LA COUPÉE
Sercq se divise en deux parties : au nord le Grand Sercq, long de 3 750 mètres avec une largeur maximum de 2 560 mètres et une superficie d'environ 420 hectares; au sud le Petit Sercq, long de 1 300 à 1 400 mètres, avec une superficie d'environ 90 hectares. Ces deux parties sont reliées par l'isthme de la Coupée, long de 180 mètres, élevé de 90 mètres au dessus de la mer et ayant à peine à cette hauteur 2 mètres de large. La Coupée est la grande curiosité de Sercq ; cette chaussée étroite, dominant de toutes parts des abîmes, sans autre garde fou qu'une fragile main-courante en bois d'un seul côté, est réellement effrayante par les fortes tempêtes. Alors les vagues déchaînées se soulèvent en montagnes blanches des gouffres ouverts à droite et à gauche de l'isthme, bondissent à l'assaut de la mince langue de terre et la couvrent d'une écume ruisselante; il semble que le sol branle sous les pieds, et, si le vent fait rage, il est impossible de franchir l'isthme et de communiquer du Grand Sercq avec le Petit Sercq. Le tableau est prodigieux et défie toute description : ouragan au-dessus, dans l'air, tempête en dessous, dans la mer; la Coupée est un radeau de la Méduse, le vacarme est effroyable, la coalition du bruit des vagues avec les hurlements du vent produit un effet infernal. Même dans les
temps calmes, il n'est pas sans péril de traverser risthme par les nuits noires ; le moindre faux pas précipiterait Timprudent passant dans un abîme vertigineux, à mer haute dans les flots qui battent la muraille, à mer basse sur des rochers où il se briserait, sans espoir de secours, sans que ses appels eussent chance d*être entendus. Cependant, des ouvriers occupés aux fermes du Petit Sercq traversent la Coupée tous les soirs, dans les ténèbres, pour regagner leur logis. Autrefois — il n'y avait alors pas même de rampe sur l'isthme — un vieux canon se trouvait sur là route qui court de part en part à travers Tîle, au point où, par une descente rapide, cette route aboutit à la Coupée, et Ton cite encore à Sercq Ihistoire devenue légendaire d'un habitant du Petit Sercq qui venait très régulièrement passer la soirée dans la grande île et s'en retournait plus souvent que de coutume fortement éméché et titubant à la suite de libations trop copieuses et trop prolongées. Lorsque le Petil- Serquais arrivait à la descente et concevait des doutes sur la solidité de ses jambes, il avait un moyen à lui, des plus pratiques, de s'assurer s'il pouvait en sécurité affronter l'isthme ; il enfourchait le vieux canon, et, s'il parvenait à l'extrémité en gardant l'équilibre, il passait la Coupée; sinon, il