LA PRISON DE SERCQ
à vingt quatre heures de prison pour un délit véniel. Au moment de purger la sentence, elle alla trouver le prévôt et lui demanda de laisser les portes de la geôle ouvertes, quand elle y serait incarcérée.
« Monsieur le prévôt, ayez pitié d'une pauvre femme bien malheureuse, implora-t-elle, je mourrais de peur, je le sens, si j'étais enfermée seule dans ce noir bâtiment. »
Le prévôt accéda, les portes de la prison furent laissées grandes ouvertes, et Ton put voir une quantité de Serquaises venir, munies de leur tricot, tenir compagnie à la prisonnière; elles se relayèrent le jour comme la nuit, on but du thé, on mangea des gâteaux, et la peine tourna en une partie de plaisir.
Le seigneur de Sercq n'est pas un seigneur pour rire, et, s'il se prévalait de tous ses droits, ce serait Tun des plus terribles potentats des temps modernes. Mais il a le bon goût de ne pas les exercer et. s'il les exerce, c'est avec une saine discrétion. On ne brave pas en vain la vindicte publique, fût-on seigneur de Sercq; le possesseur actuel du fief l'a appris à ses dépens.
En 1889, à la suite d'une altercation entre des touristes et un Jersiais établi à Sercq, le seigneur
exhiba des lettres patentes de Jacques I" ne permettant (( à aucun étranger, né hors de ladite île de Sercq, de demeurer, habiter, rester, continuer ou faire long séjour dans ladite île dé Sercq, à moins que tous et tels étrangers, toutes fois et quantes que requis en sera fait par telles personnes qui à cet effet seront par nous autorisées et appointées, prêtent le serment d'allégeance à nous, nos hoirs et successeurs, ou bien qu'ils aient obtenu ou procuré pour cet effet, dans le terme de six semaines, le congé et consentement du seigneur de ladite île de Sercq, pour le temps d'alors ». En outre, faisant revivre un statut de la reine Anne qui lui donne le droit de renvoyer de Tîle dans les quarante-huit heures toute personne dont la conduite nuit à ses voisins et à la communauté entière, le seigneur prit un arrêté d'expulsion contre le Jersiais, lui donnant un délai de six semaines pour régler ses affaires et quitter l'île.
La presse insulaire protesta énergiquement et, sous la pression de l'opinion, le seigneur rapporta son arrêté.
En 1892, dans l'affaire des émeutes, le seigneur de Sercq a été déféré aux tribunaux, pour avoir administré des corrections manuelles à ses sujets récalcitrants et, bien mieux, plus récemment, le
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même seigneur ayant refusé de comparaître devant sa propre cour de justice, son sénéchal, nommé par lui, Fa fortement admonesté et condamné à l'amende pour (c mépris de cour ».
C'est ainsi que dans les possessions de la Grande- Bretagne, personne, pas même les seigneurs et les princes, n'est au-dessus de la loi; cette force suprême et inébranlable de la justice, qui résiste à toutes les influences et ne désarme jamais, quel que soit le rang d'un prévenu, tempère l'exercice des droits féodaux et léoiiins conservés jusqu'à nos jours, et rétablit l'équilibre en refrénant les excès de pouvoir et en punissant les actes arbitraires.
Les Serquais, agriculteurs ou marins et souvent les deux à la fois, sont des hommes à l'écorce rude, mais à l'âme compatissante et bonne. Chez eux Tenveloppe est d'airain; le cœur est d'or. Ces natures marmoréennes ont d'excessives tendresses, de remarquables élans de générosité et de dévouement. Ce sont des virils qui se trouvent trop aux prises avec les périls de la mer pour ne pas mépriser le danger, et leurs vastes poitrines sont prêtes à servir de cibles pour toutes les causes justes; mais ces obscurs héros, susceptibles des plus grandes abnégations et des plus entiers sacrifices, rede-
viennent hommes et s'émeuvent devant Tinfortunc et ïa douleur de leurs frères affligés.
Ils forment une famille animée du plus noble esprit de solidarité; ils n*ont pas de fiel, ils ne connaissent pas la haine, si ce n'est contre la mer farouche qui est en même temps leur nourricière et leur ennemie, car s'ils y puisent leur subsistance, trop souvent ils y trouvent leur tombeau. Lions dans la tempête, en face des vagues ameutées, à terre ce sont des agneaux ; leur tempérament complexe participe de la nature même du sol qui les porte : c'est un mélange étrange de sauvagerie et de douceur, de tragédie et d'idylle.
L'île n a pas d'illettrés, car, de toutes les îles normandes, Sercq est la première qui ait édicté, en 1874, l'instruction obligatoire.
Et ce qui nous touche de plus près et ce qui doit nous les faire aimer davantage, ces insulaires, c'est qu'ils parlent encore, dans sa primitive pureté, le patois normand des xm® et xiv*' siècles; l'isolement de l'île a gardé son archaïsme à ce langage, très différent des patois de Guernesey et de Jersey.
Le français est à Sercq, non seulement la langue officielle, comme dans les autres îles de l'archipel, mais surtout la langue usuelle, l'idiome du foyer et des relations sociales, à' côté du patois. Dans les