‹ Les Illusions de l'amour, comédie en 1 acte et en versChapitre 10 sur 28 · MAURICE, LAMBERT · texte numérisé non relu

MAURICE, LAMBERT

MAURICE

C’est toi, mon cher Lambert ! On m’avertit, j’accours. Je t’attendais depuis trois jours.

LAMBERT

Depuis trois jours ?

MAURICE

Oui, pour t’ouvrir mon cœur. Quelle joie est la mienne I

LAMBERT

S’agirait-il encor do ton Italienne?

De Theresa? J’ai cru l’aimer, mou cher ami.

Loin d’elle cet amour s’est bien vite endormi.

Je souffrais cependant de sentir mon cœur vide, Tout prenait à mes yeux une teinte livide.

J'avais le spleen enün lorsque je vins ici.

Mais l’horizon pour moi s’est soudain éclairci ;

Je trouve maintenant du charme à toute chose ;

Je voyais tout en gris, et je vois tout en rose.

LAMBERT

Je gage que tu dois ce changement heureux A deux yeux bleus ou noirs?

MAURICE

Oui, je suis amoureux (C’est un secret, mon cher, qu’à toi seul je confie), Oui, je suis amoureux, mais pour toute la vie.

C’est long.

LAMBERT

MAURICE

Ah ! pour punir ton incrédulité,

Que ne puis-je en l’aimant vivre une éternité !

LAMBERT

Grâce à l’amour, mon cher, la vie est encombrée De ces éternités de trop courte durée.

Non, si lu la voyais, sceptique, je suis sûr

DE L’AMOUR

Que tu t’inclinerais devant ce front si pur*

Qui semble réunir, par un heureux mélange,

Les divers attributs du démon et de l’ange.

Ses yeux. .. Ah ! cher ami, si tu voyais ses yeux !... Tantôt doux et rêveurs, tantôt malicieux,

Et tantôt obscurcis d'un humide nuage 1

Les plus beaux cheveux blonds encadrent son visage.

Fraîche comme une rose et blanche comme un lis,

Ses traits par la pudeur sont encore embellis ,

Car elle a tous les dons, tous les trésors de l’âme.

Sa taille est d’une fée et non pas d’une femme ;

Sa démarche est ailée, elle effleure le sol ;

Sa voix rendrait jaloux même le rossignol.

Enfin c’est une perle unique , une merveille,

Et dans le monde entier il n’est pas sa pareille.

LAMBERT

On l’a faite à souhait et tout exprès pour toi,

J’en suis persuadé. Mais encore, dis-moi Comment tu l’as connue et comment on l’appelle.

MAURICE

C’est Estelle, mon cher, elle s’appelle Estelle,

Nom charmant qu’elle seule est digne de porter 1 ' Estelle !...

LAMBERT

Tu n’as pas besoin de répéter.

MAURICE

Orpheline, elle vit, hélas ! pauvre chère ange,

Sous le joug de son frère , un tiers d’agent de change, Qui l’enferme l’été seule dans sa villa Et spécule, et s’amuse, et mange ce qu’elle a.

LAMBERT

Mais encore une fois, comment l’as-tu connue ?

MAURICE

C’est dans le bois, mon cher, qu’un matin je l’ai vue.

w LAMBERT.

Et pour l’aimer sans doute il suffit de la voir?

MAURICE

Un peu de patience, et tu vas tout savoir.

(Lambert s’assied et invite Maurice à s’asseoir.) *

Tous les jours, quand je suis ici, je me régale D’une course à moi seul, champêtre et matinale.

Or, depuis quelque temps, quand j’arrivais au mur D’un très-beau parc donnant sur le bois, j’étais sûr De voir furtivement s’entr’ouvrir une grille Et sortir une svelte et blanche jeune fille.

Je m’écartais toujours, de peur de la gêner.

Elle allait, comme moi, seule se promener,

Écoutant les oiseaux, cueillant des violettes.

Rien ne troublait jamais nos rencontres muettes,

Lorsque, lundi dernier, je m’arrête surpris.

Un cri... J'hésite encore. Oui, ce sont bien des cris.

(Se levant.)

J’accours, je la vois droite et pâle comme un marbre.

«Un serpent! » me dit-elle. « Où donc? » « Au pied de

l’arbre ! »

Je cherchais le serpent, et ne le voyais pas...

Mais elle était soudain tombée entre mes bras.

Je la regarde alors et la porte sans peine A quelques pas plus loin, au bord d’une fontaine,

Et, quand elle leva sur moi ses grands yeux bleus,

C’était fini, mon cher, j’en étais amoureux.

LAMBERT

Ob ! la séduction était complète : l’homme,

La femme et le serpent. Il y manquait la pomme.

Mais, dis-moi, qu’était donc ce prétendu serpent ?

MAURICE, se rasseyant.

Que sais-je? Une couleuvre, un animal rampant.

Du moindre objet la peur fait vite une montagne.

Enfin, grâce à l’effroi de ma belle c»m pagne,

Mauiice, Lambert.

DE L’AMOUR

Je pouvais à loisir la yoir, la contempler.

Bientôt aussi je pus l’entendre et lui parler.

Nous restâmes, je crois, une grande heure ensemble.

Nous nous étions assis au pied d'un jeune tremble Qui sur nous agitait son feuillage mouvant.

Mes cheveux, doucement soulevés par le vent,

Touchaient son front, ma main tenait encor la sienne... Elle me dit sa vie et je lui dis la mienne.

Bref, depuis cet instant heureux, depuis trois jours,

Sans rendez-vous donné, chaque matin, j’y cours;

Et, le soir, quand la lune au ciel vient à paraître,

Je la revois encore, elle est à sa fenêtre.

Je ne vis plus, mon cher, que lorsque je la voi,

Je l’aime !...

LAMBERT, froidement.

C’est très-bien. Mais qu’attends-tu de moi ?

MAURICE

Ma tante à mes projets pourrait être contraire :

Fais-la causer un peu sur la sœur et le frère.

LAMBERT

Fais-la causer toi-même.

MAURICE

Oh ! non, je n’oserais.

Ma tante est très-maligne, et je me trahirais.

LAMBERT

Il faut donc me charger de cette plaidoirie.

Et comment nommes-tu le frère, je te prie?

MAURICE

Grandvilain.

LAMBERT

Grandvilain !

MAURICE

Le connaîtrais-tu

LAMBERT

Non,

Mais j’aurais préféré qu’il eût un autre nom.

MAURICE,, se levant.

J’entends ces dames. Songe à la chose importante, Dirige l’entretien et fais parler ma tante.

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