VIES MURÉES
rhomme est morose, la vie est murée. Une douce et pénétrante mélancolie étend son voile gris, comme un linceul, sur Texistence insulaire. Effet de la religion et du climat combinés. Les îles, caressées par le gulf stream, sont au bain-marie dans un océan de vapeur moite et indécise qui dépose ses brumes tièdes sur les hommes et sur les choses ; l'atmosphère est sommeillante et triste, mais d'une tristesse particulière qui n*est pas sans charme, et dans laquelle on ne tarde pas à se complaire.
Tous les ressorts de l'être se détendent; on perd petit à petit et sans s'en apercevoir toute énergie, toute velléité de résistance, on va mécaniquement, automatiquement, son petit bonhomme de chemin, avec le seul souci de bannir toute cause de surexcitation et de secousse, d'être tranquille, en repos, en paix, dût cette paix ressembler de près à celle du tombeau.
La végétation s'accorde avec ces tendances mélancoliques : dans les jardins, des cyprès, des ifs, des saules pleureurs, des arbres ay feuillage permanent et d'un vert toujours sombre, les font ressemblera des allées de cimetières et, du reste, les cimetières, avec leurs beaux monuments en granit rose ou poli, leurs allées touffues, leurs corbeilles
de fleurs, sont des promenades très recherchées par les insulaires.
Les amoureux échangent leurs serments de fîdé* lité sur les tombes, et les maisons qui ont vue sur une nécropole sont fort prisées et se louent facilement et à des prix élevés.
(( Nous sommes admirablement bien dans notre nouvelle maison, me disait une Jersiaise jeune, jolie et distinguée. Elle est juste en face du cimetière et je vois les tombes des fenêtres de ma chambre à coucher. Par un beau clair de lune, c'est ravissant! »
Oui, les îles sont de superbes tombeaux, mais ce ne sont en somme que des tombeaux. L'étreinte de la ceinture liquide en fait de plus des prisons. Cette vie murée de toutes parts donne à l'étranger récemment venu du continent une sensation d'étouffement.
On voudrait fuir et cependant on hésite; plus on reste et moins on peut partir; on se rive insensiblement à ce sol étrange, une indéfinissable mélancolie vous imprègne, pénètre jusqu'en vos replis les plus secrets, un charme intime, inexprimable vous gagne et vous cloue à ces terres sans gaieté.
Tous ceux qui habité les îles les ont regrettées