RELIGIOSITÉ INSULAIRE
des débuts modestes, elle célébrera d'abord son culte dans une petite chanxbre, puis les adhésions lui venant, l'argent viendra par surcroît et l'on verra s'élever une belle chapelle ; dès lors la secte, ayant pignon sur rue, sera lancée, et son fondateur en deviendra le pasteur, ce qui est là-bas une position à la fois lucrative et considérée.
Ah ! c'est que les religions insulaires ne sont pas des fois mortes ; elles sont vivantes, bien vivantes, parfois même batailleuses, et elles s'affirment par des œuvres. Les ouailles donnent, et beaucoup donnent sans compter. Aux fêtes de Pâques, de la Pentecôte, de Noël, les sectes organisent des bazars ou ventes de charité au profit de l'église ou des écoles qui en dépendent; il n'est pas rare de voir un seul de ces bazars rapporter plusieurs milliers de francs. Les catholiques romains, si tièdes et si passifs sur le continent, sont entraînés là-bas dans le mouvement général; très influents à Jersey, ils ont élevé dans la ville de Saint-Hélier, au moyen de souscriptions, une église monumentale, que les Jersiais appellent avec emphase la cathédrale française; à Guernesey, où ils ne forment qu'un modeste groupe, ils ont aussi leurs églises, irlandaise et française, une chapelle à l'Islet, et les Français, les moins nombreux, maintiennent des
écoles desservies par des sœurs. Ainsi les sectes se. stimulent l'une l'autre, et tel qui, sur le continent, se contentait d'être catholique de nom et n'aurait pas donné un liard pour l'église, transporté dans les îles se trouve swèiVa transformé, se sent des ardeurs de néophyte, un zèle d'apôtre, et y va de sa poche avec bonne grâce et générosité.
On donne, non seulement pour les œuvres locales, mais aussi pour des œuvres religieuses à l'étranger, missions de toute nature, conversion des infidèles, et notamment, ce qu'on ignore certea chez nous, pour « ramener la France à la vraie foi ». Un pasteur protestant établi en Bretagne vient régulièrement tous les ans dans les îles faire une série de discours ou sermons en faveur de son œuvre, et ses auditeurs souscrivent avec enthousiasme pour arracher les Bretons à la « superstition romaine ».
Donc tout le monde croit, tout le monde professe, tout le monde discute, et de cette interminable discussion autour de la Bible ne paraît pas jaillir la lumière ; la controverse est inépuisable et chacun s'en mêle, riches, pauvres, savants, ignorants : nous avons entendu un dimanche matin, dans la petite île de Sercq, des marins, des pêcheurs disserter gravement, posément, avec textes à l'appui, sur la transsubstantiation.