CHAPITRE XX
Auregny, le « Gibraltar » de la Mnsiche. — Traversée mouvementée. — Les Casquets. — Le brise-lames et les fureurs de la mer. — La campagne. — Les vaches d'Auregny. — La Roche Pendante. — Conclusion.
LE vapeur Courier, qui fait le service entre Guernesey, Auregny et Cherbourg, se balance d*une manière inquiétante et tire avec fureur sur les cordes qui Tamarrent au quai Albert.
La tempête a fait rage toute la nuit; le vent s'est calmé aux premiers rayons du jour, mais la mer est encore tourmentée et les grosses vagues qui escaladent les parapets des quais et rebondissent avec fracas dans le bassin ne sont pas d'un bon augure pour les estomacs peu solides.
C'est jeudi, jour d'excursion à Auregny, et la cloche a beau tinter pour appeler les retardataires.
rares sont les passagers qui osent affronter le déchaînement des vagues.
Le capitaine est à son bord, et c'est un vieux loup de mer que le commandant Whales, il en a vu de toutes les couleurs depuis tant d'années qu'il dirige son navire à travers les écueils entre Guernesey et GherJ30urg.
« Partirons nous, capitaine?
— On part toujours, monsieur.
— La mer est démontée. Le passage sera mouvementé et laborieux.
— Quand on ne passe pas dessus, on passe dessous. »
Et sur cette réflexion philosophique peu faite pour rassurer les timorés, le capitaine, impassible et calme comme uniî vivante énigme, donne des ordres ; la passerelle est retirée, les amarres lâchées, on sort du bassin, on passe sous le feu de la Blanche Rocque, et l'on gagne le large.
Tout à coup, le vapeur penche, se redresse* grimpe sur la crête d'une grosse vague, retombe dans un abîme éciimant, les chaînes grincent, on tangue ferme, tout roule sur le pont de tribord à bâbord, et deux vieilles duègnes qui s'obstinaient à défier la rafale, mesurent le parquet et s'alBfalent de toute leur longueur, l'une sur les pieds d'un
DE GUERNESEY A AUREGNY, 261
matelot dont les cors écrasés protestent en vain, l'autre la tète dans un baquet providentiellement placé là, car le mal de mer fait son effet à la suite de la secousse inattendue et des clameurs rauques attestent que le monstre laboure les entrailles de la voyageuse presque insensible.
Le capitaine rit sous cape, comme il convient à un capitaine anglais qui sait garder sa dignité dans les occasions les plus funambulesques et, par unSieureux hasard, le vent étant propice, on hisse la grande voile et le navire, soutenu sur Teau et poussé par le souffle impétueux d'Eole, rase la surface de l'abîme liquide, emporté dans une course vertigineuse en zigzags et incessamment balayé par les flots impuissants.
Rien à craindre ; le capitaine Whales est au gouvernail et de plus, il a allumé sa pipe, symptôme tout à fait rassurant.
Le navire décrit courbes sur courbes pour éviter les brisants; dans cette course échevelée, il paraît sursauter dans des corridors de rochers, mettre le cap sur des écueils dont les têtes floconnent sous les assauts du flot, s'en éloigner, puis y revenir. Sercq est noyé dans les embruns, qui se précipitent avec frénésie sur sa gigantesque falaise. Herm et Jethou dansent une folle sarabande dans les vagues
ameutées, on les contourne, elles se montrent sous des aspects très divers, on relève le goulet du port de Saint Sampson, les côtes s'abaissent et la pointe nord de Guernesey ne tarde pas à disparaître dans la rafale.
Au loin, vers l'ouest, se montre un groupe d'écueils, dont le plus élevé est surmonté d'une tour blanche. Ce sont les Casquets , archipel rocheux, long de deux kilomètres, et dont les trois phares sont à trente-quatre mètres au-dessus du niveau des plus hautes marées. I^s annales de ces récifs, entre lesquels les vagues courent et déferlent avec un effroyable impétuosité, ne sont qu'une longue histoire de sinistres et de naufrages. C'est sur les Casquets ou dans le Raz Blanchart — les récits sont contradictoires — que se perdit corps et biens en 1120 la Blanche Nef, qui portait le prince Guillaume, fils unique du roi Henri P^ Le blanc vaisseau allait de Normandie en Angleterre lorsqu'il fut surpris par la tempête et brisé sur des récifs; le prince royal, qui avait trouve refuge dans une des barques du navire commandé par Fitz Stephen, avec un équipage de « cinquante marins de renom » sous ses ordres, ne voulut pas quitter le lieu du sinistre sans tenter de secourir sa sœur, la comtesse de Perche, et ce dévouement