‹ Les îles de la Manche: Ouvrage illus. de 36 gravures et d' une carteChapitre 44 sur 90 · DE ROZEL AUX ÉCREHOU · texte numérisé non relu

DE ROZEL AUX ÉCREHOU

plutôt chaude. Un gai soleil épand ses rayons d'or en fusion sur la terre et sur Teau ; pas un souffle de vent ne rafraîchit Tatmosphère de ce beau jour d'été, et c'est à peiné si le bateau se balance, avec une nonchalante mollesse, sur les vagues tranquilles et reposées. Pas un nuage au ciel; sur la mer, pas une ride ; c'est une nappe d'huile sous le firmament d'un bleu intense.

On largue les voiles, on lève l'ancre, on attache le canot, et nous voilà partis avec une si petite brise que le pêcheur se demande si nous n'allons pas être pris par le calme plat et obligés d'attendre qu'il plaise au vent de se lever et de gonfler les voiles du batelet. Cependant on avance, bien qu'avec une lenteur désespérante, et les côtes de Jersey développent successivement à nos yeux ravis leurs petites anses de sable, leurs criques étroites fermées par des remparts rocheux, leurs promontoires de granit s'avançant en becs effilés dans le flot qui en ronge la base, leurs falaises peu escarpées et couvertes de bosquets où nichent des maisons blanches. Puis, au bout d'une heure de cette navigation, agréable mais peu rapide, un léger nuage de brume grise apparaît vers Thorizon de l'est, c'est-à-dire dans la direction que nous suivons

Notre pilote est peu loquace; aux questions dont nous l'accablons en gens avides d apprendre et de savoir, il répond par des monosyllabes, et fume placidement sa pipe en interrogeant le ciel et la mer. Il ne paraît pas inquiet ; pas un muscle de sa physionomie ne bouge, son attitude est d'un sphinx, mais ses yeux restent obstinément braqués sur le rideau de brouillard, qui s'avance d'autant plus aisément vers nous que nous allons à sa rencontre. Le soleil faiblit; au-dessus de nos têtes le ciel n'a plus le bleu implacable de tout à Theure, il revêt une teinte grisaille assez claire d'abord, plombée ensuite; la côte de Jersey n'est plus qu'un point vague dans le lointain, et nos regards anxieux l'interrogent comme pour tâcher d'en retenir la ravissante vision; mais bientôt elle disparaît tout à fait. Nous sommes dans le brouillard, à la merci de la mer, et tout entourés d'écueils sousmarins et à fleur d'eau, débris perfides qui guettent leurs proies et dont la brume se fait le complice.

La pipe du pêcheur s'est éteinte, et il ne la rallume pas, symptôme peu rassurant. Vaguement, sans bien s'expliquer la situation, dans. une torpeur de l'être sans cesse grandissante,, on se sent en danger; on devine le péril et, du reste, il est

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