Français chassent vivement cette canaïille, et réussissent à l’en-
. fermer dans le fort.
Là, les brigands se croient à l'abri, et s’imaginent qu'ils pourront, à la faveur de la lutte, regagner leurs embarcations et emporter le peu de pillage qu'ils ont fait.
Mais les nôtres les investissent étroitement, et dirigent un feu nourri non seulement sur le fort, mais encore sur la galiote et la pirogue. Ils tuent dixsept brigands et en blessent un bon nombre. La machette à la main, un habitant nommé Brasse, ancien flibustier, parvient, à la nage, jusqu'au canot des Espagnols, et,s’en empare ainsi que de l’homme qui en avait la garde.
Cependant, les gens du fort continuent à escarmoucher, et tirent sur tout ce qui paraît à leur portée dans les rues. Ils tuent trois habitants et en blessent quatre, dont un officier. Maïs bientôt, se voyant enfer més, bloqués, sans eau, sans vivres, sans plus de possibilité de tirer faute de munitions, ils ne savent à quoi se résoudre. Ils finissent par envoyer en parlementaire une femme de mauvaie vie qu'ils avaient emmenée avec eux. Elle apporte une lettre « aussi ridicule que lasche... C’est une feuille de papier dans laquelle il y a cinq ou six lignes de travers, moytié françois, italien et espagnol, par laquelle Blas Michael prie le commandant de laisser embarquer ses gens parce qu'ils ne peuvent plus se battre, et qu'il ren: droit le pillage ».
Pour toute réponse, les Français donnent vigou … reusement l'assaut, obligent les Espagnols à se rendre, désarment les quarante-sept qui restent, et Îles enferment dans des cachots. À ce moment arrivent d’une part, M. Dumas, lieutenant du roi pour la Tortue et la Côte, avec trente-cinq maîtres, et d'autre part, le major M. Deslandes avec soixante. Les gens de la Pipe et de la pirogue, voyant la tournure que prennent les événements, gagnent le large; ils étaient encore vingt et un, blessés pour la plupart, et sans chirurgien, sans eau, sans vivres, avec, par contre, dixhuit négresses ou mulâtresses qui s'étaient sauvées en leur compagnie par crainte d’un châtiment sévère pour avoir aidé les assaillants et partagé leur pillage.
L'AFFAIRE BLAS MICHAEL Gi
M. Dumas embarque le capitaine Vigneron et cinquante « bonshommes » dans la Jeanneiton et un grand canot, approvisionnés de biscuit, de lard, de bœuf et d’eau-de-vie, et leur donne l’ordre de chasser la Pipe et la pirogue. Ils ne purent les joindre. À Ia fin de l’année, M. de Gussy mit en chantier une demigalère de même gabarit que les demi-galères espagnoles marchant à la voile et à la rame, et dont la vitesse était supérieure à celle des embarcations que possédaient les colons. Cette demi-galère, de 90 pieds de quille, fut construite pour porter cent hommes el manœuvrer quarante avirons.
Le 5 septembre qui suivit l’échauffourée, les fuyards abordaient à la Trinité. Le gouverneur de la Havane, don Andrès de Moninès, en fut aussitôt informé. Il ordonna une enquête, et écrivit à M. de Cussy une longue lettre d’excuses et de regrets, qualifiant Îles auteurs du coup de main contre le Petit-Goave de rebelles, dinfâmes et de barbares, « transgresseurs désobéissants aux capitulations de la trêve et aux ordres reçus ». Il promettait de rendre le butin pillé par eux. [l priait M. de Cussy de renvoyer ceux restés en sbn pouvoir, pour les châtier avec la sévérité que méritait leur action, « comme rebelles, pirates, transgresseurs, forbans et perturbateurs de la tranquillité publique ». Il terminait cette avalanche d’épithètes par des protestations d'amitié et de bonne intelligence.
M. de Cussy prit acte de ce désaveu. Il rappela que le jour même où l'affaire se produisit, il se disposait
62 CHAPITRE ii
à renvoyer à Coune plusieurs Espagnols, et des. négresses et mulâtresses libres. La restitution de quelques « bagatelles » proposée par don Andrès de Moninès lui donnait l’occasion de manifester sa surprise que ce gouverneur passât sous silence les pillages et voleries commis précédemment dans les quartiers de Nieppe, de la Grande Anse, et de l’île à Vaches. Il désavoua de son côté les Français qui rompraient la trêve. Quant à renvoyer les prisonniers, la chose n'était guère en son pouvoir : dès le lendemain de l'attentat, le conseil de guerre s'était assemblé pou procéder aux interrogatoires.
Les prisonniers avouèrent cyniquement leur intention de piller, de brüler, et de massacrer. Un nègre mourut à la question. On découvrit que trois nègres et un Indien étaient des évadés du Petit-Goave. Quarante-deux furent condamnés à la potence, et pendus. Un jeune garçon et un nègre embarqué par force reçurent seuls leur grâce.
Quant à Blas Michael et à Pascoual Ouan — un Indien de vingt ans qui avait été, avec le premier, l’un des principaux chefs et instigateurs de l’entreprise, — ils furent rompus vifs, et leur tête attachée à la potence.
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Un exploit du capitaine Mares
Au début du mois de décembre 1759, le capitaine Antoine Mares, de Bordeaux, prenait, à la Martinique, le commandement du corsaire le Capricieux, armé de 12 pièces de canon et de 18 pierriers, monté de 120 hommes d'équipage. Le 15, il appareille et s’en va établir sa croisière au vent d'Antigue. Sa première rencontre, trois jours plus tard, est fâcheuse : trois frégates anglaises qui lui donnent chasse, et l’obligent à mouiller à la Trinité, dont nous étions alors les maîtres. Îl en repart le 27. Le 28, nouvelle rencontre d'une frégate anglaise. Mais celle-là ne le poursuit que deux heures, l'après-midi, de cinq à sept, et, ne pouvant le rejoindre, l’abandonne. Il croise alors au vent de la Barbade. Le 21, à 20 lieues au vent de cette île, il aperçoit une voile éloignée de 4 lieues, dans la direction du sud-sud-ouest. Il lui donne chasse aussitôt, et ne tarde pas à reconnaître le gréement d'un senault. Vers deux heures après-midi, il n’en est plus qu'à la demi-portée d’un canon de 4 livres de
balle. Le senault, bien armé, arbore pavillon et flamme anglais, les assure d’un coup de canon, et met bravement en travers pour attendre le corsaire.
À deux heures et demie, Mares n'en est plus quà une portée de pistolet ; il hisse pavillon français, qu'à son four il assure d’un coup de canon à boulet. L'anglais riposte de la rafale de ses canons, de ses pierriers et de sa mousqueterie, quirblesse deux: hommes et endommage les manœuvres du Capricieux. Hardiment, Mares court à l’abordage, : jette son, grappin et sa potiche ; mais celte dernière tombe sur des sacs de sciure de bois disposés sur le pont, sans produire aucun résultat : les Anglais la rejettent à la mer. Les gens du corsaire en attendaient l'effet, postés sur le beaupré et aux endroits les plus convenables pour sauter à bord du senault ; par suite de l’inefficacité de leur engin, ils sont au contraire sérieusement maltraités : le second a la moitié de l’épaule emportée par un coup de hache d’armes ; il cherche à regagner le ‘pont et demande à un matelot l’aide de sa main : au même instant, tous deux sont emportés par un. coup de canon de retraite du senault qui blesse encore le lieutenant du corsaire. Intimidés, les hommes placés sur le beaupré reculent jusque sur le pont.
Mares voit le danger d’être pris lui-même, s'il ne se met à la tête de ses gens pour tenter une deuxième fois l’abordage, Il quitte son poste, court au beaupré l'épée à la main, et, par d’énergiques et pressanis appels, parvient à entraîner ses hommes. Malheureu-
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