‹ Les iles de l'aventureChapitre 9 sur 24 · AMOR · texte numérisé non relu

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observa que les courants portant violemment à l’ouest, ce qui était vrai, il ne pourrait gagner aucune des îles indiquées, et déclara préférer faire de l’eau de puits et de mares plutôt que courir le risque de mourir de soif et de faim.

Un habitant de l’île, choisi pour servir d’internrète, s’offrit à fournir en deux jours le biscuit nécessañte, si on lui en donnait l'autorisation, Le capitaine réitéra instamment sa très humble prière d’être secouru, et le gouverneur jugea inhumaïn de lui opposer un refus formel malgré l'envie extrême qu'il en avait. Il se retourna donc vers le receveur du Domaine du Roi, convoqué pour assister à l’entrevue, et lui demanda s'il avait une objection à présenter. Le*receveur n’en opposa aucune, du moment que l'étranger s’engageait à se soumettre aux charges imposées par les articles 11, 12, 14 et 15 des lettres-patentes du roi du mois d'octobre 1527. l'Anglais déclara qu’il en supporterait volontiers le double, plutôt que de continuer à souffrir de la soif et de la faim. Dans ces conditions, le gouverneur lui permit de faire au plus tôt son eau et son pain, et commanda que l’on apportât du vin pour le rafraîchir. L’Anglais demanda encore, vu son ignorance des caps et des récifs, quelqu'un pour mouiller son navire : le gouverneur désigna Antoine Ferrère, canonnier au fort. Le canot du négrier emmena vers minuit le capitaine et Ferrère. Le navire, qui avait dérivé vers les îles des Saintes, fut mouillé. Le canot revint à terre à quatre heures.

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Le lendemain matin, M. de Poincy, de sa fenêtre, n aperçoit plus le navire. Il s’imagine que son conseil a été suivi, et commence à ne s’en plus préoccuper. Il sort, le découvre avec sa longue-vue dans le canal de la Guadeloupe, le cap sur Capesterre, ce qui le confirme dans l'idée que le bâtiment s'éloigne. Il n'y pense plus.

Mais vers onze heures, un soldat vient l’avertir que le navire reparaïît, le cap sur le fort du Grand-Bourg. Le gouverneur donne l’ordre à un sergent et à quatre hommes de se tenir prêts à aller à bord, avec un commis du receveur du Domaine. À une heure, le navire mouille hors de portée du canon : on avait expliqué à Ferrère, d’ailleurs comblé de caresses, que l’on craignait les caps et les récifs.

À deux heures, le capitaine vient à terre sur son canot, accompagné de son interprète, et se présente chez le gouverneur, auquel il tient un discours assez confus sur les courants, puis demande l'autorisation de prendre quelques volailles pour son épouse. M. de Poincy, galamment, envoie à cette épouse un mouton, deux dindes, une dame-jeanne de fort bon vin, un pwrand pot de lait dont il sait que les Anglaises sont friandes aux colonies, et deux barils pleins d’eau de ses propres jarres, le tout accueilli avec force remerciements.

Le détachement, comprenant le sergent, les quatre hommes et le commis du Domaine, part avec ordre de ne laisser embarquer ni débarquer aucune mar-

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chandise. En attendant le retour du canot, le capitaine demande à voir son fournisseur de biscuits et passe marché, M. de La Chassaigne, major de l'ile, étant entré sur ces entrefaites, la conversation se fait indifférente et même un peu froide. Mais au moment où l'Anglais s'apprête à retourner à son bord, M. de La Chassaigne, qui avait de la compagnie à soupér — ce jour étant un mardi-gras .— le prie de se joindre à eux. L'invitation est fort poliment acceptée, « si M. de Poincy le permet ». Non seulement ce dernier y consent, mais il formule lui-même une invitation à dîner le lendemain, pour le capitaine, Mme son épouse, son interprète, MM. de La Chassaigne et de Saint-Maclou et leurs dames. Après quoi, le capitaine et son interprète s'en vont souper chez le major; l'équipage du canot en fait autant dans un cabaret de l’île, le plus tranquillement du monde. Il était impossible de se douter que l’on avait affaire à des forbans.

Le lendemain, mercredi, des Cendres, le capitaine vient à terre sur son canot, avec le commis du Domaine et un soldat. Il est vêtu d'un habit camelot bleu « des plus beaux ». Il apporte un présent au gouverneur : la dame-jeanne de la veille remplie de vin de Madère, des raisins secs de Madère, et douze assiettes d’étain de Cornouailles. Très honnêtement, et : tout en faisant sentir combien il était obligé de cétte offre, M. de Poincy déclare qu'il n’a pas l'habitude de recevoir de cadeaux, et qu'il est trop vieux pour rien changer à ses habitudes. L’Anglais se montre surpris

de ce refus; un tel cadeau n’est que bagatelles, dit-il, et Mme son épouse a beaucoup insisté pour qu'il füt offert au gouverneur, qui se décide à’ l’accepter, ce dont l’autre paraît fort aise.

L'heure de la messe vient de sonner : M. de Poincy prie son hôte de trouver bon qu'il s'y rende. Poliment, le jeune homme exprime combien il serait fâché de le gêner, et va voir où en est la fabrication de son biscuit. Après la messe, M. de Poincy rentre chez lui, où le capitaine le suit, en attendant l'heure du diner. Bientôt, les autres invités arrivent : M. et Mme de La Chassaigne, M. et Mme de Saint-Maclou, le Père Yves, carme, curé de la paroisse, des fonctionnaires et des marchands de l'île.

Une demi-heure plus tard, voici venir la dame anglaise et l'interprète. M. de Poincy va au-devant de cette dame, lui donne la main, et la présente aux autres. Elle n’ouvre la bouche ni pour manger, ni pour parler, s’excusant sur l’incommodité de la chaleur, qui n'était cependant pas excessive ce jour-là. On sut plus tard qu’elle avait obéi à une injonction formelle de son prétendu mari.

Au deuxième service, le capitaine anglais se met à vanter la bonté et la beauté de son navire, et invite les convives à y prendre une collation dans le courant de l'après-midi. M. de Poincy s'excuse, arguant d’une difficulté d’avaler dont il est incommodé depuis douze ans, et qui l’oblige à ne manger que du riz, comme les Orientaux. Le capitaine ne fait plus tout d’abord

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allusion à son offre, mais il y revient avec insistance, quelqu'un ayant affirmé que Mmes de La Chassaigne et de Saint-Maclou n'avaient jamais mis le pied sur aucun navire, M. de Poincy accorde Ia permission demandée, et l’Anglais, tirant sa montre « d’or » et constatant qu'il est deux heures, s’absente poliment afin de donner à ses gens des ordres pour la collation.

Les dames, pressées de s'y rendre, ne veulent pas prendre le café à terre, de sorte que l’on se lève de table assez vite. On passe dans la chambre du gouverneur, qui, à ce moment, sort par une porte différente pour entrer dans un office et y donner quelques ordres : l'interprète y paraît soudain, l’attire dans un coin, lui présente un papier, et, la voix mal assurée, pâle comme un mort, tremblant de tous ses membres, dit, avec des génuflexions continuelles

— Monseigneur, je remets entre les mains de Votre Excellence ce papier important; c’est le prix de ma vie; je vous prie de me la sauver. Je me retire aussitôt pour n'être pas suspect : si on me voyait vous parler en particulier je serais massacré.

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+ M. de Poincy lit le papier et demeure abasourdi. Il songe à la difficulté de s'emparer du navire les armes à la main : les brigands sont forts, audacieux, pleins d'armes, lui apprend-on. Et lui se trouve seul avec le major; une partie des quarante soldats dont il dispose est malade, l’autre est occupée à travailler au dehors.

Des trois officiers que le roi entretient en garnison dans l'île, pas un ne s’y trouve. Les habitants sont éloignés, dispersés, et difficiles à rassembler. Au reste, ils craignent les forbans comme « hommes dont les sentiments ne sont pas ordinairement de premier ordre ». Il n'y a cependant pas un moment à perdre; le salut du commerce des îles dépend pour longtemps des événements qui vont suivre immédiatement. Le gouverneur détourne son esprit de ces réflexions pénibles, pour se souvenir de sa fermeté et de son sang-froid éprouvés; il peut compter sur son expérience de quarante années de guerres, sur la vigueur de son tempérament, et le secours de la Providence.

Il met le papier dans sa poche, dissimule l'altération de ses traits, rentre dans sa chambre, et, s'adressant aux dames :

— Je veux absolument que vous preniez de mon café : mes gens m'ont dit qu'il seroit meilleur que celui du capitaine anglois.

Puis il sort sans affectation appelle M. de La Chassaigne, le met en deux mots au courant de la situation, et lui donne l’ordre d’aller vivement au fort réunir un détachement de soldats prêts à partir au premier signal. Au même moment, se présentait à lui le capitaine du négrier de Dunkerque, revenu de Saint- Pierre : le gouverneur lui indique un itinéraire, en lui confiant la mission de passer sans faire semblant de rien dans les habitations prévenir les colons de se saisir des matelots anglais du canot dès leur retour à

terre. Sitôt que ce canot aura abordé, le major y enverra son détachement pour en conduire l'équipage en prison. Mais il est essentiel d'agir vite et sans bruit, pour n'’éveiller aucun soupçon à bord du navire.

Le capitaine anglais se tenait au bord de la mer, attendant le retour de son canot. M. de Poincy envoie un sergent d'ordonnance le prier de revenir prendre le café, en l’engageant à ne pas demeurer ainsi au grand soleil. Peut-être ce sergent laisse-t-il percer trop d'autorité dans le ton de sa voix : son interlocuteur a une seconde d’hésitation. Mais sur une nouvelle injonction, il se décide à le suivre.

Le gouverneur avait eu le temps de confier le secret à M. de Saint-Maclou et au sieur Jorre, l'un des convives; il leur enjoint de sortir de la chambre, et d'y rentrer sur les talons de l'Anglais, pour lui saisir les bras par les coudes, pendant que lui-même, de Poincy, l’arrètera. | i … En effet, le forban est à peine entré dans la chambre, que de Poincy prend une épée, et la lui pointe sur l'estomac en le saisissant au collet; de Saint-Maclou lui tient les bras, et Jorre lui ôte violemment son épée. Le sieur Pontonnier, un autre convive, arrête l’interprète « par politique »; on les fouille pour s'assurer qu'ils ne cachent pas d'armes sur eux; des nègres du gouverneur leur lient les pieds et les mains, et les gardent dans une autre pièce. De Poincy fait « serrer » la prétendue épouse dans un coin de la ruelle de son lit, puis court au bord de la mer. En route, il ren-

UNE GAPTURE DIFFICILE gi

contre M. de La Chassaigne, qui a arrêté lui-même le patron du canot, lequel est le propre lieutenant du forban. Quatre autres brigands sont également saisis. Le gouverneur donne l’ordre de les mettre aux fers, et retourne chez lui, avec un détachement pour conduire au cachot « ce scélérat de capitaine forban, qui, dit-il, sous le nom du vrai capitaine qu'il avoit assassiné, me trompoit depuis quarante-huit heures pour me demander de subvenir à ses besoins ».

Restait à s’emparer du navire : on n'avait pas les moyens de le faire, les armes à la main. À la première alerte, les bandits couperaient les cäbles, et s’enfulieraient. Le temps pressait, car ils attendaient la compagnie avec leur chef. Un instant de réflexion, et le gouverneur court au fort, chambre l'interprète dans un coin du corps de garde, lui dit avec autorité que sa vie n'a pas été en sûreté avec ces gens-là, mais qu'à l'heure actuelle elle court un bien plus grand danger s'il ne dit la vérité : il sera pendu militairement dans une heure, s’il n'indique exactement le nombre des forbans restés à bord.

Cet homme témoigne sa joie en apprenant que le lieutenant forban, appelé Fréman, et qu'il redoutait par-dessus tout, est pris; puis, comptant sur ses doigts, certifie qu'il ne reste que neuf hommes sur le navire. De Poincy en sait assez.

Pour la forme, car son plan est désormais arrêté dans sa tête, il réunit en conseil M. de La Chassaigne, major de l’île; M. de Saint-Maclou, major de la milice;

92 CHAPITRE Vi ie

le sieur Pontonnier, garde-magasin du roi; le sieur Jorre, honnête homme de négociant de Saint-Pierre, qui à été gendarme autrefois; le capitaine Hardouïn, commandant le négrier; Antoine Ferrère, canonnier du roi au fort de l’île. Il demande à chacun son avis, puis propose le sien, mais fait remarquer que pour l’exécuter, il lui faut un homme ferme pour un coup de main. Ferrère lui coupe la parole, et dit qu'il sera celui-là. « Il m'en tomba des larmes de joye, écrit de Poincy; j'embrassai publiquement Ferrère, et lui promis avec sincérité que s’il périssoit à cette occasion, je lui donnais ma parole d'honneur de nourrir sa femme et ses cinq enfants le reste de mes jours, d'une partie des bienfaits du roy à mon égard. » Et Ferrère reçoit l’ordre d'aller au navire avec le canot du négrier, d'annoncer aux forbans que le gouverneur et la compagnie ont trouvé leur canot trop petit, et s'embarqueront sur ‘un petit bateau mouillé par hasard au port. Pour que l'avis paraïsse vraisemblable, M. de Saint-Maclou et vingt habitants montent dans ce bateau.

Ferrère, ayant en poche un pistolet et un ordre du gouverneur, s'acquitte de sa commission. Les forbans ne peuvent suspecter sa véracité, puisqu'ils voient le petit bateau à la voile. Les hommes du canot négrier, chacun sachant son rôle, ont suivi Ferrère, qui saisit un instant favorable pour avertir secrètement le sergent et les quatre soldats installés sur le navire depuis la veille pour empêcher le commerce étranger. Il pro-

cède de même à l'endroit du commis du Domaine, et l’engage à mettre le pied sur une doloire pour en couper le col à quelqu'un durant l’action; un jeune créole, ami de ce commis, était venu depuis le matin lui rendre visite : il prendra une épissoire pour en donner au travers du corps lorsqu'on combattra.

Le sergent, qui n’avait rien découvert de suspect, cacha son étonnement, et fit charger les fusils de sa troupe, en disant tout haut :

— Puisque M. le gouverneur vient avec la compagnie, je veux le saluer.

Toutes les dispositions sont prises; Ferrère entre en conversation avec l’un des scélérats qui montrait le plus d'apparence, et soudain lui met la main au collet et le pistolet sur la gorge en criant

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Le patron du canot et chacun de ses hommes font de même; le sergent et ses soldats pointent les baïonnettes au ventre des brigands, le commis du Domaine brandit sa doloire, et le jeune créole son épissoire. Les bandits n’ont pas le loisir de se reconnaître, et sont arrêtés. Ferrère amène le pavillon anglais, le hisse renversé, et tire un coup de canon. Il donne ainsi au gouverneur, qui le guettait avec sa longue-vue, Île signal convenu annonçant le succès du coup de main. Au bruit du canon, M. de Saint-Maclou se hâte, aborde, embarque les neuf scélérats, et les conduit à terre. M. de Poincy leur fait l'honneur de les recevoir avec un détachement. [ls sont menés au fort, et mis

oû CHAPITRE VI

aux fers. Leur capitaine est gardé seul, dans un cachot, avec une sentinelle particulière. Le capitaine du négrier était resté sur le navire forban avec la mission de le ramener le lendemain au mouillage du port, car ce jour-là il était trop tard. Ce fut chose faite le oh mars, et l'on apposa les scellés. La justice était désormais saisie.

Ce navire venait de Londres, et avait pris son chargement à Madère. En route, le contremaître, avec quelques complices, avait assassiné à coups de hache et jeté à la mer le capitaine, le premier pilote, le maître canonnier et un homme de l'équipage. La prétendue épouse était une passagère dont le chef des révoltés avait fait sa femme. L'interprète qui l'avait dénoncé était aussi un passager.

Le bruit se répandit dans l’île qu’un autre forban venait de mouiller dans ces parages, et que le marquis de Champigny, gouverneur de la Martinique, en avait fait mettre les hommes aux fers. Mais on reconnut que l’on s'était trompé, et ils furent relâchés. |

Le 25 mars, M. de Saint-Maclou était à Saint-Pierre de la Martinique, où il faisait son rapport. M. de Champigny n'avait pas de vaisseau du roi armé pour aller quérir les forbans : l'intendant prêta celui du Domaine. On y embarqua M. Nadau avec un détachement de soldats français et suisses, et les matelots nécessaires. Le 26, ce navire mouillait à Marie-Galante, et deux heures plus tard appareillait, emportant les prisonniers au nombre de seize. Les prisons du palais

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n'étant pas assez sûres, neuf d’entre eux furent enfermés dans les cachots du fort, tandis que les autres, moins chargés, étaient consignés dans un corps de garde. Le dénonciateur et la passagère trouvèrent un logement dans une maison de la ville.

Le 29 mars, le procès commençait. M. de Champigny et l’intendant écrivirent en Cour pour signaler hautement l'important service rendu aux Îles par M. de Poincy, sans verser une goutte de sang, circonstance rarissime en ce pays et en ce temps; lui, de son côté, demanda au ministre des récompenses pour ceux qui avaient coopéré au succès de l'opération, et en particulier pour Antoine Ferrère.

Il terminait sa missive par ces lignes : « Quant à celle qui me regarde et que je désire, je la trouverai parfaite et précieuse dans la nouvelle que vous voudrez bien me donner que ce service de ma part a été agréable au Roy, et que vous en avez été satisfait. »

Philippe de Longvilliers de Poincy était un de ces obscurs et admirables serviteurs du pays, dont le dévouement simple et désintéressé a si largement contribué dans tous les temps à la force et à la grandeur de la France.

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Les Malheurs du gouverneur de la Grenade

Au mois d'octobre 1673, M. de Baas, gouverneur des Iles françaises du Vent d'Amérique, avait choisi pour succéder au comte de Sérillac, en qualité de « gouverneur pour le roy de l’isle de Grenade », un jeune homme, M. de Sainte-Marthe de La Lande, qui, débutant dans la carrière et animé d’un beau zèle, passa dès son arrivée l'inspection du gouvernement qui lui était confié. | À |

Ce qu'il découvrit ne fut pas pour l’enthousiasmer, et il s'empressa de communiquer à son protecteur et chef hiérarchique, M. de Baas, le résultat peu encourageant de sa visite de l’île et des travaux défensifs destinés à en assurer la sécurité. |

Les bâtiments du fort, en piteux état, nécessitaient des réparations urgentes. La garnison. comprenait treize soldats, dont une bonne part n’avait pas la force de porter ou de tirer un mousquet. Ces hommes mon-

Attaque et débarquement de flibustiers.

trèrent leurs rations : leur subsistance payée en sucre, qui était à vil prix dans une île sans commerce, ne suffisait pas à les nourrir. La pêche formait leur unique ressource; le gouvernement dut les autoriser à s’y rendre, à tour de rôle. Cependant, six d’entre eux moururent de pauvreté et de misère : on ne disposait, pour les secourir, ni d’un chirurgien, ni d'un médecin, ni de médicaments.

Dans les magasins, pas de munitions : la mèche était pourrie; la poudre, en poussière, ne valait plus rien; une double charge, essayée dans trois canons différents, n'eut pas la force d'envoyer le boulet à plus de vingt pas. Par ailleurs, ni balles, ni.mousquets, ni plomb. Les armes en service en fort mauvâis état, et personne capable de les entretenir.

Le soir, lorsque la garde fut montée, les portes fermées et les sentinelles posées, M. de La Lande entreprit une ronde. Il entra dans le corps de garde; il le vit éclairé par un tison où on allumait les mèches. Le caporal assura qu'on ne lui fournissait ni huile, ni chandelle, et qu'il devait envoyer ses hommes chercher du bois pour faire du feu pendant la nuit.

Cependant l’île était fertile et son port avantageusement situé. Le sachant en aussi mauvais état de défense, les Caraïbes, cantonnés dans l’île Saint-Vincent, y opéraient des descentes avec leurs pirogues, et, impunément, massacraient les habitants, pillaient leurs biens, enlevaient leurs nègres.

Frois mois après avoir formulé ses réciamations,

M. de La Lande reçut trois cents barils de poudre. Ce renfort ne suffit pas à empêcher Jan Erasmus, un corsaire hollandais, avisé de la faiblesse de la Grenade, d'y débarquer ses hommes, de piller plusieurs habitations, d'enlever soixante nègres et de se rembarquer sans avoir été autrement inquiété. Peu après, ce corsaire prit une barque de l’île : il en renvoya l'équipage à terre, avec ordre d'avertir le gouverneur quil reviendrait bientôt, accompagné d'un camarade, pour s'emparer de son territoire,

M. de La Lande en avisa incontinent Mide Baas et réclama instamment des renforts sérieux : on lui expédia une compagnie de quarante-six hommes du détachement de la marine, sous les ordres de M. de La Tour. Le commandant général de la Martinique ordonna (17 décembre 1674) que ces troupes, au lieu de rester dans le fort, fussent dispersées aux endroits où les Caraïbes effectuaient habituellement leurs descentes. M. de La Tour devait s'entendre avec le gouverneur pour y établir des postes; il préféra répartir ses soldats parmi les habitations de l’île, pour les y faire travailler, et profiter de leur travail. Les habitants « en eurent rancunes »; ces troupes leur étaient plus à charge qu'’utiles, les hommes malades, leurs jambes enflées autant par l'effet de la misère que de travaux inhabituels.

De son côté, Erasmus tenait parole : il s’entendait avec un autre Capitaine corsaire de sa nation, Juriaen Arnouisen, le même qui s'était emparé du fort Panta-

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gruel, au Canada. Tous deux, montant un brigantin et une frégate légère de 8o tonneaux, armée de huit canons, partirent de Corossol, et croisèrent d’abord à la Dominique, pensant saisir les marchands au débarquer de la Martinique, mais inutilement. Devant cet insuccès, ils reprirent leur dessein contre la Grenade, cinglèrent vers le sud en passant au large de la Martinique, et mouillèrent à Saint-Vincent. [ls proposèrent aux Caraïbes la partie, leur offrant l’île après le pillage. Mais ces sauvages refusèrent leur concours, pensant bien avoir la proie sans courir aucun risque, une fois les Hollandais partis. Les corsaires s’en furent donc seuls, et mouillèrent à Cariacou, une des Grenadines peu éloignée de la Grenade, dont deux habitants s'y livraient à la pêche : ils s’en saisirent pour leur servir de guides. Quittant Cariacou dans la nuit du 27 au 28 mars 1675, ils abordèrent un quart d'heure avant le lever du jour à la Grenade, à l’anse du Grand- Mâle, située à un quart de lieue du fort.

Or, il arriva que quelque temps auparavant, un Flamand, nommé Baker, avait vendu aux habitants un certain nombre de nègres, dont le roi ordonna la confiscation à son profit En conséquence, M. de l’Arson avait reçu l'ordre de commander le vaisseau du roi l’'Emerillon, que montait M. de La Clocheterie, pour transporter à la Grenade huit agents chargés d’opérer le recouvrement de ces esclaves, avec l'indication du nombre dù par chaque habitant. L’Emerillon avait appareiïllé de la Martinique le 23 mars, et était venu

mouiller sous le fort de la Grenade le 27 à une demiportée de canon. M. de La Clocheterie mit aussitôt à terre les agents du roi, conformément à ses instructions, et leur donna ordre de se mettre à la besogne, d'accord avec M. de La Lande.

Soit « imprudence ou mauvais génie », les Hollandais, ignorant la présence de l’Emerillon, ne le découvrent pas en atterrissant. Ils jettent au rivage vingt-quatre hommes, chargés de courir au fort sous la conduite des guides, et suivis de près par environ quatre-vingts autres. Cette troupe rompt la porte de la palissade, et s’attache au pied de la muraille du, fort. La sentinelle les entend, ne peut guère les distinguer, mais fait feu, et crie : « Aux armes! » Au bruit, M. de La Lande accourt au rempart, et fait tirer trois coups de canon : c'est le signal d'alarme qui avertira M. de La Tour de l'attaque de l’ennemi, et auquel s’assembleront les habitants.

M. de La Clocheterie l'entend également : il arme en hâte sa chaloupe que montent MM. de La Clie et Moncavrier;, l'ennemi ne les laisse pas débarquer, mais M. de La Lande peut leur apprendre qu'il est assiégé par des Hollandais qui attaquent en ce moment le fort avec des grenades et des pots à feu. M. de La Clocheterie, informé de ce qui se passe, pense judicieusement que l'ennemi n’a pas eu vent de sa présence; vivement, il coupe ses câbles, et une heure après découvre les deux bâtiments hollandais, gardés chacun par cinq hommes seulement. L'Emerillon s'empare de

la frégate, dont les cinq hommes ont été rejoindre ceux du brigantin; à la voile et à la rame, car il ne soufflait aucun vent, ce bâtiment gagne le large sans que la chaloupe de l'Emerillon puisse le joindre. M. de La Clocheterie la rappelle, et, suivi de sa prise, revient mouiller à l'entrée du port, pour secourir le fort.

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S'apercevant de la perte de leurs vaisseaux, les ennemis attaquent d'autant plus vigoureusement. Leur mousqueterie, leurs grenades et leurs pots à feu font rage, sans que les défenseurs puissent voir ni incommoder les tireurs. Le fort n'est malheureusement défendu par aucun flanquement, ce qui facilite l’escalade tentée par vingt-quatre hommes d'élite de l’ennemi, à l’aide d’échelles faites d’avirons et de cordes. Plusieurs fois, M. de La Lande parvient à renverser ces échelles; il tue deux des assaillants et en blesse plusieurs. Maïs lui-même reçoit à la tête et au bras des éclats de grenades, puis deux coups de fusil, l’un sous l'aisscile gauche, la balle étant ressortie au-dessus du téton gauche sans avoir pénétré profondément, l’autre vers l'épine dorsale, à un demi-pied de la première. Sur les neuf hommes qui résistent à ses côtés, deux sont tués, deux autres blessés : son sergent est hors de combat.

Le malheureux gouverneur demande à l'ennemi si on lui fera quartier; on lui répond que oui. Il demande

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encore à quelles gens il a affaire, et si, une fois rendu, on le conduira à la Martinique. On lui donne satisfaction. Alors il commande que les portes soient ouvertes : par ià les Hollandais pénètrent dans la place, tandis que ceux des leurs qui étaient aux échelles montent sur le rempart. Erasmus fait porter le gouverneur dans sa chambre, où il est pansé avec beaucoup de soin par un chirurgien, le docteur Duga, fortuitement et heureusement en exil à la Grenade. Le lendemain, le docteur Duga écrit au père de M. de La Lande qu'aucune des deux blessures n'était mortelle. Il n'oublie pas d'annoncer qu’une balle avait traversé son propre chapeau.

L'attaque du fort avait duré quatre heures. L'’ennemi avait perdu trois hommes tués et un hors de combat. |

Pendant ce temps, M. de La Tour avait fait sonner l'assemblée. Il ne parvint à réunir qu’une douzaine de ‘soldats et une demi-douzaine d'habitants, avec M. de La Fitte, un de ses parents, et M. de Marcantoine. [I fit le tour du Cul-de-Sac pour venir au secours du gouverneur; le fort était rendu quand il arriva. Il ne pouvait songer à le reprendre avec si peu de monde; il se contenta de fermer le passage qui y conduisait, et s’attacha à la palissade, où il se retrancha de son mieux, à portée de pistolet. Puis il écrivit à M. de La Blesnerie, capitaine de la milice de l'île, qu'il avait chargé de continuer à réunir du monde, un mot disant en substance : j'ai investi le fort; secourez-moi

au plus tôt avec le plus de monde que vous masserez; venez avec des munitions: détachez un canot à M. de La Clocheterie pour qu'il nous donne des soldats, des balles, de la poudre et de la mèche; qu'il débarque son monde à la rivière Saint-Jean, et vienne me joindre au morne de la Dorade.

M. de La Blesnerie exécute ces instructions; même il réclame à M. de La Clocheterie deux canons, avec lesquels on battra le fort du haut du morne; cette artillerie permettra de réduire l'ennemi en six heures de temps. Dès qu'il a quelques hommes autour de lui, il court rejoindre M. de La Tour, qui dispose alors d’une cinquantaine de combattants. Bientôt, M. de La Clocheterie le rejoint à son tour avec un détachement et les munitions demandées. Ils sont maintenant les plus forts, et mènent vivement la contre-attaque.

Les Hollandais avaient déjà arboré leur pavillon national. Mais ïl leur restait peu de munitions, et guère de vivres. Aussi écoutèrent-ils la sommation que leur adressa M. de La Clocheterie, « avant qu’il se serve du canon sur une éminence. d’où il les battra sans quartier 4

Ils offrent de sortir du fort, sans qu'il soit tiré un coup de feu de part ni d’autre, et de se rembarquer par un canot si leur brigantin reparaît. En post-scriptum à ces propositions, M. de La Lande avait tracé ces mots : « Ils m'ont prié de signer cette lettre, vous en ferez ce qu'il vous plaira; je suis bien blessé. »

M. de La Clocheterie leur répond qu'il ne peut les

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laisser sortir comme ils le demandent. Leur frégate est prise et sans doute aussi le brigantin : si ce dernier a été conduit à la Martinique, on n'en saura rien ayant longtemps. Au surplus, s'ils tentent une sortie, il est peu probable qu'ils retournent jamais en Hollande par la suite. Il leur recommande de prendre soin du gouverneur blessé.

À cette déclaration, les corsaires opposent que si le brigantin n’est pas revenu dans un ou deux jours, on n'aura qu’à leur écrire « ce qu’il vous plaira de faire ».

Trente-quatre heures après être entrés dans le fort, ils durent en sortir. En discutant les termes de la capitulation, on leur avait proposé de les conduire à la Margarita, île espagnole; ils insistèrent pour être menés dans une île anglaise; la solution resta dans le vague, livrée à la volonté de M. de La Clocheterie. Jl resta convenu, toutefois, que ceux d'entre eux qui voudraient s'engager au service du roi le pourraient librement.

En conséquence, le 29 mars, les corsaires abattirent le pavillon hollandais hissé sur le fort; le pavillon français le remplaça. Ils déchargèrent leurs armes en l'air, et les rendirent, sauf Erasmus et Arnoutsen, autorisés à garder leur épée. Ces deux capitaines et soixante-douze de leurs hommes montèrent sur l'Emerillon, qui les transporta à la Martinique. Les chefs furent enfermés dans la forteresse du bourg Saint- Pierre; leurs hommes employés au Fort Royal à servir les maçons et à aider aux travaux en cours.

M. de Baas renvoya l'Emerillon à la Grenade, y chercher dix Français qu'on y avait laissés, et qui faisaient partie des troupes d'Erasmus. Le même navire apportait à M. de La Lande un ordre du commandant général de la Martinique, réclamant les armes laissées au fort en vertu de la capitulation. S'il ne les rendait pas ponctuellement, le général menaçait d'en prélever la valeur sur ses appointements.

Or, les habitants et les soldats les avaient pillées jusqu à la dernière; M. de La Lande, blessé et au lit, ne put les en empêcher; et l'ordonnance qu'il publia à la porte de l’église ne produisit aucun effet. Il dut expliquer au ministre cette raison qui l'empêcha de déférer à l'ordre reçu. Et il ajoutait au futur, à propos de ces gages sur lesquels on le menaçait d’imputer la valeur des armes volées, « gages... que Votre Grandeur, j'espère, aura la bonté de régler en ma faveur ». Car, si depuis vingt mois il occupait le poste de gouverneur de la Grenade, depuis vingt mois il ne vivait que des avances consenties par sa propre famille. Il en avait reçu, dix jours auparavant, des provisions pourunan: Erasmus et ses troupes les avaient toutes dissipées. Et tous ses meubles avaient été pillés, comme les armes.

M. de La Tour essaya de se disculper du fait d’avoir éparpillé ses soldats chez les habitants, en prétendant qu'on aurait dû faire coucher au fort une demi-compagnie. Ce à quoi M. de La Lande observa : « Qui diable aurait pensé que les ennemis auraient attaqué la forteressel » |

« Parole de jeune homme sans expérience », écrivait M. de Baas au ministre, Elle était rachetée par la belle conduite de son auteur. M. de Baas le marquait dans sa lettre, mais oubliait les ordres donnés par le commandant général lorsqu'il expédia à la Grenade 4 M. de La Tour et son détachement. EN

Le 4 juin suivant, le roi augmenta la garnison de là Grenade. I la porta de treize à seize soldats et officiers. Et il ordonna de la façon suivante « la dépense à faire par chacun an, tant en sucre qu’en deniers » :

Livres de sucre.

Au gouverheur 0:21. #00 AUTANT ON 25 000 A'uxeCCIéStastiqies os, UM que 12 000 A la garnison de seize soldats et BtAbtere, 39 936

LOta LR RENAN TeNE 76 956

Nous ne savons si le gouverneur fut plus régulièrement payé de ses gages, ni si les soldats furent plus | satisfaits des leurs. Mais il est bien certain que la gar- | nison demeura ee insuffisante. qi

En effet, le 25 avril 1685, une demi-galère espagnole portant un équipage cosmopolite de quatre-vingts hommes, mouilla à la côte inhabitée de Cabesterre, s'empara d'un canot qui se disposait à faire sa pêche,

et des quatre habitants et du nègre qui le montaient. di

Une partie des hommes de l'équipage vint à terre, se fit conduire par les prisonniers à une sucrerie, la pilla, et y prit vingt esclaves. Informé du fait par les n

Caraïbes, M. de Gabaret tira le canon et envoya contre les agresseurs six soldats et quelques habitants. Les Espagnols sortirent de la maison et se rembarquèrent. « S'ils avoient su la faiblesse de l’île, ils auroient tenté autre chose; comme les quartiers sont éloignés, il y auroit de la peine à rassembler trente bons hommes. »

Mis en goût, les Espagnols recommencèrent le 21 mai 1687 : ils revinrent avec une demi-galère et une grande pirogue, abordèrent au milieu de la nuit aux premières habitations de la Grenade, éloignées du fort: de ‘4 lieues. Les habitants dormaient. Après avoir pillé onze cases, les Espagnols emmenèrent trois familles entières, un nègre, six négresses, une sauvagesse, seize négrillons, et trois forçats. Quand M. de Gabaret, avisé de l’attaque, arriva, ils étaient partis. Ils se prétendaient de Carraque; parmi eux se trouvaient des Français qui apparemment avaient habité l'île, car ils les conduisirent par des sentiers presque inconnus des habitants. Ils vendirent et traitèrent leurs prisonniers comme esclaves à la Margarita; plusieurs échappèrent aux mauvais traitements qu’on leur infligeait, et parvinrent à se sauver et à revenir à la Grenade, l’année suivante.

Le roi n’augmenta pas la garnison pour cela : il pensait renforcer l’île simplement en accroissant la population. Il se contenta d'engager les gouverneurs à pousser les jeunes gens au mariage, et d’envoyer de France des jeunes filles pour les leur faire épouser. fl donna encore à M. de Blénac l’ordre d’autoriser les

LE

jeunes gens des autres îles à s ie LR Ces moyens demeurèrent anodins; Je le capitaine Philippe Plessis, passant

Cariacou, le fit juste à temps pour s ‘emparer de deu

corsaires anglais qui s’apprêtaient à Ro UE l'ex ploit d'Erasmus et d’Arnoutsen. a Ja | Gre

nade était fertile et riche. ai tk.

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CILAPITRE VIII La Martinique a plus de chance

Des poignées d'hommes ont exécuté les coups de main que nous venons de raconter : d’autres, risqués par des forces infiniment plus imposantes, ne trouvèrent cependant pas dans le nombre une garantie certaine de succès.

Ce fut le cas de la descente tentée par les Anglais à la Martinique, le 15 janvier 1759. Parmi les documents qui la relatent, l’un mérite particulièrement de retenir l'attention, par la forme dans laquelle il est conçu. Elle n’est pas habituelle aux pièces de ce genre. Le style, loin d’être administratif, court, alerte; il a grand air. L'auteur ne manque pas d'esprit; il parle avec une ironie hautaine, sur le ton de l’homme qui remplit bravement son devoir, dédaigneux de ceux qui n’ont pas besoin de bravoure pour remplir le leur, et ne l’ont même pas fait. Il prend gaiement son parti des pires événements. La tournure de ses phrases, le pittoresque et la couleur de son style, parfois imprévus mais toujours spirituels, indiquent un hon-

nête homme, comme on disait alors, mais plus habitué à manier l'épée que la plume.

Ce fut très probablement un de ces officiers de milice, d’origine noble, qui, fixés aux îles comme habitants, y reprirent les traditions de leur race, tranchant du souverain dans leurs quartiers comme jadis leurs ancêtres dans leurs baronnies, et entrant forcément en lutte contre le pouvoir royal et ses représentants. De là sans doute la partialité à l’endroiït du marquis de Beauharnais, commandant général des troupes au nom du roi, dont il devait supporter impatiemment l'autorité. Son récit offre une saveur particulière et caractéristique qui en accroît l'intérêt, en ce qu'elle révèle un coin de la psychologie de ces microcosmes sociaux que constitua, dans chaque île, le groupement des colons.

« On nous avoit annoncé depuis longtemps, dit la Relation anonyme, une très sérieuse visite de la part des ennemis. Nous nous en alarmions d'autant moins que, par les dernières nouvelles publiques, on avoit suspendu en Angleterre les préparatifs extraordinaires dont on avoit paru si occupé; il n’étoit plus question de ces escadres formidables, et de ce grand nombre de bâtiments de transport, sur lesquels nous jugions que les ennemis ne devoient point compter sur le succès de leur expédition, supposé qu'ils n’eussent d'autre objet que de s'emparer de la Martinique aïinsi qu’on le publioit partout.

« Notre pauvre Martinique, délaissée par l’Europe,

s'en croyait donc oubliée pour jamais, lorsqu'une escadre brillante, mais de fâcheuse couleur, arrivée sur nos costes, nous fit voir que dans l’ancien monde il y avoit encore des gens qui pensoient à nous. Un pays qui échangeroit volontiers aujourd'hui deux boisseaux de café pour un litron de fèves sembloit n’estre guères en faculté de recevoir des hostes de cette importance, et en si grand nombre. Mais réduits depuis longtemps à ne vivre que de colère, nous avions précisément ce qu'il falloit pour la feste. Nous y étions d'ailleurs assez mal nréparés : quelques mauvois retranchements faits il y à deux mois à Saint- Pierre et à la Case-Navire, où l'on jugeoit que la descente pouvoit s'exécuter, et le transport d'une très petite quantié de vivres au réduit, faisoit exactement le total de nos dispositions pour recevoir l'ennemi.

« De si médiocres préparatifs de la part du gouvernement, qui paraissoit d'ailleurs estre dans une extrême sécurité, quoique la cour l'en eût prévenu par la corvette la Sardoine, nous annonçoit, et nous donnoit lieu de juger, qu'il n'étoit plus question de siège, et qu'au pis aller on en seroit averti un mois avant. ur

« Le pasteur et le troupeau étoient donc parfaitement endormis, quand les loups arrivèrent, c’est-àdire que la flotte angloïse parut sur nos costes au moment qu'elle y étoit le moins attendue, »

Voici ce qui s'était passé, à l'insu du gouvernement français et des autorités de la Martinique,

Le commodore John Moore avait représenté à la cour de Londres la situation de l’île comme tout à fait déplorable, sans vivres, sans la possibilité d'en recevoir avant longtemps, parce qu'il avait pris ses mesures pour empêcher les neutres d'en introduire; les habitants, à son arrivée, ne résisteraient guère; la plupart, sans doute, préféreraient se rendre, réduits par la disette, et espérant un meilleur sort.

Le gouvernement anglais prêta l'oreille à ces propositions ; le 15 novembre 1758, une flotte de 80 à 90 voiles appareilla de Portsmouth, sous les ordres du commodore Moore. Elle comprenait 12 vaisseaux de ligne de 50 à go canons, 5 frégates de 20 à 4o canons, 6 chaloupes de guerre, 4 bombardes, montés par 7 140 hommes. Les troupes de débarquement, commandées par le général Hopsom, se composaient de 6 régiments d'infanterie, &oo soldats de marine, 4 compagnies d'artillerie, r corps de volontaires de 1 000 blancs et 500 nègres, soit au total 8 000 hommes. A Ja sortie de la Manche, deux frégates françaises abordèrent et coulèrent bas pendant la nuit un navire portant 150 montagnards écossais. Le vaisseau-hôpital, avec cinq chirurgiens-majors, fut séparé de la flotte et l’on n’en eut plus de nouvelles.

Le 3 janvier 1759, sans avoir relâché nulle part, le commodore mouilla à la Barbade où il débarqua cent cinquante nègres ; il demanda aux habitants de fournir un corps de mille hommes pour grossir les troupes de débarquement ; ils refusèrent, promettant toutefois

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