CHAPITRE X
Jardins fleuris. — Végétation semi-tropicale. — Arbres nains et plantes géantes. — Les primevères. — Vies murées et paix profonde. — Les cimetières. — Mélancolie des vivants et allégresse dans la mort.
JERSEY et Guernescy sont des jardins. Les champs mêmes y sont si propres, si bien tenus, si ratisses, si parfaitement soignés qu'ils ressemblent plutôt à des parterres. Le moindre coin de terre est cultivé pour le rapport ou pour Tagrément ; dans les creux perdus, au bord des chemins, sur les accotements des routes, partout où il y a un pouce de terre sur un bout de roc, poussent des légumes, des fleurs, se créent des jardinets coquets d'où le chiendent est soigneusement banni. Pas d'animaux malfaisants, ni aspics ni vipères; Jersey a des crapauds qui ne s'acclimatent pas à Guernesey, où Ton a vainement voulu les intro-
duire. Aussi les Guernesiais appellent-ils familièrement les Jersiais des crapauds; en retour, les Jersiais les appellent des ânes. L'horticulture est en grand honneur dans les deux îles; roses de toutes les espèces, dahlias, magnolias, chrysanthèmes des nuances les plus variées, décorent les serres et les jardins fleuristes. La végétation est luxuriante et toute méridionale : palmiers, figuiers, eucalyptus, araucarias du Chili, aloès - agaves, croissent en plein air; les camélias sont énormes et fleurissent dès la fin de mars; des haies entières de fuchsias et de glycines constituent aux propriétés de superbes clôtures. Tels arbustes qui, sur le continent, végètent dans des pots ou dans des caisses, maigres, étiolés, souffreteux, rabougris, tués par les gelées, si on ne les rentre pas dans la saison mauvaise, se développent en pleine terre dans l'archipel, et deviennent de véritables arbres d'une magnifique venue, tandis que les arbres du nord, chênes, sapins, hêtres, y restent petits, chétifs et, sauf dans des endroits privilégiés, se courbent, se fendillent et roussissent au vent de mer. Au printemps, dès les derniers jours de février, les champs sont couverts de primevères jaunes, et ce n*est pas le coucou sauvage, mais la primevère cultivée dans nos jardins. On en exporte