‹ Les îles de la Manche: Ouvrage illus. de 36 gravures et d' une carteChapitre 81 sur 90 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Herm et Jethou. — Le paradis des lapins. — Propriété princière. — Ce qu'on voit de Jethou.

LES deux petites îles de Herm et de Jethou forment une lis^ne presque parallèle à la côte orientale de Guernesey, dont elles sont séparées par Tétroit chenal du Petit Ruau, parcouru par de forts et rapides courants. Ce bras de mer est littéralement rempli de roches menaçantes, presque toutes recouvertes à marée haute.

Au milieu du chenal, au large de la baie de Belle Grève ou de Belgrave, qui forme une profonde échancrure entre les ports de Saint-Pierre- Port et de Saint-Sampson,. Técueil de Brehon émerge des flots, couronné d'une vieille tour qui balise le chenal, et qui servait jadis à défendre le passage : devenue inoffensive, elle n'est fréquentée

que par les mouettes, qui y nichent en grand nombre et paraissent se complaire dans ses murs lézardés et ses créneaux branlants.

Cet écueil suscita il y a quelques années une belle émotion dans Guernesey. Lès promeneurs matinaux qui attendaient Tarrivée des vapeurs d'Angleterre sur le quai de la Blanche Rocquè, furent étonnés de voir flotter un lambeau d'étoffe claire sur Brehon, et Tétonnement devint de la stupéfaction et de Teffroi quand on s'aperçut que ce lambeau d'étoffe qui ondulait au vent était le drapeau tricolore français. Avec la rapidité de réclair, le bruit se répandit dans Tîle que la France avait occupé l'écueil et, en moins de deux heures, les quais de Saint-Pierre étaient noirs de monde, couverts de spectateurs anxieux qui braquaient avidement leurs jumelles sur Brehon.

Un individu qui aurait apporté un télescope eût fait une recette monstre.

Les tètes étaient montées, la terreur à son paroxysme; des gens bien informés affirmaient que Tescadre française était embossée derrière Herm, et qu'il fallait se préparer à repousser une descente de Tcnnemi.

On prévint le gouverneur, qui prévint l^e^ fort George, et une barque montée par des soldats dç

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la garnison se détacha pour aller en reconnaissance. La foule, haletante et presque sans souffle, suivait les évolutions du frêle esquif balancé sur les vagues ; on s'attendait, de seconde en seconde, à entendre le retentissement du canon, lorsqu'on vit disparaître le drapeau qui causait tant d'émoi. Les soldats n'avaient eu qiie la peine d'amener eux-mêmes le pavillon, car recueil était absolument désert, et on ne sut jamais quelle main inconnue avait, à la faveur de la nuit, opéré cette mystification, qui se termina par des lazzis et des éclats de rire.

On voit très bien cet écueil de Brehon en allant de Guernesey à Herm par le petit vapeur, qui met à peine une demi heure à accomplir cette traversée. C'était autrefois une partie de plaisir excessivement courue, lorsque Herm possédait une joyeuse hôtellerie où les Guernesiais allaient se dérider en aimable compagnie et faire des « nopces et festins » à l'abri des regards indiscrets et prudes de leurs compatriotes de la grande île. Plus tard, quand l'auberge eut fermé ses portes, Herm continua d'être très fréquenté dans la belle saison, mais par une société toute différente. C'était le paradis des enfants, la terre de prédilection des bébés, car la petite île de Herm possédait ce qu'on ne trouve nulle

part ailleurs dans Tarchipel, une plage chargée de coquillages. La pointe nord est de l'îlot n'élait qu'un énorme banc de coquilles de mer de tous genres et de toutes les dimensions ; elles s'étaient accumulées là en véritables monticules et les bébés s y ébattaient à leur aise et en rapportaient une ample cueillette dans Guernesey, où elles sont excessivement rares.

On passait ainsi une journée charmante ; la provende des coquillages alternait avec la baignade sur une plage de sable sans pente appréciable, sans danger, en face même du port de Saint- Sampson; et. mollement étendus sur l'herbe ou sur le sable doré et fin, les parents surveillaient les ébats des garçons et des fillettes dans les flaques d'eau salée sans profondeur. En face, on avait le panorama de Guernesey, le mouvement des navires entrant dans les ports de Saint Pierre et de Saint-Sampson ou en sortant, et cette solitude délicieuse et animée n'était troublée que par le bruit du tramway électrique entre les deux villes gucrnesiaises, dont le sifflet strident se faisait entendre à travers le bras de mer tapissé de roches qui constituent, entre Guernesey et la pointe nord de Herm, une chaussée presque ininterrompue. La tradition veut, du reste, que jadis Herm ait été

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