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couvert de bois dans lesquels on entretenait des troupeaux de daims et de cerfs, qui traversaient fréquemment le chenal à mer basse, sautillant de roche en roche et de flaque en flaque, et venant se promener dans les terrains du Valle, à Textrémité septentrionale de Guernesey. Aujourd'hui, Herm est absolument déforesté et, en fait de gibier, on n'y trouve que des lapins et un troupeau de kangourous importés par le propriétaire actuel et qui s'ébattent en liberté sur ses pelouses à Therbe imprégnée de sels marins. Les lapins fourmillent. En été, Taffluence des promeneurs les rendait inquiets et ils disparaissaient dans leurs terriers; mais, dans la mauvaise saison, on les rencontrait en escouades serrées, courant dans tous les sentiers et s'approchant des masures sans aucune espèce de frayeur. Un jour d'avril, lorsque Herm était encore déserté par sa clientèle estivale, nous avions, avec quelques amis, frété un bateau pour faire une excursion dans l'île minuscule. Nous venions de débarquer et nous suivions en flânant le chemin du rivage, lorsque nous aperçûmes dans un champ, à notre droite et à quelque distance, une masse énorme de points sombres et immobiles; on eût dit des tas de cailloux arrondis, mais en telle quantité, que l'herbe en disparaissait et
qu'on ne la voyait que par plaques étroites entre les rangées de pierres noirâtres. Nous approchions très intrigués, nous demandant d'où pouvaient provenir ces tas de cailloux ronds, lorsqu'un remue-ménage insolite se produisit; les cailloux étaient des centaines de lapins qui, ne s'attendant pas à la visite de touristes, faisaient paisiblement leur sieste dans le champ ; ils détalèrent devant nous en rangs pressés et s'enfuirent dans les replis de la falaise.
C'est assez dire qu'il ne fallait pas être un bien grand Nemrod pour accomplir à Herm d'étonnantes prouesses cynégétiques. On était sûr de rentrer au logis avec le carnier garni; le fusil était presque une superfluité, un bâton eût suffi.
La chasse n'était pas la seule distraction que Herm offrit à ses admirateurs. La pêche y est facile et abondante; au moment des grandes marées d'équinoxe, le poisson pullule, et que de nuits charmantes nous avons passées à Herm à la poursuite des « ormers » dans les anfractuosités des rochersl C'est alors qu'il faut voir Herm; le spectacle de l'îlot à mer basse, est complètement différent de celui de la marée haute. La mer, en se retirant au loin, agrandit de moitié le domaine insulaire; elle
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laisse à découvert d'immenses espaces de sable et de rochers déchiquetas.
Hélas! ce sont choses du passé et souvenirs d'antan que ces aimables réminiscences. Herm est fermé au commun des mortels ; Herm est maintenant gardé par un propriétaire jaloux de son bien, qui en défend Taccès. L'île est barricadée; les touristes peuvent encore débarquer dans son petit port, protégé par une courte jetée de granit, qui abrite quelques batelcts de pêche; de là, suivant un étroit sentier le long de la côte orientale, il leur est permis de gagner la plage dont les coquillages disparaissent de jour en jour, emportés par cette mer fantasque qui les y avait déposés à foison et à loisir, qui les reprend et les transporte sur d'autres rives; mais c'est tout ce que la tolérance d'un grand seigneur accorde aux excursionnistes. Des barrières défendent l'accès du domaine. Adieu les gaies promenades sur les roches couvertes d'ajoncs et de splendides fougères, adieu les songes dorés dans les petits chemins tapissés de bruyères aux fleurs roses! Tout cela est réservé, on ne peut plus vagabonder dans le joli vallon retraité de Belvoir, qui descend à la séduisante et romantique baie du même nom; défense d'escalader le monticule qui court de part en part, du nord au sud, à travers
l'îlot allongé, long de 3 kilomètres à peine, abrupt au midi et s'inclinant en pente douce vers la plage septentrionale. On avait une vue idéale de cette protubérance rocheuse qui forme comme Tépine dorsale de Tîle ; le regard errait sur un panorama divin d'îles, de rochers et d'écueils, avec la mer bleue fermant de tous côtés Thorizon. Regrets superflus ; Herm est perdu pour les rêveurs et pour les artistes. Cette île microscopique a eu des destinées extrêmement mouvementées et fantaisistes. Elle appartient à la couronne anglaise, et le propriétaire n*est que le locataire de TAngleterre; elle lui est concédée par bail emphytéotique. De nombreux titulaires, et de tous les genres, se sont succédé au cours de ce siècle ; aucun d'eux n'y a fait fortune. On y exploitait naguère des carrières de granit, qui furent bientôt abandonnées. L'île devint ensuite la propriété de religieux franciscains qui en défrichaient le sol, cultivaient les terres et convoyaient leurs produits dans des barques à Saint-Pierre-Port; ils ne tardèrent pas à s'en lasser et, après de longs efforts pour trouver un acquéreur , l'île passa entre les mains d'un colonel anglais, tôt dégoûté à son tour de sa solitude. Elle fut alors vendue à une société écossaise, qui y installa une sécherie de poisson ; mais les résultats
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ne répondirent pas à son attente et Tîlot fut de nouveau mis en vente.
Herm a enfin trouvé un acquéreur sérieux dans la personne du prince Bliicher de Wallenstadt, un grand seigneur allemand, qui y passe plusieurs mois de Tannée dans une retraite absolue et ne veut pas que sa délicieuse solitude soit troublée par les allées et venues des promeneurs et Tinquisitoriale curiosité des touristes. Il la garde jalousement pour lui et pour lui seul. On le regrette, mais en somme c'est son bien, et personne n'a le droit d'y trouver à redire. Si charbonnier est maître dans sa maison, à plus forte raison prince est maître dans son manoir, et le noureau propriétaire de Herm n'a pas tous les torts de désirer vivre seul et tranquille dans la simple et blanche construction seigneuriale adossée à la verdoyante falaise où il coule des jours heureux et paisibles, au centre de ce ravissant domaine, loin des importuns, dans le commerce austère de la nature fruste et de la mer sauvage.
Jethou est un gros rocher affectionné par les goélands et séparé de Herm par un chenal de 500 à 600 mètres, interrompu çà et là par des brisants et des hauts-fonds qui émergent à marée
haute. Au moyen âge, c'était une vigie d'où Ton signalait les pirates à la population de Guernesey. L'îlot se prolonge au sud, par delà un étroit couloir de mer, par le groupe curieux des Ferrières, découpés en pinacles et en aiguilles du plus pittoresque effet.
Des lapins et des perdrix rouges sont, l'hiver, avec les oiseaux de mer, les seuls habitants de Jethou, qui, comme Herm, appartient à la couronne britannique.
Sur un promontoire à pic dominant les flots, se juche une belle maison, où. Tété, durant de nombreuses années, sir Austin Lee, de l'ambassade d'Angleterre à Paris, locataire de l'île, vint oublier les sécheresses de la diplomatie dans la contemplation des vagues. Étrange idée, dira-ton, que de se confiner dans un îlot large comme un mouchoir de poche, sans havre, où l'on ne peut aborder que dans un léger bateau à faible tirant d'eau, loin de toutes communications et de toutes relations sociales.
Ceux qui ont visité Jethou , ceux qui de la véranda de sa coquette demeure ont laissé errer leurs yeux sur les dentelures de Herm, ceux qui se sont rassasiés de l'éblouissante vision de Crevichon, assis dans les flots comme un sphinx sur-
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veillant à la fois Herm et Jethou, ceux qui, au fort des tempêtes, ont vu ce fantôme de pierre secouer sa crinière blanche d'écume, comprendront que Jethou n'est pas une trappe de misanthrope ou de spleenétique, mais une retraite propice aux douces rêveries et aux intimités. On y vit dans un silence auguste, dans un repos biblique : ce n'est pas une villégiature vulgaire, et sir Austin Lee, en plantant sa tente sur ce rocher, n'a pas étonné ceux qui, à Paris comme dans l'archipel, ont pu apprécier les rafOnements de l'esprit et les délicatesses de goût de cette exquise et fine nature de lettré et d'artiste.