‹ Les iles de l'aventureChapitre 8 sur 24 · UN EXPLOIT DU CAPITAINE MARES · texte numérisé non relu

UN EXPLOIT DU CAPITAINE MARES

tudes du sort et les caprices de la fortune. Le 10 mars suivant, il écrivait au marquis de Beauharnais, gouverneur des Îles-du-Vent d'Amérique, une lettre qu'il datait du cachot du fort de Saint-Jean-d’Antigue. Et il contait sa mésaventure. Le 7 de ce mois, il croisait à 30 lieues au vent d’Antigue, lorsqu'il eut connaissance, à la pointe du jour, d’un senault armé de huit canons, et distant de deux portées de canon de quatre. Il lui donne chasse et, à huit heures du matin, J'atteint à portée de pierrier. Mais le senault se défend, endommage le corsaire, qui doit s'arrêter pour se réparer, et, de plus, sauver un de ses hommes tombé à la mer. L'ennemi en profite pour gagner du large. Mares se remet à sa poursuite, le rattrape vers trois heures de l’après-midi, et lui livre un combat opiniâtre. Il a beau lui crier par vingt fois de ne pas le contraindre à l’abordage : les gens du senault, bien retranchés sous le gaillard d'arrière fortifié de quatre grands coffres à feu, répondent à ses objurgations par des coups de canon. Il jette quatre-vingts hommes à leur bord et, à sa grande surprise, essuie encore deux coups de canon qui lui coupent deux allonges et lui enlèvent deux bordages sous bau. Il reçoit en même temps plusieurs coups d'armes à feu tirés des meurtrières ; l’ennemi, mettant le feu à ses artifices, tue et blesse une douzaine de ses hommes.

Sur ces entrefaites, on le prévient qu'il coule bas d'eau. À ce malheur, pas de remède : son unique ressource est de sauter sur'le senault avec le reste de ses

gens. Les autres avaient déjà pénétré sous le gaillard d’arrière par des ouvertures qu'ils y avaient pratiquées. Craignant l'effet de leur rage, Mares descend donner quartier aux Anglais. Il n’y en eut que deux de sacrifiés, « de façon, écrivit-il, que je fus obligé de partager ma sensibilité entre eux, mes gens estropiés et la perte de mon corsaire. Cela mérite-t1l, Mon: sieur, les mauvais traitements qu'on fait essuyer ici à moi et à mes équipages ? Nous sommes resserrés dans un cachot très étroit, et privés des secours que nous pourrions tirer du dehors. »

À titre de consolation, et pour récompenser sa vaillance, le marquis de Beauharnais demanda pour lui au roi une épée d'honneur. Elle lui fut accordée. Mares la reçut le 15 mars 1761 des mains de M. Le Vassor de La Touche, commandant général aux Iles-du-Vent

d'Amérique. Et le 14 décembre suivant, « le sieur

Mares, capitaine corsaire, ayant donné dans plusieurs occasions des preuves de son courage et de sa valeur en combattant contre les ennemis de l'Etat », recevait encore de M. de La Touche le commandement d'une compagnie de flibustiers « qui se tiendra au quartier général, sous les ordres de MM. les officiers de la

marine, chargés de ses instructions au sujet de cette

compagnie ». Et l’ordre est donné aux officiers et flibustiers qui la composent « d’obéir au sieur Mares en tout ce qu'il commandera pour le service du Roy ».

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Les fâcheux errements du capitaine Jacques Thomas

Ce n'était peut-être pas un mauvais garçon que le capitaine Jacqués Thomas. Mais M. de Cussy, gouverneur pour le roi de l'Ile de la Tortue et de la Côte de Saint-Domingue ,se montre vraiment indulgent en le qualifiant de « jeune étourdy » ; et, ma foi, c’est bien le moins qu'on en put dire.

Son père, armateur à La Rochelle, et plusieurs marchands de ce port, propriétaires de la frégate la Sublile, lui en avaient confié le commandement. La frégate prit la mer, les flancs bondés de vin, d’eau-devie, de lard et de farine ; il s'agissait de conduire cette cargaison aux Îles, où pareilles denrées ne pouvaient manquer d'être les bienvenues, particulièrement à la Tortue et à la Côte de Saint-Domingue : celte colonie

naissante ne devait pas tarder à devenir un des plus

riches joyaux de notre empire d'outre-mer ; mais, à cette époque, elle manquait de bien des choses, et. aux

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rudes gens qui y déployaient pour l'édifier une magnifique énergie, la vie était singulièrement àpre et rude.

Lorsqu'il y parvint, au mois de septembre 1684, le capitaine Jacques Thomas s’aperçut qu'il tombait mal : la côte se trouvait amplement pourvue de marchandises de même nature que celles qu'il y apportait ; ïl lui fut imposible de se défaire de sa cargaison. Gomment y parvenir, cependant ? Car il ne s'agissait pas de la rapporter à La Rochelle ! Jacques Thomas refusa le conseil que d’honnêtes gens voulaient lui donner; il eut le tort de prêter l’oreille aux propos de trois ou quatre séditieux. Et il conçut le projet de courir après les flibustiers, qui alors parcouraïent la mer des Antilles par bandes de plus de deux mille, prenaient des villes, traversaient le continent américain, et poussaient leurs expéditions jusque dans la mer du Sud. Les ayant joints, Thomas pensait, expliquait-il, leur vendre à bon compte ses victuailles. Mais comme les ennemis de l'Etat et les forbans de tous poils rendaient ces parages dangereux, comme le trafic y était actif et le commerce interlope florissant, notre capitaine songea qu’une commission de l’amiral de France, qui lui permettrait de courre sus aux ennemis et aux interlopes, accroîtrait d'autant ses chances de fortune. Il la sollicita de M. de Cussy.

Le gouverneur général comte de Blénac en avait expédié six, une dizaine de mois plus tôt, au gouverneur de la Tortue, qui ne les avait pas toutes distri-

buées. Connaissant la famille de Jacques Thomas et sûr de son honorabilité, il n’hésita pas à en accorder une au jeune capitaine. Mais comme ïl la lui délivrait le 9 janvier 1685, qu'elle était datée du 18 mars 1684 et valable exactement un an, jour pour jour, M. de Cussy lui recommanda expressément de rendre le bord aussitôt cette commission expirée, pour n'être pas considéré et traité comme pirate. Jacques Thomas promit.

Ïl renforça son équipage à cent trente hommes, car un armement en course comportait un équipage double de celui du commerce. Ainsi se trouva-t-il enrôler des flibustiers et quelques aventuriers de même acabit, qui s’ajoutèrent aux matelots plus pacifiques avec lesquels il était venu d'Europe. Son maître de navire, Abraham Brouard, un religionnaire né à Royan et pour lors âgé d’une trentaine d'années, s'était embarqué « pour faire le négoce, et non la guerre et tout ce qui s'ensuit ». Un peu inquiet des intentions de son capitaine, il se joignit au contremaître, son | compatriote et coréligionnaire, Pierre Boudecorps, pour lui demander où il les menait. Thomas répondit que c'était « en un lieu où ils ne seraient pas longtemps à faire fortune ». Sur cette agréable assurance,

ils acquiescèrent au départ.

À peine la Subltile a-t-elle gagné le large qu’arrivée près de Monte-Christo, elle rencontre deux navires de Saint-Malo, commandés, l’un par le capitaine de La Lande-Chellé, l’autre par un capitaine Thomas, propre

cousin de Jacques. Thomas le Rochelais rend visite à Thomas le Malouin, et profite de la circonstance pour le piller de quelques barriques de vin. Après quoi, il continue sa route.

Au débouquement des Caïques, il croise un anglais venant de la Nouvelle-Géorgie avec un chargement de farine, de lard et de bœuf, et trois femmes qui se rendaient à la Jamaïque. Jacques Thomas avait, paraïtil, besoin de vivres pour son équipage : il met à con-. tribution la provision du capitaine anglais, en échange d’un billet dont ce capitaine se montre satisfait, puisqu'ils se séparent « en faisant civilité ». |

Jusqu'ici, l'équipage « commercial » de la Subtile ne pouvait guère formuler d’objections à ces manœuvres. Curieux de se savoir en règle, il avait cependant prié son capitaine de lui fournir tous apaisements à cet égard, et s'était vu exhiber une copie de la commission en guerre, prouvant que les prescriptions légales étaient correctement observées. | |

Mais, en route pour le Sénégal, voici que l'on rencontre un anglais de 8o tonneaux, chargé de vin de Madère, allant de Fayal à Antigoa; le capitaine qui le commande est sommé de venir à la frégate pour subir l'examen de ses papiers. Thomas en conteste la régularité. Il embarque à son bord l'équipage anglais, avec les voiles, les manœuvres du navire, et généralement tout ce dont il estime avoir besoin; après quoi il met le feu à la carcasse, sourd aux objurgations de ses hommes qui savent que la France n’est pas en guerre

avec l'Angleterre, et que de ce brülement, il pourra leur cuire par la suite.

Thomas continue à faire voile vers le Sénégal et la Guinée, où, bien que sa commission soit désormais périmée, il compte chasser et prendre les interlopes anglais et hollandais qui infestent ces parages et causent le plus grand tort à la Compagnie. À Gorée, le 26 avril 1685, la Sublile poursuit deux bâtiments qui revirent sur elle et hissent pavillon hollandais, puis, une fois à portée de pistolet, pavillon blanc; l'un d’eux tire à boulets sur elle; meilleure voilière, elle vire de bord et tient le vent. Le lendemain, près de la rivière de Gambie, Thomas aperçoit une petite frégate arborant pavillon blanc, c’est-à-dire pavillon français; à bonne portée, elle lui envoie deux coups à boulet. Il riposte de six : pour les éviter, la petite frégate remet de l’autre bord.

Sans plus s’en embarrasser, Jacques Thomas cherche la rivière de Sierra-Leone, où il désire faire de l’eau: mais il la manque, faute d’un pratique.

Le - mai, il donne chasse à un navire qui se défend de son canon et de sa mousqueterie, et se réfugie dans une rivière trop peu profonde pour le tirant d’eau de la Subltile, qui pense s’échouer. Son capitaine s’empresse de remettre au large, d’où il envoie son canot de guerre reconnaître le navire chassé : on lui rapporte quil s'y peut compter une quarantaine d'hommes, des nègres et des mulâtres, dont on ne comprend pas la langue. TI les abandonne à leur sort,

7h CHAPITRE V

et va au cap de Monte, où il fait de l'eau, du 26 au 31 mai. Continuant à longer la côte de Guinée, il arraisonne, le o juin, un navire anglais de 120 tonneaux, armé de 12 canons, capitaine Murphy.

Ce dernier avoue sa qualité d’interlope, et, reconnaissant être de bonne prise, dit à Thomas qu'il peut disposer de lui. Thomas envoie le nommé Jean Lelong avec sa chaloupe voir ce qu’il peut y avoir de bon à prendre à bord de l’anglais. Lelong revient avec des étoffes, des lainages, et des soieries, Peut-être est-il exact que le capitaine Thomas ait voulu renvoyer ces marchandises, et que son équipage s'y opposa : ce qu'il y a de certain, c’est qu’elles demeurèrent sur la Subtile.

Jusqu'au 17, la frégate reste à l'ancre, et s’approvisionne d’eau et de bois. Ce jour-là, elle chasse un navire au vent, avec lequel elle échange trente coups de canon, et qu'elle oblige à s’échouer entre les caps de Monte et de Montsarade. Craignant pareille mésaventure, Thomas remet au large; le navire met alors ses voiles à culer, se déséchoue, et file le long de terre. À cette vue, Thomas rebande sur lui, et le lendemain le contraint une seconde fois à s’échouer au cap de Monte : l'équipage se sauve à terre avec les marchandises de son bord, le bâtiment se brise, et les gens de la Sublile n'en sauvent que deux petits canons de fonte de 2 livres. Dans la nuit du 18 ‘au r9, Thomas lève l'ancre pour rejoindre le capitaine Murphy, resté au cap de Montsarade avec une partie de son équipage.

Le capitaine d’une flûte anglaise, venant de Rotterdam, sommé de venir à bord de la Subtile, s’ 4 refuse jusqu’à ce qu'il voie la frégate mouillée à ses côtés.

Thomas constate que les papiers de cet Anglais sont établis pour l'Amérique, et obtient l’aveu que cette flûte se trouve à la côte de Guinée pour s’y livrer au commerce interlope; il y envoie prendre aussitôt du pain, du maïs, des étoffes bleues, et des futailles d’eau, qu'il échange contre les siennes, parce qu’elles sont cerclées de fer, tandis que les siennes ne le sont pas. Puis il fait mouiller la flûte près du bâtiment précédemment échoué, dont l'équipage s'était sauvé à terre, et qu'il espérait surprendre. Ces hommes avaient monté des tentes faites avec leurs voiles; ils y abritaient leurs marchandises de traite. À sa vue, ils les abandonnent, et passent de l’autre côté de la rivière. Thomas permet aux noirs de la côte de s'approprier le butin, à condition de lui livrer cet équipage, plus huit de ses Français restés à terre. Pour sûreté du marché, il prend comme otages trois des principaux noirs, et les garde à bord. Le lendemain, on lui ramène les huit Français, maïs sans l'équipage poursuivi : aussi ne relâche-t-il que le premier de ses otages, le « roi », et garde-t-il les deux autres, en leur confiant la mission de piler du maïs.

À la fin du mois, il met à la voile du cap de Monte, abandonnant le navire échoué, et le capitaine Murphy. Ïl longe la Côte-d'Or. Au cap d’Apollonia, trois canots montés par des noirs l’accostent pour traiter. II fait

prisonniers les hommes qui les montent, et recommence le même coup au cap d'Archigny, ce qui Jui procure vingt-deux esclaves à bon compte. Le r2 juillet, il s'empare d’un petit bâtiment hollandais de 5o tonneaux, et ne le relâche qu'après lui avoir enlevé toutes les marchandises de sa cargaison : étoffes bleues, toiles de coton, soieries, poudre d'or et six fauconneaux,

La Subtile commençait à se délabrer; elle comptait encore cent quatre hommes d'équipage. Jacques Thomas estime le moment venu de gagner l’île du Prince. qui appartient aux Portugais. Les vents contraires l'obligent à relâcher à la Rivière-Grande, où il perd un mois à se radouber et à faire de l’eau. Enfin, le 2 octobre, il mouilie devant l'île du Prince.

Un canot se détache du port, et, de la part du gouverneur, demande au nouvel arrivant ce qu’il veut; Thomas répond qu'il désire des vivres, et obtient l’assurance qu'il peut venir à terre en toute sûreté. Il s’embarque dans sa chaloupe avec huit des siens, plus un mulôtre portugais pris au capitaine Murphy : il comptait sans doute l'utiliser comme interprète, sans réfléchir qu'il se faisait accompagner par un témoin génant de ses hauts faits passés. fs

Au débarquer, il est salué de trois coups de canon du fort. Vers neuf heures du soir, ce canon tire à nouveau, mais cette fois un coup à boulet, qui tombe par

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le travers de la Sublile, Les hommes ne peuvent que supposer qu'un accident est arrivé à leur capitaine. Au jour, ils envoient à terre leur canot de guerre monté de sept ou huit hommes : un feu roulant l’accueille au rivage. |

Justement inquiet, l'équipage s’assemble, et, pris de scrupules peut-être tardifs, demande au maître Brouard d’exhiber l'original de la commission en guerre du capitaine : chacun constate alors qu'elle n’est pas conforme à la copie précédemment produite. Peu soucieùx de « se mettre la corde au col », ces hommes supplient le maître de les ramener à la côte de Saint-Domingue, sans chasser en cours de route aucun navire de quelque nation que ce soit, sauf les forbans et gens sans aveu. Brouard accepte. Le 3 octobre, il appareille pour l'île de l’Ascension, devant laquelle il séjourne du 7 au ro novembre, sans rien trouver de ce qu’il lui fallait pour se rafraîchir. Parvenu à hauteur des îles, l’eau et le bois lui font complètement défaut.

L'équipage souffre de cette disette. Il va mouiller à Saint-Vincent, qui appartient aux sauvages, et traite honnêtement avec eux. Le 23 décembre, à la baie de Mancenille, il rencontre la frégate la Merveille, de Saint-Malo, capitaine Prarier; il en obtient x 500 livres de viande, en échange d’un vieux nègre portugais pris au Cap d’Apollonia; on échange aussi des pièces d’étoffe contre des chapeaux, des souliers et des rubans. Après quoi, Brouard écrit au capitaine commandant

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pre) CHAPITRE Ÿ

le quartier du Cap, à la côte de Saint-Domingue, pour lui demander s’il peut atterrir en toute assurance. Ge point accordé, la Subtile jette enfin l’ancre le 30 décembre 1685, en rade du Cap.

Dès qu'il reçut avis de cette arrivée, le gouverneur, M. de Cussy, se rendit à bord; il commença par confisquer le bâtiment, en vertu de l’article 2, titre 8, de l'ordonnance de la Marine, qui veut que les propriétaires des navires soient responsables des faits du maître, mais qu'ils en seront déchargés à la condition d'abandonner le bâtiment, et le fret. Thomas ayant volé et pillé sur les nations amies et alliées de la Couronne, et ayant joint la brutalité et la cruauté à ses brigandages, la question ne faisait pas de doute.

En vertu de quoi M. de Cussy fit encore saisir ce qui se trouvait à bord et reprendre chez les habitants et les cabaretiers les marchandises que les gens de la Subtile avaient déjà négociées. Il rattrapa le tout à une aune près. [I en dressa l'inventaire fort exact, et en opéra le dépôt au greffe.

Des vingt-deux nègres arbitrairement arrêtés par Thomas, sept seulement restaient : quatre s'étaient jetés à la mer, et nul ne sut jamais ce qu'il en advint; Thomas en avait donné deux au capitaine anglais dont il brûla le navire, et trois autres au capitaine Murphy: comme on était mouillé à la rivière Grande, cinq réussirent à se sauver à terre; enfin, il en mourut un de maladie. Quant au vieux nègre parlant un peu le portugais, et qui avait été échangé contre de la viande, le

gouverneur l’envoya chercher, puisqu'il n’était qu'à 10 lieues de là, pour l’interroger et le garder. IL note, dans sa lettre au ministre de la Marine à ce sujet, que, sauf deux qui vivaient esclaves dans leurs pays, les autres étaient libres, et il estimait à propos de les renvoyer en France, pour les rendre à la Compagnie, qui, les réexpédiant en leur pays, aurait ainsi l’occasion de faire une traite avantageuse. Dans une lettre au sieur Apoil, chargé de présenter un rapport sur celte affaire, il annonce que les flibustiers voulaient lui attribuer ces sept nègres, mais il proteste que « quand il y auroit une barrique d'or », il n’y voudrait pas toucher, et cela ne le tenterait point, à moins que le roi ne l'en gratifiât, « et qu'il n’y eust pas de recherche ».

Les principaux habitants du quartier du Cap et ceux du Port-de-Paix rachetèrent la frégate à dessein de l’armer et de l’équiper pour garder la côte contre les demi-galères espagnoles qui l’infestaient. Mais la Subile, toute délabrée après une aussi longue course, avait besoin d'un sérieux radoub. Et il était sage de prévoir la nécessité pour les habitants du Cul-de-Sac, et pour le gouverneur lui-même, de contribuer aux frais. « Mais, avouait ce dernier, comme les affaires publiques sont de peu de durée et que souvent chacun veut estre maistre, je doute que cela puisse continuer longtemps. »

L'équipage ne fut pas inquiété : en somme, du jour où son capitaine ne lui donna plus d’ordres, il se comporta honnêtement. Brouard, interrogé sur le point de

savoir pourquoi lui, le maître, ne s'était pas opposé aux vols et aux violences de Thomas, confessa l'avoir tenté, mais n'avoir essuyé en réponse que des refus formels, et beaucoup de mauvaises paroles. « Je feray en sorte, écrivait M. de Cussy au ministre, qu'il ne me sera pas reproché, pendant que j’auray l'honneur de commander en ceste coste, d’avoir donné retraite à des voleurs et brigands. » Ces gens-ci pouvaient être considérés comme d’honnèêtes gens : il n'y avait donc aucun inconvénient à les garder à la colonie, ef à ne pas les inquiéter.

On ne doit pas oublier le mal que devait se donner le gouverneur pour fixer les habitants au sol et retenir les flibustiers. Tous n'avaient que trop tendance à s’en aller chercher fortune ailleurs, lorsqu'elle ne leur arrivait pas assez vite « en ces quartiers ».

Quant au capitaine Jacques Thomas, M. de Cussy ne conservait aucune illusion sur le sort de ce « jeune étourdy » : nul doute que lui et ses huit compagnons ne fussent à pendiller au bout d'une corde, aux potences de l’île du Prince.

En l'an de grâce 1735, les destinées de la petite île de Marie-Galante étaient confiées aux mains d’un vieil officier de la marine royale, Philippe de Longvilliers de Poincy, commandeur puis baïlli de lOrdre de Malte, et dont la réception dans la chevalerie datait de

Donc, le 2r février, M. de Poincy venait d'achever son diner, lorsque vers les deux heures de l'après-midi, un soldat de garde du fort vint l’avertir qu’un navire paraissait à la Pointe des Basses (Est-Quart de Sud-Est du Grand-Bourg), et rangeait les caps de la côte. M. de Poincy sortit aussitôt pour observer lui-même les allures du navire signalé : il le vit fort près de terre, les points de sa grande voile cargués, les huniers sur la misaine amurée à tribord, bordée à plat à bâbord, pour se présenter à la passe de la rade comme s’il voulait y entrer.

Un négrier de Dunkerque, la Fortune, était mouillé en rade, son capitaine absent, à Saint-Pierre. Le

maître et les matelots crurent reconnaître dans le nouvel arrivant un navire de leur port d'attache; ils lui détachèrent leur canot bien que n'en ayant pas reçu la permission. Mais, au moment de l’accoster, les gens qui montaient le canot entendirent qu'on y parlait anglais. Cela les surprit. Ils se laissèrent culer. Le patron regretta sa démarche, dont l’imprudence ne lui échappait plus. En le voyant s'éloigner, Fanglais brassa son petit hunier au vent, mit son pavillon en berne, et cria : « Venez à bord, pour l'amour de Dieu! Nous n'avons ni pain, ni eau! » Rassurés, les gens du canot accostèrent.

M. de Poincy suivait avec sa longue-vue les péripéties de cette manœuvre extraordinaire, qu'il ne s’expliquait pas, et dont l’étrangeté l’impatientait. Il fit tirer du fort un coup de canon à boulet sur le navire, pour que le canot fautif revint à terre, et que le pavillon en berne fût déployé : il n’en pouvait distinguer la nationalité. Au coup de canon, le canot aborda, le pavillon en berne fut amené, puis hissé et déployé. M. de Poïncy le reconnut pour anglais. Le navire gardait toujours son petit hunier brassé au vent.

Le capitaine s'était embarqué dans le canot du négrier. Il avait pris soin d'en retenir le maître à son bord, maïs sans la moindre affectation, et en le priant, de facon fort honnête, de vouloir bien se rafraîchir dé bon vin de madère en attendant son retour, que, sans doute, il comptait effectuer avec la même embarcation:

Le gouverneur ignorait ces détails, lorsqu'il vit

entrer chez lui, conduit par le soldat qui, au bord de la mer, à la consigne de lui amener les maîtres de bateaux, un jeune capitaine de vingt à vingt-cinq ans, bien fait, élégamment vêtu d’un surtout de très beau drap bleu à boutons d'or, et portant au côté l'épée en forme de couteau de chasse, « ce qui, nous apprend M. €} Poincy, n'étant pas ordinaire parmy les capitaines marchands anglois, me fit penser que ce pouvoit estre un homme de quelque chose, connoissant aussi lesprit du commerce de l'Etat noble de l’Angleterre, comme parmy les roturiers ». L’étranger présenta son passeport de Londres, son connaissement constatant le chargement pris à Madère, le tout en bonne forme, Il le fit avec un air d'éducation tel que le gouverneur le reçut d’une façon plus honnête que les gens ordinaires de cette sorte, Il demanda de l’eau et du pain pour aller en Virginie.

Le gouverneur témoigna sa surprise de la route choisie; Marie-Galante n’était pas sur son chemin.

Quant au pain et à l’eau, il ferait mieux de chercher à s’en procurer, soit dans les îles anglaises, où il pouvait se rendre dans la nuit, soit à la Guadeloupe, à deux heures de là. A Marie-Galante, il ne trouverait que des fruits et des mares où il lui serait peu aisé de faire de l’eau, et il se procurerait difficilement les 7 à 8 quintaux de pain qu'il désirait.

Il répondit avec douceur « et comme prévenant » que son pilote s'était beaucoup trompé, ce qui lui valait un retard dont il se montrait fort contrarié. Il

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